Yassine & Toma Bletner : « Dans Monsieur Strip, l’autobio est en grande partie une fiction. »

3 avril 2012 1 commentaire
  • Hérauts du fanzinat et de la presse alternative, Yassine & Toma Bletner ont bourlingué dans toutes les rédactions avec leurs travaux. Depuis 2004, ils publient une BD quotidienne sur le Web, Monsieur Strip. Elle vient de faire l'objet de la publication d'un fort volume de 288 pages comprenant 30 séries et près de 400 strips chez Alter Comics.
Yassine & Toma Bletner : « Dans Monsieur Strip, l'autobio est en grande partie une fiction. »
Monsieur Strip par Yassine et Toma Bletner
Editions Alter Comics

Yassine, on connaît votre signature pour l’avoir vue dans Spirou notamment, quel est votre parcours ?

Y : J’ai une formation de graphiste. Mais surtout j’ai fait des fanzines depuis le lycée. Notamment Allô les pompiers avec d’autres amis dessinateurs. On était super-actifs dans ce milieu on a même organisé un Off à Angoulême de 1999 à 2001. Expositions bizarres, fêtes, défilé hommage à Crumb, Supermarché Ferraille, tout ça c’était dans le cadre de ce off en collaboration avec la fanzinothèque de Poitiers.

En même temps j’ai commencé à bosser pour Spirou et un peu pour Fluide Glacial. J’ai même coordonné avec un autre ami dessinateur, une énorme expo pour le festival d’Angoulême. Toujours un peu entre underground et grand public, il n’y a pas un milieu mieux que l’autre. Dans les deux cas, il y a des choses bien ou non...

Mais le milieu de la BD m’a vite ennuyé. À l’époque c’était un milieu très fermé sur lui même, moi je m’intéressais à mille choses. Après le projet Monsieur strip j’ai commencé à faire de l’illustration.

À cette période-là, j’ai aussi commencé a organiser des soirées avec un ami d’Allô les pompiers. On a créé Chocomix. C’étaient des fêtes à l’esprit très BD. D’ailleurs, ça dénotait dans le paysage des soirées parisiennes qui, à quelques exceptions près, étaient chics et chiantes.

Monsieur Strip par Yassine & Toma Bletner
(C) Alter Comics

Il y a cinq ans, j’ai créé L’Articho avec une amie illustratrice, Chamo. C’est une association qui nous permet d’organiser des choses autour du dessin (expo, fête, free market, etc) On a aussi une revue qui s’appelle Les Cahiers de l’Articho. Je peux pas m’empêcher de travailler avec les autres et d’avoir des projets où je montre le travail des autres.

À l’heure actuelle en plus de cette revue j’ai un blog sur le dessin : lezinfo Là, je défriche, je montre les nouvelles tendances du dessin, de la BD ou des truc plus anciens pas forcément très connus, des choses que je trouve intéressantes. C’est un blog, donc ça reste très subjectif.

Depuis j’ai une émission sur le dessin, Le Gratin sur Radio Campus Paris. J’invite des dessinateurs ou des spécialistes . Je parle de BD, de graphisme , d’illustration, d’art populaire. Bref tout ce qui m’intéresse.

Toma, quel est le vôtre, de parcours ?

T : Né dans le monde de la presse, je m’occupe actuellement d’un studio de création graphique sur Paris et Chaumont en Champagne . Mes parents gèrent une librairie dans laquelle je m’occupais du rayon BD. J’ai toujours fait un peu de dessin et pas mal de scénarios, du dessin de presse sous un pseudo, de la radio, Pour en finir sur Radio Primitive. Bref, un tas de trucs variés sans jamais se limiter. Les passerelles sont partout. Je m’implique aussi dans l’organisation d’un festival autour du graphisme . C’est d’ailleurs pour toutes ces raisons que l’entente est évidente avec Yassine. Nos repères et nos inspirations permettent des échanges assez variés qui ne se limitent pas à la BD.

Yassine et Toma Bletner

D’où est né Monsieur Strip ?

T : En fait on avait publié ensemble quelques strips dans Spirou et Fluide et le format nous plaisait bien. On se rendait compte que le strip avait jamais vraiment eu de place en France pour des raisons de format, de culture, etc. Il y avait eu de superbes initiatives avec le journal Strip qui a publié cinq numéros. Mais à part ça, la culture franco-belge le digère mal. On aime bien les domaines un peu à la marge.

Y : On cherchait aussi à faire un truc spectaculaire autour du strip. On s’est inspiré d’un projet qui s’appelait “365 days” C’était un américain qui postait un mp3 bizarre par jour sur un site pendant un an. J’étais inscrit et chaque jour je recevais un mail qui me présentais le morceau du jour. Je me suis dit qu’il fallait faire la même chose avec des strips.

T : C’était en 2004, les blogs n’avaient pas encore trop explosé, mais on voyait bien que l’outil Internet allait permettre des modes de lecture et de diffusion différents, notamment le fait d’arriver au bureau et d’ouvrir sa boite mail, un moment où le lecteur est super-attentif. Bref, on se lance à l’un et à l’autre le challenge de publier un strip par jour pendant un an. Ensuite, il a fallu trouver la trame, et les séries ont déroulé...Il faut noter que Vincent Solé a aidé le projet en nous accueillant dans @Fluidz avec un système de calendrier qui compilait tous les strips déjà envoyés !

Graphiquement, nous sommes dans l’expérimentation. Comment caractériseriez-vous votre style ?

T : Tout le truc était là. Il ne s’agissait pas d’envoyer des strips façon Peanuts. Ce qu’on voulait faire, c’était envoyer des séries différentes par le thèmes, la mécanique narrative, et surtout le style graphique. Chaque série devait proposer quelque chose de nouveau. Le fonctionnement est simple, sur la base d’un storyboard assez précis (textes / expressions /rythme) Yassine propose à chaque fois le style qui lui semble le plus adapté...et parfois pas évident à réaliser dans le rythme qu’on s’était fixé. Du coup, on a du dessin au trait, de l’a-plat, de la photo, du pixel, du collage, etc...

Y : On a essayé des trucs à tout va. L’expérimentation était inscrite dans ce projet pour nous.

Trouver un gag à chaque fois, c’est une ascèse ?

T : On s’était fixé une règle, si le gag ne faisait pas rire Yassine, on ne le faisait pas... En réalité il y a peut être 500 gags réalisés en tout. Si ça se trouve, les meilleurs n’ont pas été publiés ! Pour trouver les gags, ça se passe souvent le soir avec un bon verre de vin (Puligny-Montrachet 1983), un peu de café, un tas de feuilles blanches et en laissant le cerveau tourner... Tous les envois se faisaient par fax.

Monsieur Strip par Yassine & Toma Bletner
(C) Alter Comics

Vous considérez-vous comme faisant partie d’une génération blog ?

Y : Pas vraiment, Quand on imaginé le projet en 2004, les blogs BD était quasi inexistants. Autant qu’on s’en rappelle, les premiers comme Mélaka était déjà là mais le phénomène est arrivé un peu après, il me semble.

T : Franchement le virage "états d’âme" ou "anecdotes" portés à la face du monde, ça a un peu tué l’intérêt des démarches autobio. On n’était pas trop là dedans. Dans Monsieur Strip, l’autobio est en grande partie une fiction. D’ailleurs quand Trondheim avait fait Frantico, ça avait apporté un second degré salutaire dans le milieu des blogs.

Vous avez publié un magnifique album chez Alter Comics. Qui sont ces éditeurs ?

T : Ah bin merci ! Là, on doit reconnaitre que l’éditeur nous a laissé faire ce qu’on voulait et on est contents du résultat. C’est un vrai plaisir au final. Altercomics est l’association de deux éditeurs : Jean-Christophe Lopez (6 pieds sous terre) et Stéphane Corbinais (Bang ediciones, un éditeur espagnol). Cette maison d’édition a une politique numérique forte. Et c’est d’ailleurs pour notre série Vulvula que Stéphane et JC sont venus nous chercher. Ils souhaitaient la publier en version numérique pour mobiles notamment. Au fil des discussions, ayant aussi une section "papier", ils ont souhaité éditer le recueil Monsieur Strip.

Y : A l’époque, on avait imaginé un projet bizarre : une compilation de tous les strips de Monsieur strip dans une sorte de tabloïd. Mais on l’a pas fait et c’est là que Alter comics à débarqué. Tant mieux !

Est-ce que vous vivez de votre travail aujourd’hui, alors que votre carrière n’est pas courte ?

T : De ça, mais surtout d’autres choses. Il est certain qu’un album ne permet pas de vivre. Mais l’avantage de Monsieur Strip, c’est que chaque série peut avoir une vie indépendante. Si, demain, Marie-Claire ou Jeune-et-Jolie nous achètent la "post-publication" de Vulvula, on fonce !

Vous n’êtes pas attachés à un des journaux les plus présents en kiosque alors que vous avez publié aussi bien dans Spirou que dans Fluide...

T : Comme évoqué à l’instant, chaque série peut avoir sa propre vie...c’est l’intérêt de ce concept. Pourquoi pas "Harry Péteur" dans Astrapi, "Mozart Fucker"dans Jazz Magazine, "Superflou" dans une pub d’Afflelou, "C’est la Lutte" dans l’Humanité, "Les Hommes Sandwichs" dans Stratégie, etc.

Si l’on dit de vous que vous êtes les nouveaux Uderzo et Goscinny de la bande dessinée française, que répondez vous à cela ?

T : Que voulez-vous, c’est flatteur.. Encore que si on regarde bien Uderzo n’a que deux styles graphiques (réaliste avec Tanguy et Laverdure / Cartoon avec Astérix), alors que Yassine en a au moins huit... Les amateurs de BD se forgeront leur propre avis.

Comment un jeune auteur peut-il s’en sortir aujourd’hui ?

T : En devenant vieux...

Y : Deux solutions : Mettre une perruque et tapiner au bois de Boulogne et faire de la BD comme un hobby. Devenir copain avec Sfar (Au bois de Boulogne, peut être) qui vous ouvrira toutes les portes (Gallimard, Dargaud, Delcourt, etc.)

Comment voyez-vous l’avenir ?

Y : Il faut réfléchir à des moyens alternatifs de diffusion et de financement. Il faudrait que les vrais éditeurs, je parle pas des éditeurs businessmen, fassent moins d’albums et réfléchissent à des moyens différents et nouveaux de les mettre en valeur. Aux auteurs d’avoir des idées et aux éditeurs de les soutenir dans la limite des moyens réalistes dont ils disposent. Et vice et versa…

Monsieur Strip par Yassine & Toma Bletner
(c) Alter Comics

Le "numérique" est-il une issue ?

T : Le numérique c’est un plus. Il faut le penser comme quelque chose de différent. Ceux qui possèdent des tablettes aujourd’hui se moquent de voir des trucs statiques. Alors on verra... Peut-être qu’il y aura une émergence de cartoons semi-animés comme dans les séries Marvel pourries (mais qui ont leur charme) des années 1980.

Prochaine étape pour Monsieur Strip ?

T : Faire un deal avec une fabrique de pâtes pour éditer nos strips au dos de véritables paquets de spaghetti !

Y : Ça, par exemple, c’est ce dont je parlais plus haut. Voilà un moyen nouveau et différent de diffuser de la BD. Et ça pourrait rapporter gros. Il faut juste que Alter Comics rachète la marque Panzani ou un truc comme ça.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

 
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