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YVES FRÉMION - Au Quai Boumeurre (épisode 9) : Reiser et Willem exposent

  • (Flow de rap) : "Au quai Boumeurre - Où je demeure - Mes souvenirs s’y pressent - Comme pécheresse - À confesse - Ou à la messe... " Ce n’est pas parce que je suis jeune que je n’ai pas bon goût. L’après-Mai 68 a apporté une nouvelle presse satirique, avec des dessins d’une virulence politique que je rêverais de lire aujourd’hui en cette période macromolle. Pour moi, dans "Hara-kiri hebdo" qui, pendant l’histoire que je raconte, va devenir "Charlie-Hebdo" suite à une censure cent fois narrée, il y a mes deux dessinateurs préférés.

Willem et Reiser commencent à être connus des lecteurs, mais ceux qui ne lisent pas l’Hebdo les ignorent encore, pour plusieurs années. Nous sommes en 1971. Ce sont des jeunes, Willem a 31 ans, Reiser 29, moi je suis plus que débutant, je n’ai fait que quelques articles dans la page des jeunes de Sud-Ouest, ‘’17-24’’ (où débute aussi une certaine Maryse Bachère qui épousera plus tard… Wolinski, le monde est petit).

Je ne sais plus comment j’ai pu rencontrer Willem, par l’intermédiaire de qui. Quoi qu’il en soit, j’ai pu réaliser sa première interview française dans le prozine de mon ami Jean-Pierre Turmel, One Shot (bien nommé, il n’y aura pas de n° 2). Elle paraît telle que tapée à la machine. Willem a mis des dessins minuscules dans les trous laissés par les fins de phrases. Directement sur l’original, qu’est-ce que vous croyez, l’ordinateur, la photocopieuse, tout cela n’existe pas encore, y a encore des ptérodactyles qui volent dehors.

Cette page originale, je l’ai gardée, puis découpée pour conserver les dessins tout petits, que j’ai collés sur une feuille de papier machine avec une colle pourrie qui est passée au travers et voilà les originaux foutus, y a des gens qui mériteraient le poteau d’exécution. Donc, je connais Willem.

Je vis alors à Bordeaux où je suis censé faire des études nulles professées par des profs nuls (je n’ai hélas eu Jacques Ellul que pour un seul cours), et où je m’essaie à l’écriture, au théâtre, au cinéma et au dessin (pour lequel je n’ai absolument aucun talent). Il existe alors dans cette ville que je n’aime pas un festival génial et avant-gardiste, Sigma, dirigé par Roger Lafosse. Grâce à ce festival annuel, nous avons découvert avant tout le monde en Europe le Living theatre, le Bread & Puppett, le cinéma Underground et tout ce qui compte vraiment. Je propose à Roger Lafosse une expo Willem. Il est OK. J’en cause à Willem, qui m’explique dans son français parlé «  comme une vache espagnol » que ça lui fait peur une expo tout seul. Il veut bien, mais avec un autre. Mais qui ? Je ne connais personne, moi. Il suggère : « Reiser ? ». Bon, j’ai réussi à convaincre Dieu, maintenant il veut Bouddha avec.

Je rencontre donc Reiser, très gentil. Lui aussi est réticent. Il n’a jamais exposé. Mais la présence de Willem le rassure et il dit oui. Moi je dis ouah !
Je m’y suis pris un peu tard, le festival était bouclé, mais Lafosse (ai-je dit que c’était un grand monsieur ?) me propose le long couloir du CNP, un cinéma très connu qui s’est transformé, sous l’influence de cette époque géniale, en Cinéma National Populaire, à l‘image du TNP. On fait ça.

YVES FRÉMION - Au Quai Boumeurre (épisode 9) : Reiser et Willem exposent
Le CNP-Capitole, 97 rue Judaïque, à l’époque. On comparera avec ce que le bâtiment est devenu, en allant sur Googlemaps. Il s’en conclut : « On ne retrouvera jamais les fresques de Willem et Reiser ! » Hélas !
Photo : DR

Tout le monde se fiche des originaux en ce temps-là. En tout cas, il ne viendrait à l’idée de personne de les exposer, faudrait que les dessinateurs les retrouvent, et puis ils sont sur des papier médiocres, de petite taille, illisibles sur un mur. Je dois les faire reproduire. Ce sont des proofs photo. Je vous l’ai dit : ni photocopieuse, ni scan, ni imprimante, juste des mammouths qui paissent sur la pelouse.

Reiser, ’’Charlie hebdo’’ n° 14, 1971 annonce de l’expo
© Charlie Hebdo / Reiser

Le vernissage a lieu dans le cinéma. Y a la foule, les copains, les lecteurs, ça a été annoncé dans l’Hebdo. Je fais la connaissance de Medi Holtrop, la jeune épouse norvégienne de Willem, dont nous ne découvrirons les dessins que très longtemps plus tard. L’ambiance est soixante-huitarde. Reiser et Willem ont sorti leurs gros feutres et commencent à dessiner, les murs ont laissé beaucoup de place entre les repros photo grand format. Le couloir du ciné devient vite une fresque délirante, pleine de dessins cochons et hilarants. La foule exulte, photographie.

Reiser, dédicace sur ’’Mon papa’’, 1971
© Reiser

Il semble que les patrons du ciné apprécient moins. En effet, dès les quelques jours d’expo terminés, ils s’empressent de tout faire repeindre, affolés par ce que leur clientèle pourrait voir ! Nous sommes à Bordeaux, ville où les mots « grande bourgeoisie », conservateurs », « bien-pensants » ne sont pas une insulte.

J’imagine : dans quelques siècles, des archéologues du futur, je veux dire après la disparition des dinosaures, dans les ruines de Bordeaux qu’ils explorent comme une nouvelle Pompéi, retrouvent ce qui reste du mur et le grattent. Le lendemain, toute la presse annoncera l’événement : on aurait retrouvé une fresque inconnue des deux plus grands artistes du XXe siècle, Reiser et Willem. On la restaurera et on la réexposera en se demandant ce qu’ils étaient venus foutre là alors que leur journal était à Paris, à une époque où le cheval n’était pas inventé.

Voilà, c’était histoire de montrer, chers petits lecteurs et lectrices, qu’il ne faut vous laisser guider que par votre goût personnel et ne jamais vous soucier du succès. J’ai eu la chance ainsi d’organiser la première expo de Reiser (bientôt 40 ans que tu nous manques) et de Willem (bonne retraite, l’ami) et sa première interview, alors que je n’avais pas encore commis le moindre livre, ce qui me rend fier comme un pou. Ce premier livre, je vais le faire peu après, c’était une bio de Reiser. Mais c’est une autre histoire pour une autre rubrique.

Coupures de la presse locale (Sud-Ouest) de l’époque. Pas vraiment sympa !

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

© Fluide Glacial
En médaillon : Yves Frémion - Photo : Sophie Vignault.

PS 1 : Suite à ma chronique sur l’expo-Willem-Reiser à Bordeaux en 1971, un gentil petit lecteur de cette région, Jean-Paul Gabilliet, nous envoie quelques documents que nous avons rajoutés dans l’article.

PS 2 : J’en profite pour dire que ma mémoire défaillante a commis une erreur. L’interview de Willem pour One Shot a été réalisée APRES l’expo et non avant, en 1973.

LIRE LES PRÉCÉDENTES CHRONIQUES D’YVES FRÉMION :

- Au Quai Boumeurre (épisode 1) : Le Souk à Angoulême (12 mai 2020)

- Au Quai Boumeurre (épisode 2) : L’A.L.D.P.M., suite et fin (1er juin 2020)

- Au Quai Boumeurre (épisode 3) : Ramener Binet.. (20 août 2020).

- Au Quai Boumeurre (épisode 4) : Le Séducteur de ces dames (4 septembre 2020)

- Au Quai Boumeurre (épisode 5) : Le Petit-Mickey qui n’a pas peur des gros (30 octobre 2020)

- Au Quai Boumeurre (épisode 6) : La fête du Petit-miquet qui n’a pas peur des gros (8 décembre 2020 2020)

- Au Quai Boumeurre (épisode 7) : Wolinski embauche (2 février 2021 2020)

- Au Quai Boumeurre (épisode 8) : Fluide Glacial et le scandale du Pop-up (20 mars 2021)

 
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5 Messages :
  • L’esprit du temps a ringardisé les soixante-huitards et le gauchisme en général et cette jolie chronique tendre et ironique nous prouve qu’on contraire, la liberté et l’insouciance de cette génération n’est pas incompatible avec le talent et l’ambition artistique. A méditer à une époque où toute l’ambition de la jeune génération semble consister à reprendre ou dériver des séries classiques et poussiéreuses pour flatter l’esprit régressif et nostalgique du public argenté

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    • Répondu le 26 avril à  07:24 :

      Ce n’est pas l’ambition des auteurs, mais celle des éditeurs.

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  • Pour ceux qui aiment les archives, voici "Portrait d’une exposition", petit compte rendu du vernissage de l’exposition rédigé par un nommé Yvan Blanloeil (probablement un individu écrivant sous pseudonyme) publié dans SUD OUEST le 25 février 1971, p. 12 :

    Portrait d’une exposition
    Lundi dernier aurait pu être un jour faste. Saint Sigma, patron des abandonnés, nous avait envoyé deux anges infernaux, accompagnés de leurs oeuvres diaboliques : Bernhardt Willem Holtrop, dit Willem, et Jean-Marc Reiser. Enfin nous allions voir et entendre de prés ces merveilleux bonshommes qui disent toujours avant nous ce qu’on a envie de dire, le disent mieux, et vont même jusqu’à le dessiner. Et de quelle manière ! Depuis que ces gens-là tiennent une plume, on ne peut plus voir un dessin dit « humoristique » qui ne soit pas d’eux, sans pleurer sur la misère de notre époque. Une exposition de dessins, la présence des deux coupables au Capitole, ce lundi, tout promettait une fin d’après-midi exaltante.
    C’était compter sans le contingent d’imbéciles qui, à chaque manifestation Sigma, se croit obligé d’être lourdement là, snobisme clochard à la boutonnière, et pour qui toute rencontre avec plus intelligent que soi, motive une explosion spontanée de niveau scolaire, ramenant inévitablement la température à zéro. Ces déplorables individus avaient déjà saboté, entre autres, le premier concert de Centipede, en novembre. Cette fois-ci, ils ont réduit Reiser à signer des autographes, le prenant sans doute pour Claude François.
    Quant aux dessins, c’est à peine s’ils ont été regardés. Il faut dire que deux vitrines, et un vieux couloir avec des coupures de journaux punaisées, ça n’encourage pas.
    Il serait bon d’écrire à Willem et à Reiser qu’il y a à Bordeaux des gens qui les apprécient. Sinon, ils ne s’en douteraient jamais.
    (Allez quand même voir l’expo ; il n’y en a pas beaucoup, mais c’est toujours mieux que de rester chez soi pour voir Guy Lux.)
    Yvon BLANLOEIL.

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    • Répondu le 26 avril à  07:26 :

      Après vérification : Yvan Blanloeil existait bel et bien (il est même toujours de ce monde) et n’était pas un avatar du jeune Yves Frémion.
      Qu’il soit ici remercié pour son témoignage du 25 février 1971...

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      • Répondu par denis le 26 avril à  19:25 :

        Merci d’avoir déterré cet article d’un journaliste au nom improbable et qui fait resurgir des tréfonds de la mémoire, un Guy Lux qui aurait mieux fait d’y rester ;)

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