Yossel : April 19, 1943 - Joe Kubert - ibooks

4 juillet 2004 0 commentaire
  • Joe Kubert a beau être plus connu aux États-Unis pour ses travaux sur des personnages comme Sgt. Rock ou Hawkman, il développe également depuis quelques années une œuvre plus personnelle. Après le poignant "Fax de Sarajevo" paru en 1997 chez Vertige Graphic, voici {Yossel}, un mélange inédit entre la fiction et l'autobiographie.

Au même titre qu’un Will Eisner, Joe Kubert fait depuis longtemps partie des monstres sacrés de la bande dessinée américaine. Après des débuts comme assistant de Eisner dans les années 40, il crée entre autres Tor, un de ses personnages fétiches, homme préhistorique aux aventures hautes en couleurs récemment rééditées chez DC Comics dans trois superbes albums.
Yossel : April 19, 1943 - Joe Kubert - ibooksPendant longtemps associé dans l’esprit des lecteurs à des comics de guerre, il travaille dans ce genre sur trois séries très différentes les unes des autres : Sgt. Rock (la peinture d’un groupe de soldats de la deuxième guerre mondiale, série créée en 1959 par Robert Kanigher au scénario et qui ne cache pas les horreurs de la guerre, dont les éditions Soleil viennent de proposer un premier volume), Tales of the Green Berets (un comic-strip du milieu des années 60 plutôt à la gloire de ces combattants), et enfin Enemy Ace (un pilote d’avion allemand de la première guerre mondiale, personnage créé en 1965 également avec Kanigher, dans une veine réaliste et pacifiste très touchante). Il travaille également pendant les années 60 et 70 pour DC comme directeur de publications, ainsi que comme dessinateur sur diverses séries comme Tarzan ou Hawkman, un personnage des années 40 qu’il a relancé au dessin en 1961.
Joe Kubert se retira en grande partie de la bande dessinée après la création en 1976 de son école de bande dessinée, qui a depuis formé des générations de dessinateurs.

Les œuvres personnelles

Sa première grande œuvre d’auteur est donc Fax de Sarajevo, une mise en images sur 200 pages de faxes qui lui furent envoyés par Erwin Kustemagic, un ami éditeur pris dans Sarajevo durant la guerre de Bosnie. Il s’agit donc quasiment d’un documentaire. Pour cet ouvrage, Kubert choisit une narration graphique et un dessin classique, avec couleurs et bulles. Reproduisant également certains des faxes de son ami, Kubert met à disposition du lecteur les éléments de réalité qui ont motivé son travail, faisant par là-même office de témoin d’une barbarie bien actuelle.

Pour Yossel, la méthode est complètement différente : imaginant ce qui aurait pu arriver à sa famille si elle n’avait pas quitté la Pologne en 1926 juste après sa naissance - elle a en réalité immigré aux Étas-Unis cette année-là, il fait œuvre de fiction, mais une fiction nourrie d’histoire, la petite comme la grande.

Dans ce livre de 120 pages qui bénéficie d’un superbe et sobre design ainsi que d’un papier de grande qualité, le jeune Kubert se retrouve pris au piège du ghetto de Varsovie, pendant que le reste de sa famille est envoyé à Auschwitz. Il devra sa survie à ses talents de dessinateur, les soldats allemands étant rapidement amusés par les croquis qu’il réalise sur tous les morceaux de papier qui lui tombent sous la main - comme le Kubert de la réalité, celui-là est un artiste-né.

En fait, nous ne sommes pas vraiment là en face d’une bande dessinée, mais plutôt d’un ouvrage hybride, entre illustration et bande dessinée. Comme vous le voyez sur l’illustration ci-contre, chaque page est composée d’un ou plusieurs dessins réalisés par un Yossel de 16 ans emprisonné dans le Varsovie de 1943, la narration étant assurée par les textes apposés mélangeant descriptions et dialogues. La volonté de Kubert de ne pas encrer ces dessins, de nous présenter des crayonnés - ce qui rend ces illustrations d’autant plus vivantes, d’autant plus belles dans leur dureté, participe de son projet de donner la parole à ceux qui ont vécu cette période.

C’est bien un « je », ou en tout cas un « nous » qui mène cette histoire faisant autant que possible prendre conscience au lecteur de ce que pouvait signifier vivre dans un tel environnement. Le sujet agissant est ce jeune Juif survivant comme ses compagnons au jour le jour face aux Nazis, ce jeune Juif prenant les armes pour une résistance qui pour être désespérée n’en surprendra pas moins les Nazis qui considéraient évidemment les Juifs comme incapables de se révolter contre leur sort.

Survivre, se battre, et ne pas oublier

Là se situe une des forces de cette fiction historique : ne pas seulement montrer les Juifs comme des victimes, mais aussi comme des combattants.

À cet égard, un personnage est tout à fait symbolique : celui du rabbin qui s’échappe d’Auschwitz après avoir survécu au pire, pour retourner dans le ghetto et rejoindre la résistance, malgré les protestations des siens qui préfèreraient le voir se reposer. Ce rabbin racontera d’ailleurs à ses compagnons ce qu’il a vu dans le camp, dans une séquence d’une violence qui laisse le lecteur dans un état second. Cet esprit de résistance s’exprime aussi finalement dans les dessins du jeune Kubert, l’acte de dessiner lui donnant des forces, psychologiquement parlant. Mais cela va plus loin.

Pour le Kubert de la fin du vingtième siècle, se mettre dans la peau de son autre moi a valeur de témoignage, car comme il le dit dans son introduction : « Il n’y a aucun doute dans mon esprit que tout ce que vous allez lire aurait pu se produire ». Ces dessins sont donc une porte ouverte sur les horreurs de l’extermination des Juifs, sur l’histoire d’une partie de sa famille - le village de Pologne où il est né a été anéanti pendant la guerre. Ils sont une arme contre l’oubli, leur humanité et leur force émotionnelle rendant toute leur dignité aux millions de victimes de la barbarie nazie.

(par François Peneaud)

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