YVES RODIER : "Pourquoi j’arrête la bande dessinée."

18 mars 2015 43 commentaires
  • Publié initialement sur sa page Facebook, nous avons voulu reprendre ici -avec son autorisation- le long message d'adieu du dessinateur Yves Rodier à la bande dessinée qui nous semble bien représenter la problématique actuelle des créateurs dans l'espace francophone.

Né au Québec, Yves Rodier s’est d’abord fait connaître par ses pastiches de Tintin, achevant notamment de dessiner Tintin et l’Alphart, ce qui lui valut quelques démêlés avec Moulinsart... Après des débuts dans le dessin animé au Canada ("Bob Morane", "La Mouche", "Le Marsupilami"...) et un premier album aux éditions Mille-Îles (La Bande Sauvage), il dessine trois albums des aventures de Simon Nian avec François Cortegianni (2005, Glénat), deux albums d’El Spectro avec Frédéric Antoine (2011, Le Lombard). N’ayant pas réussi à faire son trou dans le métier de la bande dessinée, il a décidé de tirer sa révérence...

Bon... Ce n’est pas de gaieté de cœur que j’écris ce message. Après une longue période de réflexion de quelques années, étant donné l’état actuel de l’industrie de la BD, de la façon dont les maisons d’édition traitent leurs auteurs comme du bétail selon combien ils leur rapportent, et d’une lassitude et d’un désintérêt de ma part vis-à-vis mon travail, j’ai décidé d’abandonner la bande dessinée.

Ce ne sera pas une grande nouvelle pour ceux qui me connaissent personnellement. Ils savent que parler de mon travail, et de la BD en général, ne m’intéresse pas. Mes champs d’intérêt sont ailleurs depuis longtemps. Je ne lis plus de BD, je ne m’intéresse plus au milieu de la BD. Je trouve que le détournement élitiste qu’on a fait de cet art, qui était à l’origine destiné à un public jeune, populaire, sans prétention intellectuelle, est très éloigné de mes aspirations.

Je n’ai rien contre la BD d’auteur et je comprend bien qu’en vieillissant, un art doit se raffiner. Mais je suis loin d’être certain que c’est ce qui est en train de se passer. En fait, nous vivons maintenant dans une économie de surproduction, où on nous demande de tout faire de plus en plus vite ! Vite ! Il faut sortir un nouvel album "sinon les lecteurs vont oublier".

Pourquoi les éditeurs aiment tant les BD dites d’auteur maintenant ? C’est qu’elles peuvent être vite dessinées. L’emphase est mis sur "le message" et non sur l’art. Mais je n’ai pas envie d’attaquer ce genre ou un autre en particulier. Comme je l’ai dit, le vrai problème est qu’on demande maintenant de surproduire pour combler une "demande" (fabriquée de toute pièce) et... tout ça m’éloigne de mon propos.

Moi, je n’ai jamais été un rapide. J’aime prendre mon temps pour faire des recherches graphiques. Recommencer quand ce n’est pas à la hauteur de ce que j’espérais. M’arrêter et réfléchir à la meilleure façon de représenter un mouvement. Créer une composition. Disposer les bulles dans une case pour que ce soit le plus fluide possible. Puis j’aime mettre plein de détails dans mes dessins, j’aime encrer à la plume et au pinceau. Lentement. J’aime observer. M’imprégner. Comprendre.

YVES RODIER : "Pourquoi j'arrête la bande dessinée."
Yves Rodier sur le toit du Lombard à côté d’un personnage qui l’a tant fait rêver...
Photo : DR. Yves Rodier.

Tout ça pour dire que je ne suis plus à ma place dans le paysage de la bande dessinée contemporaine. Si j’étais un auteur établi, dont les albums sont attendus et commandés à des centaines de milliers d’exemplaires des mois avant leur sortie, j’aurais sans doute les moyens de m’offrir le luxe d’être lent... Mais même encore, je suis certain que les éditeurs seraient anxieux d’une sortie prochaine pour rafler leur pourcentage. Le monde a vraiment changé. Il n’y a plus de gloire au "travail bien fait". La gloire vient maintenant quand ça rapporte de l’argent à ton employeur, le plus rapidement et le plus souvent possible. Et toujours plus.

Ça suffit pour moi. Je tire un trait sur la bande dessinée. Je vais maintenant essayer de me trouver un travail où mes compétences et mon expérience pourront m’apporter ce que je n’ai jamais eu dans la BD : un salaire régulier, des weekends et des soirées libres, des congés payés, des assurances (chômage, maladie), et une pension de retraite, aussi petite soit-elle, car j’approche les 50 ans. En BD, à moins d’être un gros vendeur, d’avoir des produits dérivés et des adaptations audio-visuelles de ses créations, vous vivez au jour le jour. Avec rien derrière, et encore moins devant.

J’espère que je retrouverai maintenant le plaisir de dessiner... Pour le simple plaisir de me faire plaisir, ou de faire plaisir. Sans me sentir pris à la gorge, obligé de produire en vitesse pour une maison d’édition qui n’apprécie pas tout le travail et la minutie que ça demande, simplement pour réussir à payer mon loyer à la fin du mois.

Même sans tenir compte de l’état actuel de l’industrie, la vie d’un dessinateur n’est pas rose. Wallace Wood, un grand dessinateur de comics américain, avait dit dans une interview quelques temps avant sa mort : "Avoir su qu’être auteur de BD, c’était se condamner à la prison, aux travaux forcés, et au confinement solitaire à perpétuité, je ne l’aurais jamais fait." Écoutant ces sages paroles, je me tire pendant qu’il est encore temps.

C’est une décision que je prends avec tristesse, car faire de la bande-dessinée mon métier était mon rêve d’enfance. Mais la réalité de ce milieu, aujourd’hui, est loin d’être à la hauteur de mon rêve. Je réalise pleinement que je n’ai rien à apporter à la BD d’aujourd’hui. Vaut mieux pour moi arrêter les frais pendant qu’il me reste encore quelques années pour préparer ma vieillesse.

Merci à ceux et celles qui m’ont prodigué leurs encouragements et leur appui tout le long de mon chemin. Je peux vous assurer que ça aura compté beaucoup plus que le salaire que j’ai touché. Vos sourires, vos mots gentils, vos poignées de main, resteront dans mon cœur.

J’espère aussi que les rares albums que j’ai produits continueront à apporter quelques sourires à ceux et celles qui les trouveront et les achèteront dans les brocantes et les marchés aux puces...

Je tiens à clarifier un point qui est revenu souvent dans les messages privés que j’ai reçu [sur Facebook] : mon texte n’accuse nullement mon éditeur de quoi que ce soit. Je n’ai eu que du plaisir à travailler avec Gauthier Van Meerbeeck, Antoine Maurel, Julie Van Den Eynde et tous les autres. Non, MON problème (et je dis bien le MIEN) c’est l’industrie en général, la demande de toujours produire, plus et plus vite. Je n’y ai jamais été à ma place, moi qui aime prendre mon temps et peaufiner. Mais je ne blâme personne, même pas moi-même.

Le dessin d’adieu d’Yves Rodier sur Facebook
(c) Yves Rodier

(par Yves RODIER)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Yves Rodier. Photo DR / Le Lombard

 
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43 Messages :
  • Je vous soutiens même si de par votre retrait vous me privez de rêves futurs, mais il est évident , quand on voit les cotes atteintes par des planches originales dans les ventes aux enchères , que seuls quelques dessinateurs désignés par un des non dessinateurs, atteignent une valeur naturellement surfaite.Ce au détriment de tous les autres qui ont tous un talent certain. Et l’exigence des patrons qui s’en foutent du boulot qu’une planche , qu’un dessin prend, atteint des sommets dignes d’un Medef intransigeant. Si je suis triste aujourd’hui ce n’est pas seulement de par votre disparition de la scène bédétesque mais de celle annoncée de beaucoup d’autres qui sont autant de De Vinci perdus.
    Je vous souhaite toute la réussite possible dans votre nouvelle vie.

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    • Répondu par Jocelyn Jalette du Québec le 21 mars 2015 à  17:14 :

      C’est vrai que bédéiste est un travail de fou. Bien triste nouvelle. Le troisième El spectro, sortira-t-il quand même ?

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    • Répondu par Bicargo le 22 mars 2015 à  20:56 :

      Bonjour, n’ayant fait qu’une brève incursion dans le monde de la bd, cela fait fait déja 4 ans que j’ai rendu les armes... mais ma question concerne le changement de carriere, auriez vous des secteurs à me conseiller ?

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  • Je ne connais pas l’oeuvre d’Yves Rodier mais "son" constat de la BD actuelle devrait éclairer les aspirants BD. Ce qu’il découvre est juste ce qui est en oeuvre depuis belle lurette. Il y a eu un "âge d’or" lorsque la BD avait le support presse (dans un temps lointain...). Le système actuel est très déséquilibré (et c’est un doux euphémisme...) pour les créateurs de BD. Il fait un bon choix pour lui comme d’autres l’ont déjà fait avant lui d’ailleurs. A force d’essorer les créateurs, le petit monde de l’édition BD finira par se voir fuir et les créateurs de Mickey iront vers d’autres supports... (quoi qu’il y aura toujours une poignée d’illuminés pour alimenter ce secteur... bon courage à eux.)

    Mr Rodier, je vous souhaite bonne chance dans votre nouvelle vie.

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    • Répondu par Pierre le 19 mars 2015 à  07:53 :

      " les créateurs de Mickey iront vers d’autres supports. "
      On en parlait justement avec des collègues au dernier Quai des Bulles, avant il
      était notoire que beaucoup d’auteurs arrondissaient leurs fins de mois avec la publicité - moi y compris - mais depuis la crise, celle de 2008/2009, les illustrations, roughs et jobs complémentaires dans la comm ont pratiquement disparu.
      Beaucoup d’agence de comm. ont fermé boutique. Le petit imprimeur d’à coté, chez qui chaque mois on pouvait grapiller 200/300 euros pour un logo ou une création, est lui aussi très très juste.depuis 5/6 ans tout ça a disparu ! Alors, vers quoi se tourner, le multimédia ? les jeux vidéo (character design) là aussi c’est bondé. Aller plus vite ? mon travail se situe dans le milieu aéronautique, qui demande force recherches et documentation. Ceci pour une avance sur droits me laissant moins de 1000 euros par mois (avant MDA) et le sempiternel "un album par an sinon les lecteurs oublient ! Bonne chance à Yves Rodier pour son avenir, moi perso, je m’oriente doucement et apprend le métier de tatoueur, car la bd m’a transformé en travailleur pauvre.

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      • Répondu par Philippe Sternis le 19 mars 2015 à  09:36 :

        Texte très touchant et très juste de Yves Rodier qui décrit parfaitement ce qui se passe pour bon nombre d’entre nous, dont je fais partie...Très vrai également ce que dit Pierre...Et curieusement, je ne vois pas d’éditeurs annoncer qu’ils arrêtent la bande dessinée...cherchez l’erreur...
        Merci Yves pour ta sincérité...et bon courage pour tes nouveaux projets...
        so long chaps !

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        • Répondu par Pat le 19 mars 2015 à  15:07 :

          Pour vous donner une idée de ce qu’entraine la surproduction, juste notre cas personnel. Ayant attaqué en 2003, notre 1er album s’est vendu à 26.000 ex, ce qui ferait un beau chiffre ces jours-çi. Là, sur 2014, notre 7eme opus, carrément invisible presque partout (fnac, cultura, grande surface, librairie ...on l’a vérifié ) n’a atteint que 4000 ex sur l’année. Et pourtant, sans être présomptueux, nous avions sur ce dernier tome un scénar bcp plus solide, des dessins et décors plus fouillés, + précis .. bref, nous avions tout amélioré, mais quand aucun client ne VOIT l’album en rayon, et bien il passe à coté.L’éditeur va certainement nous dégager et pourtant le job a été fait et bien fait, mais "invisible". Mon dessinateur s’est inscrit a GRETA pour un stage d’installateur de clim, et moi je m’en vais reprendre mon ancien job de rénovation de voitures anciennes. Parfois, bcp cessent la bd, mais peu l’écrivent sur le web, on ne voit que la partie émergée de l’iceberg :-(

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          • Répondu par Melchior le 20 mars 2015 à  09:23 :

            oui et même les grands noms de la bd, soit vendent leurs planches aux enchères, soit deviennent réalisateurs, ou chroniqueurs radio ou que sais-je. Je ne sais pas comment les auteurs bd peuvent concilier vie de famille et production de bd qui au vû de la réalité économique du marché, devient un travail à la chaîne.A un certain moment, ça doit craquer ou l’un ou l’autre.
            Seuls les éditeurs et les libraires s’engraissent.

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            • Répondu par Jérôme le 20 mars 2015 à  15:54 :

              soit deviennent réalisateurs, ou chroniqueurs radio ou que sais-je.

              Comme si c’était un choix des auteurs ! Il ne suffit pas de le vouloir, il faut qu’on vous le propose, ce n’est pas si simple.

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            • Répondu par Badd le 21 mars 2015 à  07:57 :

              A une époque, je dirai 2010/2011 environ, nous avions comparé avec 2 autres auteurs, combien par rapport à l’avance sur droits, ( tous les trois, étions scénariste, dessinateur et coloriste à la fois, style franco belge) se montait notre revenu "horaire".
              Ce fut édifiant : En rapport au temps passé, en scénario, découpage, rough, crayonné, encrage, et coloriage - le moins bien loti des 3 auteurs, gagnait 3,61 euros de l’heure, et moi, le mieux loti, ou le plus rapide (?) je montais royalement à un peu moins de 6 euros de l’heure. Certes on vivait notre passion de jeunesse, ce qu’on avait étudié tous les trois, mais à quel "prix" ! En cette période de surproduction folle, il faut aller vite, très vite, malheureusement, si le style de dessin - réaliste - ne le permet pas, vous êtes condamnés.

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              • Répondu par Sergio Salma le 21 mars 2015 à  11:15 :

                Ah mais oui, voilà, faut payer les artistes au tarif horaire de base. Et puis 35 heures maxi aussi. Et samedi dimanche pas de travail. Congés payés. Charges salariales dévolues au patron et retraite assurée. Le rêve.

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                • Répondu par Badd le 21 mars 2015 à  15:38 :

                  Mr Salma, je vous respecte infiniment, aussi n’évoquerai je pas votre banderille.
                  35 heures, oui, mais deux fois par semaines, samedi et dimanche compris.
                  Mon propos était seulement que lorsque le style ou la manière de dessiner est lente, ( + couleurs directes), que les avances sur droits sont très réduites, le rêve de la bd peut devenir un cauchemar en ces temps de surproduction. Mais je n’ai absolument aucun griefs contre les dessinateur "+rapides". Je me considère tout simplement comme un dinosaure de la BD, plus du tout adapté à l’époque, et comme lui je vais disparaitre en douceur. Amicalement.

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                  • Répondu par Sergio Salma le 21 mars 2015 à  20:37 :

                    Pardon pour l’humour( souvent déplacé dans ces cas-là ) mais votre comparaison est tellement ...folle ; le responsable n’est pas la surproduction ! Les lents ont toujours eu des difficultés ; il n’y a plus de revues ( enfin pas assez) pour pouvoir payer un auteur à un bon prix de page avec du fixe ; mais même dans cette configuration, un auteur était obligé de fournir ses pages et espérer vendre des albums derrière sinon il restait pauvre ; la surproduction est un des phénomènes . Il faut se remettre en question et voir comment travaillent Hermann ( un humoristique minimaliste ? ) Tardi ou d’autres . Votre situation est compliquée( je connais pas beaucoup d’auteurs dans le confort ) je trouvais juste que la notion de rapidité était presque anecdotique. Ce ne sont pas des données nouvelles.

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                    • Répondu par Wurm Philippe le 24 mars 2015 à  10:53 :

                      Cher Sergio, combien d’Hermann et de Tardi depuis 50 ans ?
                      Tu prends deux talents d’exception (travail, qualité et quantité) et tu en fais une norme.
                      Même si tu me trouves 20 autres auteurs de cette trempe cela ne résout en rien le problème de la paupérisation des auteurs et la proposition systématique évoquant la "remise en question" est une facilité rhétorique . Je trouve que ta réponse à l’emporte pièce n’est pas à la hauteur du débat. Où sont tes solutions véritablement constructives ?

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                      • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 24 mars 2015 à  13:05 :

                        Allons, allons, Philippe. Il y a bien plus qu’un Tardi et un Hermann depuis 50 ans.
                        Ce n’est pas plus constructif d’avancer des objections sans faire avancer le débat.
                        Les problèmes sont bien identifiés, notamment par Rodier :
                        - Production en progression pour un marché qui se réduit en volume
                        - Mutation des moyens de diffusion (ex : presse > albums ; papier > numérique...)
                        - Mutation des moyens de création (ex : blogs, travail sur la Cintiq, tempo rapide > tempo lent)
                        - Mutations artistiques (ex : internationalisation de la création (= concurrence) ; vente de planches dans les galeries)
                        - Mutations éditoriales (ex : segmentations thématiques et merchandisation de la production ; réassurance des éditeurs sur des marques propriétaires ; stratégies multisupports : cinéma, TV, jeux vidéo... ; "poldérisation" de la librairie par le roman graphique...)
                        Vieux débats en vérité. Chacun doit trouver un modèle économique (et social...) dans un monde qui change, là est le problème.
                        On comprend que Rodier ne sache plus où donner de la tête. J’ajoute qu’il n’y aura plus jamais de Hermann ou de Tardi car les temps ont changé. C’est d’ailleurs en partie ce qui fait leur prix.

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                        • Répondu par Wurm Philippe le 24 mars 2015 à  14:14 :

                          Cher Didier, je vois que Salma c’est trouvé un avocat de haut vol ! Pourtant il a la parole facile et ne manque pas de bagout dans la discussion.
                          J’adhère à ta conclusion concernant les Hermann et Tardi "d’aujourd’hui" et c’est bien là le problème ! Les conditions, que tu décris très bien, ne sont pas réunies en cette période de transition et d’incertitude économique pour permettre à des créateurs d’émerger et de se maintenir dans le métier. En tant que professeur de bande dessinée je n’arrive plus à trouver des jeunes qui y croient suffisamment, ainsi des vocations se perdent et c’est bien triste (surtout pour les lecteurs, car je vois les grands talents qui se perdent). Il faut donc repenser le système de rétribution des auteurs pour qu’ils puissent atteindre un minimum vital et travailler dans des conditions correctes de manière à ne détruire ni leur santé ni leur vie de famille (s’ils en ont), cela ferait renaitre des vocations et permettrait d’avoir une production probablement de meilleure qualité. Pour ma part j’ai eu la chance de trouver ses conditions grâce à ma place dans l’enseignement mais je trouve dommage de me trouver à ce point en état de privilège car de nombreux autres auteurs méritent largement l’équivalent.

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                      • Répondu par Sergio Salma le 24 mars 2015 à  14:07 :

                        Une solution constructive ?! je n’en ai aucune. 1) je tire la langue aussi. 2) si je trouve des solutions ponctuelles c’est éminemment personnel et ne résout mon équation fragile qu’un temps. La paupérisation est la résultante d’un engorgement. Qu’y puis-je ? Et je suis dans le même bain, sans geindre. Cher Philippe.

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                        • Répondu par Wurm Philippe le 24 mars 2015 à  16:50 :

                          Geindre ? Même les animaux geignent et ils ne manquent pourtant d’aucune dignité ! Pourquoi accuser les autres de se plaindre quand ils cherchent à décrire une situation devenue tristement intenable ? Par ailleurs, par mon salaire de professeur je co-finance l’album que mon éditeur sortira. En ce sens un patron du privé profite indirectement du financement public pour maintenir ses coûts au plus bas ! Tout est donc mélangé ! Il faudrait clarifier la situation et créer un véritable statut d’auteur de bande dessinées. Or, comme l’évoque Didier Pasamonik dans un article récent (préface à "lâge d’or de la BD Belge") "la BD est un art multimédia associant texte, image et narration créant une confusion quant à son rattachement" (à l’art), cela rend son appréhension difficile et ce qui est complexe nécessite parfois une telle attention qu’il vaut mieux remettre cela au lendemain. Cela ne favorise pas les auteurs, (maillon faible et isolé de la chaine du livre), qui ont eux-même une double casquette puisqu’il produisent une création d’un côté (avec une dimension artisanale incontournable et très spécifique au médium) et cherchent à la vendre de l’autre. Cela fait beaucoup de statut simultanés et rend la situation ingérable. Alors, comme tu le dis chaque auteur cherche sa petite équation pour s’en sortir et aider son éditeur à sortir ses albums, ainsi on tourne en rond...
                          Pour ma part je pense qu’il faut reconnaître le statut très particulier d’auteur de bande dessinée et créer un statut correspondant pour sauver une partie, au moins, de la profession et permettre aux nouvelles générations d’arriver dans la production d’oeuvres à venir.
                          Pour l’instant nous sommes tous dans le même bateau et son avenir (est)... sombre !...

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                          • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 24 mars 2015 à  18:13 :

                            "Lorsque quelqu’un me dit "quand même, nous sommes tous dans le même bateau", c’est le signal pour moi de le quitter, le bateau." (René Goscinny, New York Times du 12 septembre 1966 - Propos recueillis par John L. Hess.)

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                            • Répondu par Sergio Salma le 24 mars 2015 à  18:35 :

                              Il est temps de sauver qui ? Sauver quoi ? Tu veux voir de l’accablement de ma part alors que je suis dans le même souci jusqu’au cou ; tu penses que je réagis de l’extérieur, dans le confort. Les changements de statut en France sont franchement insupportables, ça , ça doit être négocié ; mais ça met au jour un souci profond puisqu’on se rend compte que pas mal de personnes vivent dans la misère complète ; il ne s’agit pas de paupérisation dans beaucoup de cas, il y a déjà pauvreté.

                              Il n’y a jamais eu un modèle de fonctionnement générique ; ça a toujours dépendu de la situation de chaque auteur( dans le même journal 200 cas de figure.)et de son succès ou insuccès. Ce qui rend la situation dramatique c’est la quantité de candidats recalés ; en ça, qu’il y ait eu des écoles de BD il y a 10 ou 15 ans était une folie ; je comprends que tu sois triste et je le suis aussi. On dirait que tu n’acceptes pas la violence inhérente à toutes ces branches. Ou que tu la découvres ; je parlais de Tardi ou de Hermann et , client de librairies, je vois pas mal d’auteurs qui tournent, qui turbinent, bien obligés. Je ne citais pas ces deux géants pour leurs qualités mais pour leur façon de travailler, leur rythme. Et Hermann a 75 ans, il sort 3 bouquins par an. Ce métier , si on veut en faire un métier , demande une énergie incroyable mais surtout un estomac bien accroché, il est d’une cruauté infinie.

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                              • Répondu par Wurm Philippe le 25 mars 2015 à  00:34 :

                                Et ça te convient la cruauté infinie ?
                                Je me souviens de Geerts qui n’a pas vécu ce métier comme une cruauté infinie, et heureusement car sa nature sensible et son sens poétique en auraient été altérés. Il reconnaissait même être tombé dans une bonne époque, cela lui a permis de bâtir l’oeuvre fraîche et sensible qui ravira les lecteurs encore longtemps. Si comme tu le suggères Hermann et Tardi ont le coffre pour surmonter toutes les difficultés et tenir le rythme il serait dommage de perdre les Geerts de notre époque. Une profession qui pratique une telle sélection n’est pas une profession mais une sorte "d’épreuve olympique" qui ne récompenserai que les guerriers les plus durs au mal, cela n’est pas intéressant. l’art a besoin de toutes les sensibilités même et aussi les fragiles. C’est pourquoi il faut protéger quelque peu les créateurs pour leur permettre de créer et non d’être seulement les vainqueurs d’une sorte de concours de la loi du plus fort. Quand il y a 20 ans la France a voulu une "exception culturelle" face au marché totalement libre elle a mené un juste combat pour protéger ses créateurs, cela n’est peut-être plus très opérant aujourd’hui mais 20 ans ont été gagnés et cette protection a été favorable à la création Française donc à sa Culture et finalement a son rayonnement et à son économie ! Permettre aux créateurs d’avoir un statut c’est comme permettre aux scientifiques d’avoir un statut de chercheur, c’est permettre que d’importantes découvertes se fassent dans des conditions qui ne soient pas seulement cruelles. Le droit d’auteur est une protection initialement prévue pour aider l’auteur à protéger sa création et à pouvoir toucher une rétribution de celle-ci. Or ce droit d’auteur est depuis quelques années détourné de sa vocation initiale. Car les contrats d’édition, de plus en plus complexes, autorisent en bout de chaine une entreprise privée à exploiter, in fine, une sorte de monopole commercial à partir d’une création (en contradiction avec l’esprit de la libre concurrence), Moulinsart en est l’exemple le plus médiatisé. Il serait préférable de repenser le système de rétribution des créateurs plutôt que de s’accrocher à un système, le droit d’auteur, qui pour avoir bien fonctionné un temps, n’est plus en phase avec les évolutions technologiques et économiques de notre époque. Il faut trouver le moyen de permettre à tous les acteurs de la chaîne du livre de gagner une part équitable du gâteau. C’est l’intérêt de tous y compris des lecteurs qui ont besoin de Culture comme de pain. L’homme se nourri de matière physique mais aussi de matière symbolique. Un être bien nourri et sans culture est un être vide qui n’existe pas. C’est pour cela qu’il faut préserver la création et les créateurs, c’est aussi vital que pour les autres domaines de gestion de la cité. C’est le signe positif d’une société qui se veut développée, en ce sens la cruauté simple n’est pas une option.

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                                • Répondu par Sergio Salma le 25 mars 2015 à  13:17 :

                                  André Geerts n’avait pas un statut différent, il avait donc intérêt à assurer. Sa chance : il y avait ( il y a encore ) des revues. Mais sinon , pour te paraphraser, combien de Geerts ces dernières décennies ?

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                                  • Répondu par Wurm Philippe le 25 mars 2015 à  14:46 :

                                    Oui, combien de Geerts ?...

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                                    • Répondu par Sergio Salma le 25 mars 2015 à  15:44 :

                                      Combien ?! Un seul.

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                                      • Répondu par Sly le 26 mars 2015 à  18:06 :

                                        Et pendant ce temps :

                                        https://www.youtube.com/watch?v=c2lLqawUBAU

                                        Est-ce vraiment raisonnable d’encourager des jeunes dans cette voie (impasse ?) ?

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                                        • Répondu par Michel Grant de Montréal le 28 mars 2015 à  14:35 :

                                          Les perspectives d’avenir rétrécissent à vue d’oeil, il faudrait élargir la discussion :)

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                                          • Répondu par Sly le 28 mars 2015 à  16:38 :

                                            Ca ne fait aucuns doutes :D et je dirais plus, aucuns doutes ;)

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                                          • Répondu le 28 mars 2015 à  19:20 :

                                            C’est la corde du pendu, raide et tombante,qui sera le seul échappatoire pour les auteurs de BD. :(

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  • "Les USA… les USA… font la guerre froide avec Staline… les américains découvrent que… à force de quantité, on peut faire s’en aller la qualité."
    Jean-Luc Godard - Mort ou vif (2015)

    "À force de quantité, on peut faire s’en aller la qualité." Tellement bien résumé. À 84 ans, toujours aussi brillant.

    Voilà où nous en sommes avec l’ultra-capitalisme : zéro cervelle.
    Pour gagner plus, on ne s’embarrasse plus de penser.
    La surproduction, c’est tuer l’intelligence et la créativité au détriment de la perpétuation d’idées et de formes prédigérées. La répétition idiote des schémas. La mécanique qui tourne à vide.
    En voulant gagner toujours plus, beaucoup d’éditeurs travaillent contre la majorité de leurs auteurs. Le but du capitalisme ? Probablement le suicide collectif.

    Bonne chance à Yves Rodier !

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    • Répondu par Yo le 19 mars 2015 à  22:22 :

      Commentaire un peu à côté de la plaque.
      Si c’était aussi simple que ça, ce serait parfait.

      Seulement, comment expliquer l’exceptionnel qualité d’une collection comme Vertigo, fleuron de la Bd de genre américaine qui appartient à DC et qui arrive à éditer des séries aussi qualitatives et en nombre conséquent.

      Une des hypothèses que je soumets est plutôt la médiocrité des éditeurs franco-belges plus enclins à mettre à des postes décisionnaires dans les mains de commerciaux ou professionnels du marketing que des spécialistes du médium. Souvenons-nous de l’ambition du label "djeuns" d’un éditeur historique dont le fait de gloire du responsable était d’avoir organisé Rock en Seine.

      L’intelligence, la sensibilité, la prise de risque ne sont pas des valeurs de droite ou de gauche.

      Citer Godard sur des propos de 2015 renforce votre commentaire dans la caricature. C’est un choix...

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      • Répondu le 26 mars 2015 à  22:25 :

        Vertigo. DC comics. Productions américaines. Rien à voir avec ce qui se passe ici. Pas du tout le même processus industriel et pas interchangeable avec le nôtre. Non, les éditeurs franco-belges ne sont pas TOUS médiocres et ne mettent pas aux commandes uniquement des commerciaux et des pros du marketing. La surproduction tue la qualité en la remplaçant par la quantité. Ce qui est valable pour le cinéma l’est pour toutes les industries culturelles. Je ne suis pas à côté de la plaque, je vous rassure ;)

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        • Répondu par Yo le 28 mars 2015 à  10:50 :

          Le problème, c’est qu’il ne semble y avoir aucun processus industriel de ce côté-ci de l’atlantique, et pas ou peu de vision à moyen terme.
          Certaines questions se posent :

          - Est-ce que la BD Franco-belge s’est adapté au nouveau lectorat ?
          - Le sacro-saint 44 cc par an est-il le support le mieux adapté aux nouveaux modes de lectures ?

          Je ne suis pas d’accord avec vous concernant la surproduction, elle ne tue pas la qualité mais atténue la visibilité qu’elle mériterait.

          Les USA ont créé un compromis qui vaut ce qu’il vaut mais qui semble satisfaire à minima la profession. Aux USA, auteur de comics est un métier qui s’inscrit dans une industrie. En France, c’est vaguement un métier de l’artisanat (principalement) et de l’industrie, non reconnu et amené à disparaître.

          Enfin, que vous le vouliez ou non, nous sommes dans l’ère des contrôleurs de gestion. Et dans n’importe quelle entreprise, ce sont toujours eux qui ont le dernier mot.

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          • Répondu par Michel Dartay le 28 mars 2015 à  22:15 :

            ok, mais Vertigo (label DC) a vraiment ouvert une nouvelle voie au marché américain, jusqu’ici dominé par les super-héros. Peu de super-héros chez Vertigo, même si le label doit beaucoup à sa naissance au succès du Swamp Thing d’Alan Moore : on y trouve un ton adulte, des reflexions sur la société contemporaine, quelques mots d’argot et un peu de violence. le succès est là ! Dès lors, pourquoi ne pas ouvrir une ligne entière de comics SANS SUPER-HEROS, s’adressant aux adultes et non aux teenagers, abordant des thêmes aussi variés que le polar (100 Bullets), les contes de fées (Fables), l’histoire (Northlanders), le fantastique (Sandman), l’écologie (Animal Man). Ces comics furent remarqués par des journaux généralistes comme the Village Voice), ils ont conquis un vaste lectorat parfois féminin, et ont permis à un vaste public majeur de pouvoir se passionner à nouveau pour des comics, un relai important venant avec la publication de TPB (recueils brochés), pour ceux qui les auraient manqué en kiosques. Un succès que DC doit à Karen Berger, éditrice du Swamp Thing de Moore, qui multiplia les voyages en Grande-Bretagne et publia les meilleurs runs de Garth Ennis (Preacher), Milligan (Shade, Egypt, Enigma), Morisson (Doom Patrol, Animal Man). Vertigo, ce sont des scénarios très littéraires (mais pas forcément ennuyeux), un plaisir de lecture !

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  • YVES RODIER : "Pourquoi j’arrête la bande dessinée."
    26 mars 2015 01:31, par La plume occulte

    Une réponse très intéressante de Yves Rodier à un commentaire de Denis Bajram sur sa page Facebook,qui donne des infos supplémentaires sur la situation des auteurs :" Denis, votre commentaire résume le problème très concrètement. Ce n’est plus rentable aujourd’hui, pour qui que ce soit il semble, de faire de la BD dites "classique", qui prend un temps fou à réaliser. Un fait que PERSONNE ne sait, à l’extérieur des milieux, c’est que plusieurs de ces auteurs qui travaillent ainsi finissent par s’endetter envers leurs éditeurs, plutôt que de s’enrichir. Comme l’éditeur est bien conscient du temps de l’énergie que ça prend à dessiner de cette façon, il donne des avances à son auteur... Je suis tombé dans ce "piège" tendu par la générosité de l’éditeur. Je suis convaincu que l’éditeur le fait pour aider, mais c’est un vrai piège. Et à la fin, personne n’y gagne. Je connais des auteurs qui sont endettés ainsi de plusieurs albums !... Oui vraiment, notre époque est maintenant totalement incompatible avec le travail de création fignolé qui prend du temps à faire."

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    • Répondu le 26 mars 2015 à  15:51 :

      Eh oui. On demande maintenant aux auteurs de dessin fignolé d’avoir un rythme de sprinter sur une distance de marathonien. Cherchez l’erreur.

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      • Répondu par Oncle Francois le 27 mars 2015 à  12:44 :

        D’où l’interet d’avoir un style rapide de dessin. Sfar, Larcenet et Trondheim pour ne citer qu’eux doivent bien arriver à pondre une ou deux voire trois pages par jour. Sans compter les participations à des émissions télé, les interviews à la presse BD, les dédicaces. Ces gens là, très médiatisés, sont à l’abri du risque, en plus Sfar vend beaucoup et cher ses originaux chez artcurial. Mais leur succès et fortune ne doit pas occulter la précarité d’auteurs moins productifs et moins vendeurs, mais parfois bien plus appliqués et talentueux.

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      • Répondu par anton le 28 mars 2015 à  07:30 :

        Et en 2007, si vous êtiez trop lent, comme moi, vous receviez directement lettre recommandée avec A/R de l’avocat de l’éditeur, avec menace d’être amené devant un tribunal, avec en sus une grosse demande très très dissuasive ( Représentant 5 albums ) de dommages et intérêts.

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  • YVES RODIER : "Pourquoi j’arrête la bande dessinée."
    28 mars 2015 03:36, par Bernard DuG

    Ce que voulait YVES RODIER, c’était reprendre Tintin, mais voyant que cette perspective s’éloigne et lui échappe, il rends les crayons. C’est dommage car il a du talent.

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    • Répondu le 28 mars 2015 à  10:28 :

      Bien sûr... C’est d’ailleurs pour cela qu’il s’était fâché avec tous ses fans tintinophiles qui l’horripilaient avec leur monomanie obsessionnelle et leurs réponses acerbes lorsqu’il répétait qu’il ne voulait plus entendre parler de Tintin (voir sa page facebook).

      Sa lenteur créatrice n’était que le deuxième étage de son abandon du métier, la goutte qui a fait déborder le vase. L’autre raison, c’était d’échapper à des commentaires tels que le vôtre.

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  • C’est dommage alors qu’une reprise de Tintin se fait de plus en plus précise.

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  • Je lis en ce moment les mémoires de Dimitri (La BD. Un merveilleux métier de chien) et je voulais témoigner ici pour dire, en me fondant sur ce livre, qu’avant ce n’était pas mieux.

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