« Lombardisation » de Dupuis. : le terme passe mal

23 mars 2006 2 commentaires

Suite aux propos tenus par Claude Gendrot dans nos pages, Yves Sente, le directeur éditorial du Lombard nous a fait parvenir hier soir la réponse suivante :

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Cher Claude,

Je découvre ce matin une copie de ton interview sur le site ActuaBD. Je lis - et je te cite - que : « Média-participations démantèle peu à peu l’intégrité historique et culturelle de Dupuis, ainsi que son autonomie éditoriale et commerciale. Un peu comme ils l’ont fait pour Le Lombard. Que représente cette maison d’édition aujourd’hui ? Sans doute des éditeurs possédant une liberté éditoriale. Mais le restant de la vie du livre se décide à Paris ! Nous ne voulons pas de la « Lombardisation » de Dupuis ! »

Depuis le début de cette crise étrange que le Comité de Direction de Dupuis a décidé de faire vivre à ses auteurs et à tout son personnel, je suis volontairement resté très en retrait ainsi que les autres éditeurs qui travaillent pour le même actionnaire que toi. Tu es un homme intelligent et tu aimes la BD autant que nous, je le sais. Je pars donc du principe que tu sais ce que tu fais et je ne m’en mêle pas... ainsi que c’est la tradition et la règle entre éditeurs du Groupe Média. Ma seule intervention a été de venir te saluer lors de l’ouverture du Salon du Livre de paris et de te proposer d’aller boire une bière (ou autre chose si tu préfères) et de parler un peu de tout cela entre quatre yeux et en toute amitié si tu le souhaitais. Nous n’avions eu le temps que de nous croiser au cours de cocktails divers depuis l’arrivée de Dupuis chez Média et cela me semblait un peu « peu ». J’espère que cela n’a pas été pris pour de « l’ingérence insoutenable ». C’était un geste amical resté sans réponse mais que je réitère aujourd’hui. Je suis certain que tu n’auras aucune difficulté à te procurer mon numéro de portable, si tu le souhaites.

Aujourd’hui, tes propos reproduits ci-dessus sont lus par un grand nombre de gens de la profession et tu comprendras que tu m’obliges à intervenir car ils sont très injustement blessants voir insultants pour toute l’équipe du Lombard et les auteurs qui ont fait confiance au cours des quinze dernières années à une maison qui selon toi ne représente plus grand chose aujourd’hui. J’ose espérer que ces propos dépassent le fond réel de ta pensée.

De mon côté, je n’ai aucune intention de donner en public mon avis sur la crise que traverse Dupuis. De toute façon, dans l’état actuel de crispation générale, mes propos ne pourraient qu’être interprétés par un tas de gens qui doivent d’abord retrouver un minimum de sérénité. Bref. Je vais me contenter de rétablir la vérité sur la « Lombardisation » des Editions du Lombard par Média.

En premier lieu, il faut rappeler que quand Média a racheté le Lombard en 1986, la maison était dans un état assez peu reluisant. Ne voulant pas parler de ce que je ne connais pas dans le détail ( quand je lis certains commentaires sur le web, je me dis que, sur ce plan, je suis vraiment une espèce en voie de disparition...), venons-en donc directement à 1991, année où je suis engagé à l’âge de 27 ans par des gens qui ne m’avaient jamais vu et qui cherchaient quelqu’un de jeune pour mettre sa passion au service du redressement d’une des enseignes les plus mythiques (avec Dupuis, of course) de l’Histoire de la BD. Connais-tu, cher Claude, l’homme qui m’a engagé ? Il s’agissait de Jacques G.Jonet, l’actuel Président de Média Participations qui n’était à l’époque « que » Président des Editions du Lombard. Tu en connais beaucoup, toi, des Présidents de groupes financier (qui n’ont donc, comme chacun sait et comme Monsieur Brunschwig nous l’a rappelé avec tellement de tact, de finesse et de solides arguments, aucun sentiment ni d’intérêt pour l’humain), qui donnent les clés d’un redressement éditorial d’une maison achetée très chère (déjà !) à un jeune diplômé sur la seule confiance en son enthousiasme ? Quelques temps plus tard, un certain Claude de Saint Vincent prenait la direction générale du Lombard ad interim et me confiait la direction éditoriale. Il venait à Bruxelles une fois par semaine et me laissait des feuilles blanches avec sa signature dessus « au cas où j’en aurais besoin pendant ses jours d’absence ». Tu en connais beaucoup, toi, des directeurs généraux « inféodés au grand capitalisme » (j’ai vraiment lu tous les poncifs du genre, ces derniers jours...) qui te font une telle confiance ? Plus tard, François Pernot est arrivé et m’a demandé de lui présenter mes projets d’éditeur. Je lui ai parlé de Troisième Vague, de Troisième Degré et du reste. J’ai pu réaliser tous ces projets et j’ai reçu tous les moyens nécessaires pour les transformer en succès. Aucun directeur commercial, marketing ou de diffusion ne m’a jamais refusé une couverture ou imposé un quelconque changement. Le laisser entendre reviendrait à pratiquer la désinformation volontaire.

Comme toi, Claude, les autres éditeurs du Groupe tiennent à leur complète indépendance de création, de direction éditoriale, artistique... et ils l’ont depuis toujours. Cet état de fait n’empêchant nullement les « commerciaux » de donner leur avis. Personnellement je suis plutôt pour le dialogue. Ce qui ne m’empêche pas d’être ferme et de toujours trancher pour l’auteur en cas de désaccord qui me semblerait basé sur de simples questions de goût. Et j’ai TOUJOURS eu gain de cause en la matière ainsi que mes confrères de chez Dargaud, crois-moi.

Cette liberté de travail a permis à mon équipe (soutenue par les fameux « commerciaux », je tiens à le souligner) de ramener Le Lombard d’une situation de faillite imminente à une situation plutôt florissante pour tout le monde. Pour rappel, Le Lombard représente aujourd’hui environ 5 à 6 % (selon les années) des ventes totales de la bande dessinée francophone. Avec seulement 35 à 40 nouveautés par an, tu en connais beaucoup qui font mieux ? Demande donc aux auteurs du Lombard s’ils pensent qu’on ne s’occupe pas bien d’eux. Demande-leur s’il n’y a pas un « esprit Lombard » aussi fort que l’esprit Dupuis ?

Voilà ce que représente réellement cette maison d’édition, cher Claude. Soit tu l’ignores et tu me sembles alors bien peu au fait des réalités du métier de l’édition de bande dessinée, soit tu ne l’ignores pas et j’en déduis que tes phrases sont destinées à nuire à la réputation du Lombard auprès des professionnels qui lisent notre prose. Cela, je ne peux pas te le laisser faire. Sache que je n’ai pas bossé pendant quinze ans au redressement d’abord puis au développement du Lombard pour te laisser nous entraîner vers un mur sous prétexte d’une pseudo croisade pour une pseudo liberté... que nous avons déjà.

Je ne voudrais pas pour autant conclure ma petite mise au point sans préciser que je suis assez d’accord avec toi (et tu le sais aussi depuis longtemps) au sujet de certains points d’organisation. Tu dois savoir que les choses étaient également plus simples (et donc un peu plus conviviales) pour Lombard et Dargaud avant le rachat de Dupuis. Rachat qui a été un choc tant pour nous que pour vous. La taille qu’a prise le nouvel ensemble a poussé la direction générale vers un certain nombre de « transversalisations » (terme barbare très en vogue...) de services qui ne sont pas toutes révélées d’une extrême efficacité, j’en conviens. Se mettre autour de la table ? Avec plaisir ! Je suis prêt à t’accompagner avec mes confrères éditeurs pour améliorer les choses. Evidemment que tout n’est pas parfait au terme de vingt mois de vie commune. Faut-il tout casser tout de suite pour autant ? Rome ne s’est pas faite en un jour... Toi et moi sommes à la tête des deux plus anciens catalogues de la BD franco-belge. L’Histoire de nos deux maisons respectives est aussi riches que parsemées de crises, de déblocages de crises, d’évolution positive, de périodes creuses, de redémarrages spectaculaires... et tout cela continuera après nous, fort heureusement.

Tu sais, Monsieur Raymond Leblanc répond toujours la même chose quand on lui demande les raisons du succès du Journal Tintin et du Lombard : « Il y avait Spirou et Dupuis. Il y avait un excellent concurrent qui nous obligeait à nous dépasser chaque semaine. » Crois bien que cette évidence est solidement ancrée dans les esprits des dirigeants de notre Groupe. Ils sont convaincus de la force de ce message du Président d’Honneur du Lombard. L’émulation ne peut venir que de la saine concurrence. Et cette saine concurrence ne peut évidemment exister que s’il y a une indépendance éditoriale totale de chaque éditeur. Ceci ne doit pas empêcher de rassembler nos forces là où cela se justifie.

Tu ne penses pas que cette liberté est assez grande aujourd’hui ? Très bien. Allons en parler. On trouvera sûrement le moyen de proposer ensemble des choses constructives « aux grands financiers ». Comme je te le disais, je les connais depuis quinze ans et je pense que si on pratiquait la « discussion de bistrot » dans un petit endroit sympa de Charleroi, de Bruxelles ou de Paris, on arriverait plus loin qu’en ameutant la rue, les médias et les syndicats. C’est mon avis et tu en feras ce que bon te semble.

J’attends ton coup de fil ?

Très sincèrement,

Yves Sente
Directeur éditorial
Editions du Lombard

P.S. Je dois préciser que Claude Gendrot m’a spontanément téléphoné avant que je n’envoie cette réponse. Il m’a dit s’être rendu compte par lui-même que le mot "Lombardisation" n’était certainement pas le plus approprié pour expliquer notre travail éditorial des dernières années. Vis-à-vis des auteurs du Lombard, Claude Gendrot reconnaît cependant lui-même que je me devais de répondre à ses propos. J’ai donc envoyé ma réponse comme prévu.

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Ce message est également reproduit dans le forum associé à l’interview de Claude Gendrot.

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2 Messages :
  • « Lombardisation » de Dupuis. : le terme passe mal
    2 décembre 2009 21:48, par skymarshal

    Lombardisation je ne sais pas, mais Dupuicid certainement ! Et c’est le temps qui nous le montre :
    Mort annoncé de la collection repérage, collection Aire libre en perte totale d’identité

    J’ai vraiment l’impression que depuis le rachat de Dupuis par médiaworldcomp, il y a une volonté d’effacer progressivement ce qui faisaient les spécificités de cet éditeur.

    Dargaud-Lombard-Dupuis : vers une uniformisation généralisée des catalogues sous une bannière unique (c’est encore plus économique les gars !). Je propose Darlompuis, mais Dargaud c’est bien aussi...

    Heureusement que Futuropolis fait le travail qui n’est plus réalisé chez média-participation$.

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    • Répondu le 2 décembre 2009 à  22:16 :

      "Heureusement que Futuropolis fait le travail qui n’est plus réalisé chez média-participation$."

      Et pour cause, puisque le principal editeur de Futuro seconde formule est Sebastien Gnaedig, ancien responsable de chez Dupuis, me semble t’il...

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