Yves Swolfs (Durango / Le Prince de la nuit) : "On n’ose pas dire qu’on aime Durango".

14 octobre 2016 4 commentaires
  • Les superbes couvertures des premiers albums de "Durango" qui s'étalaient en librairie ont marqué les esprits au moment de leur publication. À l'image de son héros, Yves Swolfs s'est imposé sans prévenir sur le marché de la BD. Et qui plus est, sur le thème du western pourtant déjà très bien représenté en ce début des années 1980... Fort de ce premier coup d'éclat, il a réussi un autre tour de force au début des années 1990, en remettant au goût du jour le thème des vampires avec une qualité accrue du dessin pour sa troisième série "Le Prince de la nuit". Yves Swolfs n'est pas qu'un dessinateur remarquable, il s'est révélé être aussi un auteur complet, capable de proposer aux autres ses propres histoires à dessiner. Il continue aujourd'hui dans ces deux rôles...

Durango qui débarque sur le marché de la B.D. ça a été comme une claque !

Durango est né de manière un peu particulière. En sortant de la section Bande Dessinée de Saint-Luc à Bruxelles, j’avais été contacté par un collègue afin de réaliser des comix érotiques pour les Éditions des Archers. Une opportunité pour arrondir mes fins de mois... Nous avions carte blanche à condition de respecter le quota de scènes un peu chaudes. Et donc je me suis amusé à faire mon premier petit western dans ce contexte. Ensuite, à mon grand étonnement, l’éditeur m’a proposé de l’éditer au format normal d’une B.D. (ce que j’ai bien entendu refusé). À l’époque, la voie classique pour commencer une carrière dans le métier consistait à dessiner des histoires courtes, écrites par les scénaristes maison dans les journaux Tintin ou Spirou. Or, cette perspective ne me bottait pas tellement et donc j’ai répondu favorablement aux Éditions des Archers, même en étant très chichement rétribué. J’ai pu réaliser le premier Durango en totale liberté... en y mettant donc toute l’atmosphère et le type de personnages caractéristiques du western italien qui me passionnait. Avec le recul, je pense que j’ai bénéficié de conditions exceptionnelles car mon une bonne partie de mon travail aurait été en question ou censuré par tous les rédac’ chefs de l’époque. Alors que là, le tome un de Durango a tout de suite fait sa place ! Et c’est sans doute grâce à une vision qui se différenciait bien par rapport aux autres séries western qui existaient en 1980.

Yves Swolfs (Durango / Le Prince de la nuit) : "On n'ose pas dire qu'on aime Durango".

Pour un premier album, le dessin semblait déjà très abouti.

Pour un premier album à cette époque peut-être... mais dans l’absolu mon dessin était loin d’être abouti. Surtout en comparaison avec ceux que je tenais pour modèles. Jean Giraud est la référence absolue pour tous les dessinateurs de western réaliste. Il y a Hermann aussi dont j’appréciais le sens du mouvement, le dynamisme. J’ai vraiment appris en m’inspirant de leur travail. Énormément !

Durango, c’est le summum des scènes de duel : il ne manque plus que la musique.

Oui... ( Rires) C’est ce que j’avais envie de faire et j’écoutais la musique tout en travaillant. Et c’est en cela que j’ai pu me démarquer des modèles que je viens de citer. Mon dessin tenait à peu près la route mais c’est vraiment grâce à ces découpages, grâce à mes cadrages, aux choix des plans et à la narration que j’ai pu marquer une différence. Le nombre d’albums édités était bien moindre qu’à l’heure actuelle et donc j’ai pu compter sur les quelques milliers de lecteurs acharnés qui achetaient à peu près tout ce qui sortait en librairie. Après c’est le bouche à oreille qui faisait le reste, si l’album marquait un tant soit peu les esprits.

C’était courageux d’oser se lancer dans le western alors qu’il existait Comanche, Blueberry, Jerry Spring, Buddy Longway, Jim Cutlass...

Pour moi ça allait de soi, je ne me suis même pas posé la question. J’étais fan absolu des films de Sergio Leone, de « Django » et du « Grand Silence » de Sergio Corbucci. Il y a aussi des films de Sollima. Je pense aussi à tous ces westerns "spaghetti" que j’allais voir et revoir dans les cinémas de mon quartier ou dans le centre de Bruxelles. La série « Durango » a séduit pas mal de gens à l’époque sans que je sois vraiment conscient de l’impact. J’étais simplement passionné par mon sujet et je ne concevais pas de créer autre chose.

Durango a amené certains lecteurs à découvrir « Le Grand Silence » quand il est enfin sorti en DVD.

Le Grand Silence est devenu un film culte ! Par bien des aspects, il était en avance sur son temps mais aussi très pessimiste. Pour ma part, il me fascinait. D’où l’influence assumée sur mon tout premier album. La fin du film est assez renversante. Au-delà de l’atmosphère glacée qui caractérise l’ensemble, Klaus Kinski, incarnant le mal absolu, abat froidement le héros que tout le monde nomme « Silence » et interprété par Trintignant. Le tout sur fond d’une musique lyrique d’Ennio Morricone qui donne à cette scène nocturne un côté poignant, intense que j’ai rarement trouvé dans d’autres circonstances. Et on demeure ainsi scotché devant le générique de fin... Le DVD montre d’ailleurs une deuxième fin, complètement navrante, que Sergio Corbucci fut obligé de tourner en catastrophe pour ne pas être boycotté dans certains pays. Même les acteurs ne semblent pas croire une seule seconde à la parodie qu’ils étaient en train de jouer. Mais le film fut un bide à l’époque, quand il est sorti. Comme quoi, être précurseur n’apporte pas toujours le succès.

En te basant sur un western spaghetti tellement peu connu, ça t’a permis de réussir à implanter ton héros ?

Sans doute mais ce n’était pas calculé ! J’ai simplement exprimé ma passion d’ado pour le genre. On a chacun deux ou trois trucs qui nous ont marqués.

Les première couvertures de Durango (et même la maquette d’album des Archers) avaient un impact terrible en librairie.

Oui, c’est probable et pour deux raisons. Primo, la maquette comportant un titre sur bande noire surmontant une illustration (qui ne couvrait qu’une demi page) était inédite pour l’époque. C’est un système cinématographique largement utilisé depuis en BD mais j’en revendique la paternité. Ensuite, en ce qui concerne l’illustration elle-même, j’étais complètement autodidacte car aucun cours de peinture n’était donné à l’école de Saint-Luc, en section bande dessinée. Du moins, pas dans l’idée de s’attaquer à ce style réaliste... Donc j’ai recopié des tableaux de peintres américains comme Mc Carthy ou Russel et des affiches de cinéma de westerns que j’arrivais à me procurer. Pour le tome un de « Durango », je trouvais essentiel de présenter le personnage efficacement. Afin qu’il soit immédiatement identifiable : chapeau à bords plats sur les yeux, barbe de trois jours, écharpe élimée... et regard intense qui interpelle le lecteur potentiel. Le message étant limpide : « Attention, ici on fait dans le western à l’italienne, c’est du pur et dur ! » ( Rires )

Contrairement à beaucoup de héros, Durango se fait carrément cribler de balles dès les deux premiers albums.

Exact ! Je me suis aussi démarqué de cette façon. Il faut avouer que le film « Les Chiens meurent en hiver » était beaucoup plus violent que les autres séries western de l’époque. Pour moi, c’était une manière parmi d’autres de frapper les imaginations. Mais en même temps, ce réalisme allait aussi de soi dans la mesure où il correspondait à cette nouvelle façon, plus authentique, de traiter le genre. Genre initié par les italiens bien entendu mais aussi par des réalisateurs américains comme Sam Pekinpah (La Horde sauvage) que j’appréciais. J’ai donc un peu remué les codes et effectivement, mon personnage se retrouve sacrément handicapé à la fin du premier tome.

Ne sachant pas s’il y en aurait un deuxième, je n’avais pas réfléchi à la question... ( Rires ) Et donc, j’ai continué à marquer ma différence en présentant un héros convalescent dans le tome deux. Dans le tome trois, il était devenu gaucher et il récupérait l’arme automatique du grand « Silence » en tout début d’album. J’expliquais même le parcours du « Mauser 1896 » entre la fin du film et le moment où Durango le rachète à l’armurier. Un très gros clin d’œil donc aux "aficionados" de ce film culte !

L’apparition de Lucky Luke sous des traits réalistes était aussi un beau clin d’œil.

( Rires ) Oui ça m’amusait. Mais c’était aussi un hommage à Morris et à Goscinny. Dans un autre album, le lecteur attentif peut aussi voir passer Blueberry et Mac Clure...

Quelle a été l’histoire des Éditions des Archers ?

Les Archers, à la base, c’était une petite maison d’édition qui publiait essentiellement des journaux érotiques (le porno était interdit). L’éditeur a commencé à s’intéresser à la BD en publiant un recueil d’histoires courtes réalisées par des élèves de Saint-Luc, le « Neuvième rêve ». Ensuite, après la sortie et le succès des premiers « Durango » , il a essayé d’attirer d’autres auteurs afin de créer un véritable catalogue BD. Mais à part deux ou trois auteurs comme Malik connu pour « Archie Cash », personne ne lui a vraiment fait confiance. C’est pour cette raison (entre autres), qu’après sept albums, j’en ai eu un peu marre de l’isolement. À Angoulême par exemple, je voyais mes collègues de chez Lombard, Dargaud, Glénat, dédicacer deux ou trois heures et puis s’en aller boire des pots et prendre du bon temps. Alors que moi, j’étais obligé de rester sur le stand des Archers du matin jusqu’au soir afin qu’il s’y passe quelque chose. Et en plus, je portais les caisses de bouquins ! ( Rires ) Mais bon... je ne renie pas cette période un peu folklorique, ni le fait que les éditions des Archers ont contribué à ma réussite. Mais je recevais des appels du pied d’autres éditeurs et j’avais envie de changement. C’est donc naturellement que m’est venue l’idée de « Dampierre ».

Il n’y a eu que deux volumes pour « Dampierre ». Comment est né ce projet sur les guerres de Vendée (auquel les lecteurs finalement ne s’attendaient pas) ?

J’étais sollicité, j’avais envie d’explorer un autre univers et de travailler pour une plus grande maison d’édition. Nous étions en pleine mode de la BD historique, du journal et de la collection « Vécu ». Comme j’aime aussi dessiner les vieilles pierres, ça tombait assez bien et je me suis donc intéressé à cette guerre de Vendée qui n’avait pas été traitée en BD sous forme de série. Au départ, depuis la Belgique, je voyais les événements comme une espèce de guerre de sécession à la française. La littérature concernant cette guerre était plutôt pro-vendéenne. Et c’est en me rendant sur place et en discutant avec des spécialistes que j’ai rectifié un peu ma vision des choses. Je me suis alors rendu compte que l’interprétation des événements et du conflit était encore source de débats idéologiques, deux cent après ! Mais ce gros travail de documentation historique n’était pas déplaisant et j’ai tenté de donner un point de vue assez objectif sur cette période.

Deux univers différents mais on retrouve bien ton dessin avec ces scènes dans la pénombre.

Oui. Les scènes nocturnes sont souvent intéressantes graphiquement. Mais j’ai aussi aimé traiter certaines ambiances type « cape et épée » comme le duel dans la brume de l’aube, entre Dampierre et le marquis. La série avait bien démarré et le sujet me passionnait réellement. Mais la conjonction de plusieurs éléments ont fini par me fatiguer. J’avais choisi un libraire pour faire l’expo après le tome un et il semble que pas mal d’autres libraires de l’ouest, déçus par mon choix, aient décidé de bouder le second tome. D’autre part, entre le tome un et deux, les chiffres de vente avaient baissé d’un tiers. D’une manière inexplicable à mon avis... Bref, je suis retourné à Durango pour encore deux ou trois albums, tout en continuant à scénariser Dampierre.

L’arrivée du « Prince de la nuit » en 1994 dans la collection Graphica a aussi été une très belle surprise !

Oui. Il devait exister l’une ou l’autre tentative d’adaptation de Dracula par des dessinateurs espagnols ou italiens. Mais « Le Prince de la nuit » fut, à ma connaissance, la première série fantastique-gothique traitant des vampires dans la BD franco-belge classique. Je suppose que certains esthètes se sont dit : « Ha oui, une sorte de remake de Dracula par l’auteur de Durango, de l’hémoglobine à toutes les pages, du gore. Beurk ! ». En ouvrant les pages, ils ont constaté qu’il n’en était rien. J’ai mis pas mal de temps à concevoir le projet, même si je nourrissais depuis longtemps l’idée d’écrire et de réaliser une histoire de vampires. Mes lectures depuis l’adolescence étaient principalement axées sur le fantastique. Je dévorais les « Harry Dickson » et le reste de la littérature de Jean Ray. Je lisais Claude Seignolle, Edgar Allan Poe, Bram Stocker évidemment. Mais je n’ai envisagé l’écriture du Prince de la nuit qu’après avoir trouvé une manière particulière et originale de traiter le mythe du vampire...

Les codes d’une histoire classique sur les vampires sont respectés... De nombreuses scènes d’action marquent.

Oui, j’avais envie de respecter certains codes du genre gothique... tout en les réactualisant quand même un peu ! Par contre, je crois avoir traité le sujet de manière originale et novatrice. Déjà, au niveau de la structure même du récit, qui se développait sur plusieurs niveaux de lecture ! Chaque album étant composé d’une « nouvelle » se déroulant dans le passé et en parallèle du récit principal (situé dans les années trente) et qui lui, se développait tout au long des six albums. Le tout assorti de flash-backs et de descriptions de rêves qui enrichissaient encore plus le propos et la psychologie des personnages.

En effet, le récit comportait pas mal d’implications psychanalytiques et une explication sous cet angle de ce que représente le vampire dans l’inconscient judéo-chrétien. Il y est aussi question de psycho-généalogie : le coffret symbolisant les « missions » qu’une famille entretient et refile systématiquement à la génération suivante... comme une espèce de contrainte identitaire. Bref, pas simple !

L’entreprise était vraiment ambitieuse. Et l’objectif consistait à rendre la lecture de cette structure complexe, fluide et aisée. En vérité, je suis assez satisfait du résultat ! Le fait de changer de genre m’a permis, au niveau du dessin, de construire ma propre identité graphique... même si certaines scènes du Prince... gardent ce côté "westernien" dans la mise en scène. On échappe difficilement à ce qui a construit notre univers dans l’adolescence et tu remarqueras que la fin du premier tome du « Prince de la nuit » n’est pas sans évoquer à nouveau la fin tragique du « Grand Silence » ! ( Rires ) Et même si c’est dans un autre registre, on retrouve de véritables scènes de duels, par exemple la femme vampire qui sort de son cercueil et qui se retrouve pointée par une arbalète !

La série a rencontré du succès comme si cela répondait à un besoin de retrouver tous les ingrédients du genre. Tu as comblé un vide chez les lecteurs ?

Un vide ? D’une certaine façon oui puisqu’avant Le Prince de la nuit, il n’existait pas d’autre série traitant des vampires. Mais ma chance a sans doute été d’anticiper involontairement le regain de popularité du mythe du vampire, après le Dracula de Coppola et le succès des bouquins d’Anne Rice. Et par le plus grand des hasards, je dédicaçais le tome un en Suisse au moment de la sortie en avant-première du film « Entretien avec un vampire » qui montrait des vampires new-look qui n’avaient plus rien à voir avec l’incarnation de Dracula par Christopher Lee. À part les dents et la cape noire ! ( Rires ) Kergan lui aussi avait tous les attributs de cette nouvelle génération .

Juste pour l’anecdote, au départ je m’étais un peu inspiré de Steve Vai qui avait joué le rôle du guitariste du diable dans le film « Crossroads ». Comme je jouais moi aussi de la guitare et que j’adorais Steve Vai, je m’étais dit « Voilà mon vampire ! Son attitude, c’est le modèle idéal ». Mais en effet, je suis tombé au meilleur moment et cela a sans doute contribué au succès de la série.

Si on se réfère au quatrième tome de la série, tu n’as pas eu peur de faire une histoire de vampire trop classique ?

Au contraire ! Même si le périple de Maximilien jusqu’au château fait délicieusement penser au début d’une histoire de vampire classique, en fait « Le journal de Maximilien » est un conte romantique dans lequel le vampire, personnage central de la série, n’apparaît jamais ! Il s’agit d’une histoire d’amour impossible qui anéantira un scientifique, de prime abord sceptique face aux superstitions, mais dont le positivisme affiché masque d’énormes carences affectives.

Bien évidemment, certains ingrédients sont là pour mon plus grand plaisir et aussi celui des lecteurs : comme ce château campé sur un pic rocheux, le cimetière avec ses cryptes et ses sculptures d’anges, la calèche se déplaçant dans de grands paysages enneigés. Mais pourquoi bouder son plaisir de dessinateur ? Je crois qu’il est parfois intéressant et aussi jubilatoire d’utiliser des références cinématographiques qui parlent directement aux lecteurs. Pour exemple, il était évident pour moi que le commissaire parisien devait avoir la tête de Jean Gabin (dont j’adorais l’incarnation du commissaire Maigret) dans les vieux films noir et blanc, adaptés des romans de Simenon. En écrivant les dialogues des scènes où apparaissait le commissaire en question (et son entourage de policiers et malfrats parisiens), j’ai pris beaucoup de plaisir à essayer de me rapprocher d’un ton à la Audiard...

Pourquoi n’avoir refait que la couverture du tome quatre, celle avec Vanessa Paradis ?

Parce que l’éditeur a insisté. En fait, le renouvellement de la maquette était l’occasion de refaire les six couvertures. Mais le temps m’a manqué et je n’ai refait que celle du tome quatre. Peut-être que les éditions Glénat ont-elles reçu des remarques de l’agent de Vanessa Paradis... ( Rires ) J’ai aussi renouvelé le décor de la couverture cinq : l’ancien avait pris un petit coup de vieux ! J’ai toujours les crayonnés de base des nouvelles couvertures des trois premiers albums. Tout en gardant le même état d’esprit de la scène, j’aurais bien renouvelé l’esthétique du tome un par exemple...

Comment travaillez-vous pour réaliser les superbes couvertures de « Légende » ? On dirait des affiches de cinéma.

Au départ j’avais opté pour une conception plus classique en réalisant l’illustration montrant l’enfant et les loups... J’avais aussi réalisé le portrait du chevalier pour la quatrième de couverture... Mais le maquettiste qui officiait chez Soleil, Didier Gonord, a eu l’idée lumineuse de créer une composition en fondant les deux dessins. Avec le résultat qu’on connaît ! C’est donc à lui qu’on doit la conception de cette maquette. Pour les tomes suivants, j’étais donc condamné à appliquer le même principe : c’est-à-dire deux sujets distincts et reliés par une partie floue sur laquelle venait se poser le titre. Un challenge pas toujours évident mais à l’arrivée, des couvertures assez sympathiques ! C’est un travail que j’aime bien faire et qui est important : la couverture doit avoir un impact. Il faut que ce soit très vite reconnaissable, catégorisé... mais sans racoler non plus.

Tu avais déjà abordé le moyen-âge avec le « Prince de la nuit », l’éditeur Soleil publiait beaucoup d’Heroic Fantasy. Ce n’était pas risqué de se lancer à ton tour dans ce genre de thème ?

Je ne me suis pas posé la question. Après le premier tome du « Prince de la nuit » (dont une partie se déroulait au moyen-âge), j’avais gardé un goût de trop peu. Et je m’étais promis de revenir à l’univers médiéval dans lequel je m’étais senti particulièrement à l’aise. J’avais bien aimé dessiner ce genre de décors et d’atmosphères. J’ai donc entamé « Légende » sans me préoccuper de ce qui existait ou non. Je crois que, quel que soit le genre, dans le contexte de surproduction des ces vingt dernières années, on risque toujours de se perdre dans la masse. Mais j’ai la chance de pouvoir compter sur un bon nombre de lecteurs fidèles, qui me suivent de puis longtemps et qui continuent à m’apprécier si je fais du bon boulot.

Avec le tome 7 du Prince de la nuit, on s’attendait à une suite mais pas que tu repartes sur une genèse de Kergan.

L’épilogue du tome six est une fin ouverte sur deux prolongements distincts. Primo, les mémoires que Vincent et sa compagne découvrent dans la bibliothèque du château de Kergan et qui font l’objet d’un nouveau cycle que j’ai entamé avec le tome sept. D’autre part, on peut se demander ce que deviendront les cendres de Kergan et de Vincent, réunies dans la même urne et emportées par un militant nazi en 1933. Cette seconde piste fait déjà l’objet d’un scénario déposé chez Glénat mais pour lequel j’ai du mal à trouver un dessinateur. J’en profite donc pour lancer un avis de recherche par ton intermédiaire ( Rires ) : « S’il se trouve un dessinateur qui a envie de se plonger dans l’univers légèrement futuriste du Prince de la nuit, cent ans après, qu’il n’hésite pas à me contacter ! Trois à six tomes prévus. Conditions intéressantes... » (Rires)

J’ai réalisé moi-même le tome sept afin de relancer la série après dix années d’interruption mais j’ai cédé le dessin pour les tomes huit et neuf à Timothée Montaigne. Je suis vraiment heureux qu’il ait pu reprendre le Prince. Il a déjà réalisé une dizaine de planches superbes. À mon avis, il est un des rares dessinateurs qui soit capable d’apporter un renouveau et un regain de qualité à la série. Son style se prête parfaitement au fantastique et c’est un des dessinateurs réalistes les plus doués de sa génération ! Moi, en tant que dessinateur, faire du futuriste ou du contemporain, ça ne me branche pas du tout. La technologie, les voitures, les buildings... même si j’en ai fait deux ou trois cases, c’est vraiment difficile pour moi. Je préfère la pierre, le bois, les rochers, les forêts de sapins, les chevaux. Je ne crois pas avoir un graphisme qui soit adéquat pour faire autre chose. Je ne dessinerai jamais de voitures contemporaines (à part celle du Prince dont j’avais la maquette pour bien la voir sous tous les angles).

Tu peux nous parler un peu de ton travail actuel ?

C’est le retour aux sources ! Je me replonge dans le western. J’aurais pu reprendre Durango puisque Iko, qui a réalisé le tome précédent, doit maintenant terminer sa série « Ténèbres ». Surtout que lors d’une expo l’an dernier, j’ai pu mesurer un regain d’engouement pour les planches et illustrations autour de la série. Mais je craignais l’impression de déjà-vu et le sentiment de retourner en arrière. J’ai donc préféré la création d’un nouveau personnage, d’une nouvelle série, avec le plaisir, le regain d’adrénaline et aussi les risques que cela comporte. Le récit se déroulera juste avant la Guerre de sécession. Le scénario comporte pas mal d’éléments spécifiques à cette période précise. Le premier tome aura toutes les caractéristiques du "western rugueux à la Swolfs"... mais posera aussi les bases d’un récit qui emmènera le personnage principal (et le lecteur) sur des chemins inattendus. Même si mon personnage principal aura des points communs avec Durango, par la force des choses, c’est mon type de héros de western ! Mais je veillerai à ce qu’on ne puisse pas les confondre... ( Rires )

Toi qui es un adepte des westerns spaghetti, quel est ton avis sur ceux de Tarantino ?

J’ai aimé « Django Unchained » à l’exception de la fin qui m’a laissé sceptique. Et puis la musique de Morricone qui part en rap, très peu pour moi ! Par contre, « Les Huit Salopards », grosse déception ! Je m’attendais à un grand truc du niveau des « Kill Bill » et j’ai assisté à une pièce de théâtre filmée. Le comble pour un western. Le problème avec chaque nouveau Tarantino, c’est qu’on se souvient des grands moments d’anthologie, en huis clos, créant un suspens crispant et une énorme tension. Comme par exemple la scène du jeu de devinettes entre les espions et les nazis dans l’auberge de « Inglorious Bastards ». Autre exemple mémorable : la scène du souper dans « Django » au cours de laquelle Di Caprio nous livre un numéro exceptionnel qui fait froid dans le dos.

Dans Les Huit Salopards, malheureusement, je n’ai même pas retrouvé ce genre de scènes géniales (ni au niveau du scénario, ni au niveau des dialogues) qui offrent la même intensité. En fait, ce que j’ai vu de meilleur en western m’est venu des séries « Deadwood » et « Hell on Wheels » qui renouvellent vraiment le genre. Ils traitent en même temps l’histoire des États-Unis, avec un souci de réalisme et d’authenticité dans le moindre détail, mais ils ont aussi assimilé les apports du western à l’italienne. Ils ont réussi une synthèse passionnante et avec des scénarios très solides. Un vrai régal !

Un nouveau Durango est sorti : tu avais envisagé de faire mourir Durango dans l’album précédent ?

Non pas encore... Par contre j’aurais bien étranglé Iko parce qu’il a mis trois ans à dessiner l’album ! ( Rires ) Non, je plaisante. Il a eu de gros soucis et malgré tout, les lecteurs et chroniqueurs ont l’air d’avoir bien apprécié le résultat... ainsi que la manière dont Iko s’est approprié le personnage. J’espère que nous pourrons travailler sur la suite dès qu’il aura clôturé Ténèbres. C’est un sacré dessinateur ! Je ne sais pas combien de tomes de Durango il y aura encore. Peut-être qu’un jour je ferai mourir Durango, pour lui donner une fin en apothéose.

Quand ceux dont c’est le métier citent les références western de la BD, Durango est souvent oublié !

Sans doute par le petit milieu des esthètes qui s’adjugent le pouvoir de décider qui sera "sacralisé" ou non... Pour ce microcosme, Durango n’aura jamais la côte, c’est évident ! Pour ma part, je sais que les amateurs de western savent que Durango existe et l’apprécient. Ça me suffit. Mais en dehors de ça, « Le Prince de la nuit » est devenu une série de référence, « Légende » a bien cartonné aussi... Je suis donc un des rares dessinateurs-scénaristes à s’être essayé avec succès à trois genres différents, en écrivant de surcroît des scénarios pour d’autres collègues. Ce n’est pas si mal non ? Être apprécié par assez de lecteurs pour vivre confortablement d’un métier que l’on a choisi par passion est déjà un sacré luxe. Donc ne pas faire partie du Panthéon des auteurs adulés par l’élite n’est franchement pas une calamité !

Est-ce que tu deviens un dinosaure dans ce métier ?

Drôle de question ! Les dinosaures sont des animaux d’un autre âge, fossilisés ou reconstitués à partir de squelettes dans les musées ! ( Rires ) Personnellement, je crois avoir encore quelques belles années... avec une écriture et un graphisme qui restent d’actualité. Si tu veux on en reparle en 2017 à la sortie de mon nouveau "tome un" ! Par contre, être dans les musées dans vingt-cinq ans et que mes séries deviennent cultes à titre posthume, comme « Le Grand Silence »... pourquoi pas ! Ça fera le bonheur de mes héritiers ! ( Rires )

Propos recueillis par Jean-Sébastien Chabannes
[http://pabd.free.fr/ACTUABD.HTM]

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

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