Yallah Bye ou l’éloge de la fragilité

28 avril 2015 7
  • Ce n'est pas la première fois que nous vous parlons de Joseph Safieddine, un jeune auteur au parcours déjà très riche caractéristique de sa génération, confrontée à la surproduction et à la mondialisation. Avec sa dernière nouveauté, "Yallah Bye", dessiné par le Coréen Kyungeun Park, il franchit encore une nouvelle étape vers la notoriété.
Yallah Bye ou l'éloge de la fragilité
"Le Monstre" par Joseph Safieddine et Tom Viguier, alias Tom, chez Manolosanctis

L’histoire, il l’a déjà racontée mille fois : sa vocation, il la doit à Marcel Gotlib dont il est le voisin. Lorsqu’il le rencontre, il a huit ans. C’est de l’humour Fluide Glacial (il convient qu’à l’époque, il ne comprend pas le dixième de ce qu’il lisait), mais surtout un monument de la bande dessinée qui a marqué l’histoire de Pif, de Pilote, de L’Écho des Savanes,... de la BD française en fait. Rencontrer Marcel Gotlib, c’est à la fois encourageant et traumatisant. D’abord parce que l’on voit concrètement ce qu’est un auteur de BD, un être humain, qui vit de son travail. Gagner sa vie avec la BD, c’est donc possible. Mais Joseph ne dessine pas ("Je suis incapable de dessiner un carré", dit-il). Il a des histoires à raconter.

"Je n’ai jamais connu la guerre" par Joaseph Safieddine et Maud Begon - Ed. Casterman / KSTR

Le chemin pour faire de la BD, il le connaît désormais, Gotlib le lui a expliqué : il faut simplement proposer des projets aux éditeurs, partir à la pêche, et advienne que pourra. Joseph fait le chemin d’Angoulême, rencontre les éditeurs, bafouille quelques mots -rien de concret- et commence à se faire son réseau.

Il écrit un premier scénario en collaboration avec une amie, Charlotte Blazy. Il est dessiné par un de ses potes, Loïc Locatelli, alias Renart, frais émoulu d’Émile Cohl à Lyon. Le trio envoie le projet à tout le monde : L’Association, Dargaud, les éditions Charette... L’animateur de ce dernier petit label, Loïc Dauvillier, a bien aimé et le recommande à un de ses collègues, éditeur du petit label Les Enfants rouges. Ainsi paraît Que j’ai été (Les Enfants rouges, 2010) qui conte une frayeur d’enfance vécue par la co-scénariste, un sujet ténu, délicat, quasi fantasmatique, traumatisant aussi. L’album ne passe pas inaperçu.

La fragilité, le trauma deviennent l’un des fils rouges de son travail. Les scénarios s’enchaînent. Renart et sa bande de dessinateurs lyonnais l’embarquent dans le projet d’édition participative Manolosanctis qui, au détour des années 2010, fait parler de lui. Un label qui se positionnait comme un "YouTube de la BD".

Il y découvre un site qui bogue encore un peu. Il poste une planche de son prochain projet qui raconte l’histoire d’un grand brûlé qu’un accident a défiguré. À peine la première page est-elle publiée, il est contacté par Yohan Faumont qui travaille pour l’éditeur. C’est banco pour l’album !

Cela donne Le Monstre (Manolosanctis, 2010), huis clos dépressif à souhait de 140 pages magnifiquement mis en images par Tom Viguier, alias Tom. " C’est une peur que j’avais de perdre mon identité et de ne pas pouvoir revenir en arrière, confie Safieddine aujourd’hui, et puis, j’avais envie de parler un peu de l’amour fraternel qui me touche beaucoup."

Les Autres Gens, collectif mené par Thomas Cadène (Dupuis)

La réalisation éditoriale est parfaite, même si, financièrement, c’est loin d’être Byzance. Il a surtout le pied chez un éditeur, c’est d’abord cela qui compte. Une bande de jeunes auteurs sort de ce giron : Thomas Gilbert, Loic Locatelli, Maud Begon, Yohan Sacré, Olivier Bonhomme et bien d’autres. "On devient tous copains, on part en festival ensemble, se souvient-il. C’était très joyeux. C’était "la grande époque de Manolo". J’adorais cette période.".

Avec Olivier Bonhomme, il réalise L’Homme sans rêve (Manolosanctis, 2011) fable amère d’un homme à qui tout réussit et qui regrette ses rêves d’enfant à jamais dissipés. Enfance volée, espoir bouché... sont des thèmes qui reviennent bien que l’auteur reconnaisse que, pour sa part, il a plutôt connu une jeunesse heureuse et dorée.

Parallèlement, toujours chez Manolosanctis, il réalise un autre album avec Zaffiro, un autre dessinateur de la "bande d’Émile Cohl à Lyon" : Paco (Manolosanctis, 2011) une bande dessinée humoristique animée par un petit personnage de Mexicain loser et un peu farce dans l’esprit de Fluide Glacial. On y retrouve l’influence de Goossens, Gotlib, Larcenet, Binet... Il le co-scénarise avec un ami d’enfance, excellent dessinateur, James Kaye et signe sous un pseudo commun : Les Frères Chiens.

Pour Maud Begon, il écrit Je n’ai jamais connu la guerre (Casterman / KSTR, 2013) où pointe pour la première fois le thème du Liban et des fêlures provoquées par la guerre. Le héros, vivant dans le déni de la réalité, s’injecte des souvenirs factices pour mieux l’oublier, souvenirs dont il devient accro.

C’est le moment où il rencontre Thomas Cadène que Manolosanctis choisit comme « parrain » d’une opération de concours collectif juste avant de couler et de disparaître. Il lui envoie trois histoires qui lui plaisent. Un lien se noue entre les deux scénaristes.

Cadène lui propose de collaborer, avec Maud Begon d’ailleurs, au remarquable projet Les Autres Gens. Débordé par un travail harassant de tous les jours qu’il gère seul, sur ses propres deniers, Cadène décide de se faire seconder. Il teste d’abord Safieddine sur un ou deux épisodes puis, la période d’essai étant passée, il lui fait confiance. Joseph écrira plein d’épisodes de LAG (il n’est pas le seul : Wandrille, Stephan Melchior, Marie-Avril Haïm ou Kris s’y emploient aussi), toujours sous les conseils de Thomas. La série connaîtra un certain succès et une version papier aux éditions Dupuis. Grâce à ce projet, Joseph rencontre la plupart des dessinateurs de sa génération, "et notamment Pochep, qui me fait hurler de rire" dit-il, un rêve pour un scénariste !

Joseph Safieddine Paris, en avril 2015.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)
"Les Lumières de Tyr" par Joseph Safieddine et Xavier Jimenez (Ed. Steinkis)

Cela n’empêche pas Safieddine d’aller fouiner ailleurs. Se baladant dans les rues de Paris, il découvre sur les murs les dessins de Xavier Jimenez dont les visages le fascinent. Il trouve son site et lui envoie un email. La conversation s’engage et bientôt, Safieddine lui propose un scénario. Jimenez accepte le projet. Ayant rencontré Wandrille grâce aux Autres Gens, celui-ci l’introduit chez Steinkis, le tout nouveau label "arty" de Moïse Kissous.

C’est la publication de l’album Les Lumières de Tyr,, une ville libanaise dont est originaire son père et où il se rend régulièrement depuis qu’il est enfant. Une ville pour lui très poétique, mais aussi cabossée par le conflit sans fin entre Israël et le Liban. "Je fais alors cette histoire de super-héros dans les années 1980, avec des gosses de toutes confessions, naïfs, assez purs, qui tentent de faire ce que leurs parents ne savent pas faire : sauver leur pays, alors que la guerre, l’ennemi est là, près d’eux, juste à quelques pas..." dit Safieddine.

"La guerre ne me fascine pas, poursuit-il, mais cela me bouleverse, comme beaucoup de gens, j’imagine. Encore une fois, j’ai vécu dans une France idyllique, dans un grand jardin où les oiseaux venaient pour manger se poser sur mon épaule... Là-bas, la moitié de ma famille vit très différemment. Je ne dis pas ça pour les plaindre, c’est très cliché tout cela, c’est juste pas pareil, et cela me trouble..."

Il y a aussi le souvenir de 2006 où sa famille se retrouve coincée dans Tyr sous les bombes, tandis que lui reste dans une grande maison bourgeoise paisible.

"Yallah Bye" de Joseph Safieddine et Kyungeun Park (Le Lombard)

C’est le thème de Yallah Bye, dessiné par Kyungeun Park paru au Lombard, dont le personnage central est le père du scénariste. Voici trente ans, il a quitté le Liban en plein conflit pour émigrer en France. De cette fuite précipitée, il conçoit une espèce de culpabilité : celle de ne pas avoir été à la hauteur, d’avoir trahi les siens laissés là-bas. En France, il a vécu une vie heureuse, loin des bombes. Quand il revient au Liban pour voir sa famille, tout lui rappelle qu’il n’y a plus sa place, qu’il n’est plus légitime. Pire : il a perdu le logiciel qui lui permet de comprendre les gens, le pays, le conflit. Il est en permanence décalé, à côté de la plaque....

Alors quand arrive la guerre et qu’il se retrouve coincé dans Tyr avec sa famille et ses enfants en bas âge, dont un fils hémophile, son fils aîné étant resté à Paris, le passé lui revient, énorme charge affective que canalisent très peu ses vaines tentatives de tout rationaliser. En réalité, il ne maîtrise rien, ni ses sentiments, ni la situation. Par transitivité, il refile cette culpabilité à son fils resté à Paris qui vit postérieurement le même sentiment d’impuissance vécu par son père trente ans avant lui.

"Toute la structure est vraie, raconte Safieddine, on a fait un vrai travail d’enquête sur place notamment, mais aussi auprès de ma famille pour que chaque détail soit véridique. Même si l’on a exagéré certains sentiments, certains traits de personnalité, la maladresse de mon père existe par exemple, mais dans cet album elle est centrale, ce qui est complètement fictif. J’ai aussi changé l’âge de ma sœur qui a cinq ans dans l’album, quatorze ans dans la réalité. J’ajoute que je n’ai jamais frappé mon chien !"

"Yallah Bye" de Joseph Safieddine et Kyungeun Park
(c) Le Lombard

Ce script brillant est magnifiquement mis en image par Kyungeun Park, Prix Jeune Talent d’Angoulême en 2007, qui restitue à la perfection les attitudes, les visages, les décors. Safieddine l’avait repéré sur Internet et aussitôt contacté. Il découvre qu’il travaille dans un atelier à Paris. Il lui propose un scénario qui n’a rien à voir avec celui-ci. Mais quand il lui raconte ce projet, Kyungeun bondit : il veut en être et ne faire que celui-là ! Il se reconnaît totalement dans cette histoire, qui, comme celle de son pays secoué par les pays voisins, oppose le Nord, le Sud, avec son lot de familles séparées, d’immigrés de la première génération et ce même conflit intérieur, cette quête d’identité, vécue par Mustapha qui ne trouve plus sa place entre ces deux mondes.

Kyungeun Park
Photo : DR - (c) Le Lombard

Une fois le contrat signé avec Le Lombard grâce à Antoine Maurel, l’implication du dessinateur coréen est totale. Le duo fait le voyage à Tyr en 2013. "Il hallucine, je crois, raconte Safieddine, il découvre totalement ce monde car, contrairement aux Européens, il ne lui est pas trop familier. Il porte un regard neutre sur tout, pose des centaines de questions aux gens, il dessine, photographie toute la ville. Certains se demandent s’il n’est pas un espion israélien ! Voyez le tableau : un Coréen qui crapahute partout avec son appareil photo, c’est pas banal ! On reste une dizaine de jours ensemble. Il ne néglige aucun détail, il veut voir toute la ville pour dessiner chaque rue parfaitement, il est très pro. Il a une vision de réalisateur. Mon script est déjà très écrit, mais grâce à ses conseils, et aussi à ceux de ma mère et de ma sœur, je le réécris cinq fois entièrement ! Par exemple, Kyungeun ne voulait pas que l’on voie une goutte de sang, il me disait qu’on voyait ça dans tous les films ou les BD de guerre, et il avait raison ! Il m’a donc poussé à chercher des images plus personnelles de la guerre."

"Yallah Bye" de Joseph Safieddine et Kyungeun Park
(c) Le Lombard
"Yallah Bye" de Joseph Safieddine et Kyungeun Park
(c) Le Lombard

Une guerre un peu particulière dans l’histoire du Liban : "Pendant cette guerre, une guerre civile sanglante, c’était assez historique, les gens se sont vraiment serrés les coudes, et les chrétiens, que le personnage combat probablement dans les souvenirs par exemple, ces mêmes chrétiens ont accueilli tous les musulmans du pays en 2006. Sur place, et moi ça m’embête toujours un peu, une des premières choses qu’on te demande au Liban, c’est ton nom de famille : avec ton nom, on connait ta religion. La guerre civile n’est pas si lointaine, l’équilibre séculaire est très fragile. Le gouvernement est toujours fractionné par religions."

"Yallah Bye" de Joseph Safieddine et Kyungeun Park
(c) Le Lombard
"Salade, Tomate, Oignon" par Joseph Safieddine et Clément Fabre - Ed. Vide-Cocagne (projet de couverture)
L’album doit paraître en octobre 2015.

L’album est bien reçu en France où il est perçu comme un des titres marquants de l’année. Pour le moment, seuls deux ou trois librairies le vendent à Beyrouth. "Je rêve d’une traduction, nous dit Joseph Safieddine, et de l’adapter au cinéma là-bas ! Je pensais que mon père serait un peu vexé par sa lecture, ou mon frère, que je décris comme un geek des jeux vidéo, mais ils étaient très fiers, de même que ma mère et ma sœur. Ils ont aimé mon regard, je crois"

On n’en a pas fini avec Safieddine qui sort encore deux albums cette année-ci : L’Enragé du ciel, avec Loïc Guyon au dessin sur son arrière-grand-père maternel, aviateur de légende et héros de guerre (chez Sarbacane) et un autre où il retrouve sa veine humoristique chez le petit label nantais dirigé par Fabien Grolleau : Vide-Cocagne (à qui on devait récemment le remarquable Madumo de Fabrice Erre). Dessiné par Clément Fabre, il aura comme titre : Salade, tomate, oignon.

Nous ne manquerons pas d’en reparler le moment venu.

Documents

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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7 Messages :
  • Yallah Bye ou l’éloge de la fragilité
    29 avril 2015 01:35, par MB

    De quelle Maud Begon, parlez-vous ?
    Maud Begon, l’actrice ou Maud Begon, la grande résistante, et coiffeuse/maquilleuse confidente de Simone Signoret, tout récemment disparue ?

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    • Répondu par Sergio SALMA le 29 avril 2015 à  09:48 :

      Comme on parle de bande dessinée, qu’on est sur un site d’info bande dessinée, , il s’agit ( peut-être, allez savoir) de Maud Begon auteure de bandes dessinées. Si vous aviez internet , vous pourriez vérifier.

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      • Répondu par MB le 29 avril 2015 à  18:08 :

        pour votre culture générale, comme ça vous connaîtrez aussi une grande dame.

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        • Répondu par HervéTT le 30 avril 2015 à  03:39 :

          Bien-sûr, et le Jacques Martin qui dessine Alix c’est bien le même qui fait l’école des Fans ?

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          • Répondu par MB le 30 avril 2015 à  09:17 :

            Jacques Martin, le frère d’Arthur et de Nestor ?.

            Maud Begon c’est d’abord et avant tout, celle dont Simone Signoret a consacré le premier chapitre de son livre "le lendemain elle était souriante".
            C’est pas de la bd, c’est une histoire d’héroïsme ordinaire. Renseignez-vous

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            • Répondu par Sergio SALMA le 30 avril 2015 à  10:00 :

              Et Baygon jaune , Baygon vert vous connaissez ?

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    • Répondu le 3 mai 2015 à  23:11 :

      Ce MB semble totalement ignorer la notion d’Homonymie.

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