"naBan" : un indépendant sur le marché du manga

31 mars 2020 0 commentaire
  • Fondée en 2019, naBan est une maison d'édition qui a fait le pari risqué de se lancer sur le marché ultra compétitif du manga. Après "Demande à Modigliani", un premier titre audacieux et resté relativement confidentiel paru en fin d'année, la maison revient avec "Old Boy", une réédition du manga qui a inspiré le film culte.

"naBan" : un indépendant sur le marché du mangaAvec Demande à Modigliani, la maison d’édition s’est tout de suite teintée d’une couleur particulière. L’histoire en deux volumes raconte la vie de trois étudiants en art qui voient leurs rêves, leurs peurs, leurs ambitions être confrontés à leur vie d’adulte en devenir. Dans une école isolée en montagne, quasi autarcique, ils grandissent et se forment autant aux disciplines artistiques qu’à l’âge adulte.

Calme et poétique, enchanteur et mélancolique, intrigant et authentique, le titre signé Ikue Aizawa a de quoi surprendre. Un peu à la manière d’un Inio Asano dans Un Monde formidable, il nous montre des tranches de vie qui brillent par leur normalité, d’aucuns diraient leur banalité. L’histoire se base sur l’émotion des personnages, et l’empathie que peut leur prêter le elcteur.

Pas d’intrigue à proprement parler, pas d’action ou de rebondissement, mais des vies qui suivent simplement leurs cours. Disons-le tout net : pour une première publication, le pari était audacieux, car si le récit est indéniablement de qualité, son aspect contemplatif ne s’adresse pas à tout le monde.

NaBan a donc surpris en proposant début mars le premier volume d’Old Boy, une entreprise de réédition en quatre tomes de la saga qui a inspiré le film honoré à Cannes en 2003. Or, et c’est heureux pour cette jeune maison d’édition, c’est cette fois commercialement le carton plein pour l’éditeur [1].

© naBan / Ikue Aizawa.

Nous avons eu l’occasion d’échanger avec Christophe Geldron, le fondateur de naBan, sur l’origine, la stratégie et les ambitions de sa maison d’édition.

On voit beaucoup de maisons d’édition indépendantes dédiées à la BD française et européenne, mais finalement assez peu au manga. Comment expliquer cette réticence ?

C. G : L’indépendance est une question qui n’est en effet que rarement abordée quand on parle de manga. Il y a plusieurs facteurs de mon point de vue.

D’abord il y a les éditeurs japonais qui ne laissent pas n’importe qui acheter leurs titres, même chez les petits éditeurs indépendants. Arriver avec une association d’amis et une volonté de bien faire ne suffit pas. C’est une industrie de 4,5 milliards de dollars annuels, les enjeux financiers priment souvent sur la volonté purement artistique.

Et il y a aussi la définition même du manga. Beaucoup de lecteurs attendent un type de dessin, de narration, de thèmes, et dès que vous proposez quelque chose d’inédit c’est automatiquement vu comme hors de propos ou carrément élitiste. Donc je suppose qu’il y a des peurs de ne pas vendre si vous allez vers ce type de titre alors même qu’il y a une vraie demande maintenant car les lecteurs vieillissent et veulent autre chose. Le manga ne se résume pas à Jump, Big Comic, Shonen Magazine. Mais si vraiment vous aimez le shonen, alors prenez un titre ancien en deux ou trois volumes chez un petit éditeur.

J’encourage à fouiller chez les petits éditeurs, à aller au Japon traîner chez les libraires pour trouver la perle rare qui vous fera franchir le pas et dire "Quoi qu’il m’en coûte, c’est ce titre que je veux faire partager aux lecteurs". C’est ce qu’ont fait IMHO, Isan ou le Lézard Noir depuis le début et j’aimerais qu’il y en ait encore plus comme eux !

De mon côté, travaillant depuis vingt ans avec le Japon, d’abord dans la négociation et l’exploitation de séries animées puis dans le manga, j’ai eu un background suffisant pour aller voir les éditeurs et être écouté, ce qui a grandement facilité les choses.

En 2013 dans le cadre de Black Box, la société que j’avais co-créée, j’ai lancé la collection manga qui proposait majoritairement des titres dits classiques comme Cobra, Goldorak ou Le collège fou, fou, fou. C’est donc un marché que je connais et dans lequel j’apprécie toujours d’évoluer.

Quand je suis parti début 2019, j’avais envie de continuer à éditer du manga en étant totalement maître des choix artistiques et éditoriaux car le manga est une vraie passion en plus d’être mon métier. C’est comme ça qu’est né naBan, en quelques mois seulement.

Il y a encore beaucoup de terrain à conquérir d’un point de vue éditorial. Les goûts changent, le spectre des lecteurs s’élargit en terme d’âge. Des mini-généralistes peuvent émerger si le contenu est pertinent. J’espère donc pouvoir apporter mon regard sur le manga et qu’il sera partagé par un nombre suffisant de lecteurs pour continuer.

D’abord Demande à Modigliani !, une série atypique et audacieuse, puis Old Boy, une série bien différente qui, sur le papier, a tout d’un hit. Sur quels critères choisissez-vous vos projets ?

C. G : Je suis avant tout un lecteur de manga, donc je marche beaucoup aux coups de cœur personnels.

Demande à Modigliani ! m’est apparu à un moment où j’étais professionnellement dans un grand questionnement quant à mon avenir et j’avais alors besoin d’une lecture apaisante, encourageante. Je voulais relancer une maison d’édition avec un titre de ce type, qui apporterait du bien-être. Je l’ai trouvé alors qu’il va en effet à l’encontre des standards actuels du manga commercial. Éditer reste un pari très excitant et souvent fou qu’il faut savoir assumer seul. Si vous n’êtes pas sûr de vous, ne demandez pas aux autres d’assumer votre choix et vos pertes.

Même si les ventes sont modestes, les retours des lecteurs et des journalistes ont toujours été très bons. Je sais que Demande à Modigliani ! n’appelle qu’un peu plus de mise en avant pour trouver sa place dans les mangas qui comptent, et c’est à ça que je travaille volume après volume. C’est un titre dont je suis très fier.

Old Boy est enr evanche dans une vision de divertissement pur. Cela faisait des années que je voulais l’éditer car je l’avais, comme beaucoup, loupé à l’époque de sa sortie en France. Je ne comprenais pas pourquoi personne ne le rééditait. Donc, plutôt que de me lamenter à ce sujet, je me suis lancé.

J’avais tenté de l’avoir grâce à ma précédente maison d’édition mais l’éditeur japonais ne semblait pas pressé et cela en était resté là. Heureusement, quand j’ai refait une demande avec naBan, la réponse a été très rapide, comme quoi, il ne faut jamais rien lâcher !

© naBan / Minigeshi Nobuaki.

Je ne pensais sincèrement pas que ce titre serait aussi attendu puisque personne n’en parlait. J’ai pu réaliser l’édition dont je rêvais en double volume à un prix abordable et accessible à tous et rien que pour cela, j’en suis très heureux.

Cela croise en fait mon envie à travers naBan de montrer, à l’instar d’autres éditeurs, que des ponts sont possibles entre générations en oubliant les notions de catégories qui sont propres aux classements manga (shojo, shonen, seinen…). Ces deux titres ont des lecteurs et lectrices aux profils très différents et c’est ce que je recherche. Beaucoup de jeunes découvrent d’ailleurs Old Boy, dans un genre polar qui n’est quasiment plus édité en France.

Le titre que j’annoncerai prochainement sera beaucoup plus dur et sérieux, sur un fait divers japonais qui a fortement marqué les esprits, mais il continuera à rentrer dans cette logique d’ouverture du manga, sans catégorisation.

© naBan / Minigeshi Nobuaki.

On imagine que la concurrence doit être rude face aux grosses franchises et aux grosses maisons d’édition... Comment un indépendant comme vous appréhende cette concurrence, et quelles sont vos ambitions de développement ?

C. G : Les grandes maisons d’édition ont en effet d’énormes moyens et il n’est pas possible de se positionner en frontal. C’est un travail qui nécessite des années de présence en rayon donc il faut y aller par étapes. Vous pouvez, parce que l’occasion se présente (ou que vous avez mis beaucoup d’argent), décrocher un titre qui va se révéler être un gros succès, mais cela ne pourra pas se renouveler éternellement. Les autres titres seront décevants en comparaison et vous le vivrez mal.

Par contre il y aura toujours des titres disponibles car jugés en dessous des attentes d’un grand groupe. Il faut trouver sa spécificité, expérimenter et surtout avoir confiance en ses choix.

Pour naBan, si tout se passe bien, une quinzaine de volumes devraient être proposés à l’année, en alternant titres récents et anciens et en variant les formats et propositions. Le catalogue se construira par petites touches.

Propos recueillis par Jaime Bonkowski De Passos.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

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[1Notre chronique de l’album arrivera dès que la situation pandémique permettra son arrivée dans nos confinements reculés.

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