Zeina Abirached : "La langue nous permet de nous sentir chez nous partout"

21 septembre 2015 0 commentaire
  • Elle est considérée (à tort) comme l'autre 'Marjane Satrapi' du fait de ses origines orientales et la qualité de son œuvre. Pourtant, les livres de Zeina Abirached possèdent un côté beaucoup plus intimiste encore que ceux de son illustre aînée. Alors que son dernier roman graphique, "Le Piano oriental", rencontre un beau succès critique, nous nous nous sommes intéressés au parcours de cette jeune auteure originale et pétillante.
Zeina Abirached : "La langue nous permet de nous sentir chez nous partout"
Le piano oriental
Zeina Abirached (c) Casterman

Bonjour Zeina Abirached, vous êtes une auteure franco-libanaise, vous avez publié plusieurs albums chez Cambourakis et Le Piano oriental est votre premier album chez Casterman. Avant toute chose, quelles sont vos impressions quant à la sortie de votre nouveau roman graphique.

Je suis ravie car il y a déjà un grand intérêt de la presse. Je sens que mon livre est bien accueilli. Je suis très contente, surtout que cela fait très longtemps que je travaille dessus.

Depuis combien de temps travaillez-vous sur cet ouvrage ?

Ça fait quatre ans que j’ai envie de l’écrire et de le dessiner et je m’y suis mise il y a un an et demi.

Quel est l’histoire du Piano oriental ?

Le Piano oriental raconte une histoire double, celle du destin du piano oriental justement, qui a été inventé à Beyrouth dans les années 1960 par le personnage principal du livre qui s’appelle Abdallah Kamanja, qui est en fait le double fictif d’Abdallah Chahine qui était mon arrière-grand-père et le véritable inventeur du piano oriental.

L’histoire débute à Beyrouth en 1959 exactement et l’on voit Abdallah Kamanja se réveiller et sortir de chez lui en bondissant parce qu’il est très heureux d’avoir reçu une très bonne nouvelle : il vient de recevoir une lettre d’un facteur de pianos viennois du nom d’Hofman qui l’invite en Autriche afin qu’il lui parle de son invention. Puis, le récit est interrompu par quelques pages autobiographiques où je raconte mon propre départ du Liban, il y a plus de dix ans, et cela se déroule ainsi durant tout le livre : je fais de fréquents aller-retour entre les sixties et les années 2000. Par ailleurs dans la partie autobiographique, je m’intéresse à mon rapport à mes langues maternelles et à mes deux appartenances, à mes deux cultures, à ma vie entre le Liban et la France.

Le piano oriental

Le Liban prend une grande place dans votre œuvre. C’était déjà le cas dans votre premier livre [Beyrouth] Catharsis. Quelle est votre vision de votre pays natal ?

C’est le pays où j’ai grandi, je suis arrivé en France il y a dix ans. Mon enfance et mes années d’étude, je les ai passés au Liban. À l’origine, ce que je voulais faire surtout c’était un travail de mémoire sur tout ce qui s’était passé pendant la guerre civile. Non pas raconter ce qui s’était passé au niveau politique et l’Histoire avec un grand “H” mais plutôt la vie quotidienne dans les années 1980. Je voulais raconter la vie, l’intimité d’une famille qui avait choisi de rester à Beyrouth durant ces années difficiles. C’est mon regard d’enfant sur cette période-là que j’exprime tout en ayant la volonté de raconter quelque chose d’universel. Que l’on soit né au Liban, en France ou en Belgique, je voulais que mes lecteurs puissent se reconnaître dans cette histoire.
Dans mon autre livre, Le Jeu des hirondelles, l’histoire est un huis-clos. Tout se passe en une nuit dans un appartement, donc c’était facile de transposer ça en BD.
Aujourd’hui c’est différent, puisque je ne vis plus au Liban mais en France mais je me sens encore appartenir à ce pays. J’ai deux chez moi.

Le piano oriental

Voulez-vous dire que vous avez du mal à trouver votre équilibre ?

Non, ce n’est pas ce que je veux dire. Autant au début, c’était difficile d’être à l’aise en France car je venais de quitter mon chez moi, autant aujourd’hui, avec le recul et le temps, j’ai appris à considérer la France comme mon second foyer. J’ai deux chez moi car je me sens aussi bien dans l’un que dans l’autre. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que je débute le Piano oriental par une citation de Mahmoud Darwich : “Qui suis-je ? C’est une question que les autres posent. Moi, je suis ma langue”. Darwich était palestinien et vous savez qu’il y a un problème de territoires entre la Palestine et Israël. Darwich considérait que la langue était devenue son territoire, son pays. La langue nous permet de nous sentir chez nous partout. J’aime cette idée assez belle que l’on transporte notre chez soi partout grâce aux langues.

Vous avez réalisé un court métrage en 2006 intitulé Mouton. Pourriez-vous nous en parler ?

Mouton est un projet qui n’a rien à voir avec le reste de mon travail…

Oui mais, pourquoi ce grand écart ?

Ah, c’est… parce que c’était amusant… pourquoi pas ?...

Vous dites que ça n’a rien à voir mais en réalité, ce n’est pas une démarche si étrange que ça puisque d’autres auteurs de BD ont aussi réalisé des courts et longs métrages avant vous. Des gens du cinéma investissent aussi la BD de temps en temps.

Oui, c’est vrai, mais quand je dis que cela n’a rien à voir c’est parce que Mouton ne s’inscrit pas dans ce travail de mémoire que j’ai entamé avec le Liban. Mouton est plus léger. C’est un conte pour enfant qui raconte l’histoire d’une petite fille qui a une tête de mouton comme on dit car elle a les cheveux très bouclés. Sauf que j’ai décidé de lui faire un vrai mouton sur sa tête. Il bêle et lui casse les oreilles. C’est très difficile de vivre avec lui (rires). Elle essaie de s’en débarrasser en se lissant les cheveux. Elle tente de le cacher aussi en mettant des chapeaux, etc. À la fin du livre, elle réalise que ce mouton fait partie de son identité et qu’elle doit l’accepter pour être bien dans sa peau.

Mouton
Zeina Abirached (c) Cambourakis

Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans ce projet ?

Au départ, c’était un projet de diplôme que j’ai mené lorsque j’étais aux Arts Décoratifs de Paris en 2006 et l’idée était d’apprendre les outils de l’animation. J’avais envie de raconter quelque chose de drôle et de faussement léger car le message du conte est assez évident. J’ai d’abord fait le film puis plus tard, Cambourakis m’a encouragé à l’adapter en livre jeunesse, ce que j’ai fait en le modifiant. Par exemple, le film est en noir et blanc tandis que le livre est en couleur. C’était une expérience assez amusante je dois dire.

[Beyrouth] Catharsis
Zeina Abirached (c) Cambourakis

Vous possédez un style graphique très figuratif. Comment l’avez-vous développé ?

En fait, j’ai toujours aimé le travail sur le motif, des choses qui se répètent, synthétiser les formes et créer un langage un peu (elle cherche ses mots)… Dans Le Piano oriental, j’avais envie de dessiner la musique. Comment raconter par le dessin les sons. Je souhaitais que le lecteur ait l’impression de se retrouver devant une partition. J’ai aussi mené un travail sur le rythme grâce au noir et blanc.

Qu’est-ce qui nourrit votre créativité ? D’où puisez-vous votre inspiration ?

J’ai toujours lu beaucoup de BD car mes parents avaient une bibliothèque pleine d’albums. J’ai grandi avec Tintin. J’ai lu Gotlib, Pilote, les livres de Claire Bretécher qu’ils avaient et plus tard, j’ai découvert des auteurs comme Jacques Tardi, Marc-Anthoine Mathieu, David B., Comès, Munoz & Sampayo... Noir et blanc tout ça (rires) !

Beaucoup d’auteurs français, hormis Hergé et Munoz & Sampayo…

Ces auteurs ont eu une influence décisive car leurs livres m’ont beaucoup plu. Sinon, je lis beaucoup, des romans, de la poésie... J’essaie de nourrir mon regard et mon expression. Par exemple pour Le Piano oriental, j’ai été influencée par Playtime et Mon Oncle de Jacques Tati. Ces films sont quasiment muets mais il y a beaucoup de sons, que ce soit les pas des passants à l’aéroport ou les bruits de la cuisine, l’histoire est racontée par les sons dans ces films là et cela m’a beaucoup inspiré pour Le Piano oriental.

Agatha de Beyrouth
Jacques Jouot & Zeina Abirached (c) Cambourakis

Comment a été accueilli votre choix de carrière dans votre famille ? Est-ce que la BD est bien considérée au Liban ?

La BD est ce que j’ai toujours voulu faire. Je ne me suis pas posé de questions car il y avait une sorte d’urgence en moi. Lorsque j’ai dit à mes proches que j’allais partir en France pour chercher un éditeur de BD, on m’a prise pour une originale, car j’ai fait des études de graphisme et j’aurais pu me retrouver dans une agence de pub et gagner correctement ma vie mais, heureusement, je n’ai pas eu à lutter. En plus, j’ai trouvé assez vite un éditeur et comme tout s’est enchaîné assez rapidement, on m’a fait confiance. Mais je ne le vis pas en tant que femme… Je veux dire que c’est un métier qui a ses bons et ses mauvais côtés mais je ne me suis jamais positionné en tant que femme auteure de BD. Je suis un auteur. Point.
Et puis, je n’ai pas spécialement souffert du regard de la société libanaise car elle est très ouverte. Au Liban, les femmes travaillent et occupent quasiment tous les postes.

Je me souviens Beyrouth
Zeina Abirached (c) Cambourakis

Au niveau de la bande dessinée au Liban, il y a une scène BD, il y a de nombreux auteurs mais pas d’éditeurs. Il y a des fanzines, un magazine BD mais qui n’est pas soutenu. Il n’y a pas ou très peu de structures. Il y a un salon du livre où la BD est représentée, mais c’est tout.

Sinon, la pratique du dessin de presse et de la caricature sont très ancrées dans notre culture. Même chose au niveau de l’illustration jeunesse, nous avons des auteurs assez forts par rapport aux auteurs de la région et ils proposent vraiment des choses intéressantes mais, bizarrement, il n’y a pas de structures pour la BD. Par exemple, si je prends le cas de l’école où j’ai étudié le graphisme, jusqu’il y a trois ou quatre ans, il n’y avait pas de section BD. Aujourd’hui, elle existe et de nombreux jeunes sont formés dans ce medium mais, lorsqu’ils seront diplômés, il n’y aura pas d’éditeurs pour les accueillir. C’est ça le problème.

Ces questions sont un peu inévitables vu que vous avez abordé les sujets du dessin de presse et de la caricature : jusqu’où peuvent aller les caricaturistes libanais et quel a été votre sentiment suite aux attaques terroristes de Paris en janvier dernier ?

Je pense que Charlie Hebdo est typiquement français et ça c’est difficile à comprendre quand on est étranger…

Au Liban, c’est tout à fait différent. Il y a de la critique mais l’humour est toujours respectueux. Nous sommes malheureusement habitués aux conflits et nous ne souhaitons pas trop égratigner celui qui est en face, donc on s’impose une limite à ne pas dépasser dans la provocation.

38 rue Youssef Semaani
Zeina Abirached (c) Cambourakis

Le jour de l’attentat contre Charlie Hebdo, je sortais à peine de l’avion qui venait de Beyrouth. Pendant que j’attendais mes bagages, j’ai reçu un message de ma mère me demandant si j’avais vu ce qui s’était passé. J’ai d’abord pensé qu’il s’était passé quelque chose au Liban mais elle m’a dit que Charlie Hebdo avait été attaqué. J’ai pensé à un nouvel incendie et je me suis connectée sur le site du Monde et j’ai vu ce qu’il s’était passé. Tous les morts avaient déjà été identifiés et en lisant les noms des victimes, j’ai eu la chair de poule. J’ai eu une réaction physique : je me suis assise et je me suis mise à sangloter. Puis je me suis engouffrée dans un taxi, toujours en larmes, et le chauffeur m’a demandé ce qu’il m’arrivait. Je lui ai dit : “l’attentat, Charlie Hebdo”. Et je me suis remise à pleurer de plus belle. Un quart d’heure plus tard, voyant que j’étais toujours bouleversée, il m’a demandé si ma famille travaillait à Charlie Hebdo. Et là, j’ai réalisé que j’étais triste parce que c’est la grande famille des auteurs de BD qui avait été touchée.

Quels sont vos prochains projets ?

Je ne peux pas trop en parler pour l’instant mais je suis en train de travailler sur une histoire dans laquelle sera impliqué un des personnages du Piano oriental.

Mourir partir revenir. Le jeu des hirondelles
Zeina Abirached (c) Cambourakis

Voir en ligne : Visitez le site de Zeina Abirached

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Zeina Abirached

Crédit photo : Christian MISSIA DIO

À lire sur ActuaBD.com :
La chronique du Piano oriental

Commander Le piano oriental sur Amazon ou à la FNAC

Commander Mourir partir revenir c’est le jeu des hirondelles sur Amazon ou à la FNAC

Commander Je me souviens : Beyrouth sur Amazon ou à la FNAC

Commander [Beyrouth] Catharsis sur Amazon ou à la FNAC

Commander 38, rue Youssef Semaani sur Amazon ou à la FNAC

Commander Agatha de Beyrouth sur Amazon ou à la FNAC

Commander Mouton sur Amazon ou à la FNAC

  Un commentaire ?