Brève rencontre avec : Helkarava, auteur de "Pain bénit" aux Éditions Même pas mal

6 septembre 2021 0 commentaire Interviews
Même pas mal ✍ Helkarava ✏️ Helkarava à partir de 10 ans 🛒 Acheter

RENCONTRES ESTIVALES #21. La jeune Tomi, passablement alcoolisée, a une vision : une boule de feu s’abat sur son village. Troublée par la force de son hallucination, elle parvient malgré tout à réagir lorsque l’événement rêvé devient réalité. Est-elle la nouvelle oracle que le village attend ? La question bouleverse sa vie et l’emmène vers un chemin qu’elle n’imaginait pas. Helkarava signe pour les Éditions Même pas mal une bande dessinée surprenante, vive, pleine d’humour et d’action. Situé dans un monde médiéval plutôt crédible, son récit construit autour du destin de Tomi brasse des enjeux universels sans se prendre trop au sérieux. Émancipée, téméraire, généreuse et indécise, Tomi est un personnage moderne et attachant, dont la vie jaillit grâce au trait dynamique et aux couleurs chaudes de l’auteur. Pain bénit, paru au cœur de l’été et passé un peu inaperçu, est, sans mauvais jeu de mots, une révélation.

L’histoire de Pain Bénit est intemporelle. C’est à la fois un récit initiatique, une quête de sens, un passage de l’adolescence à l’âge adulte, une histoire d’amitiés… Quelles en sont les sources, les origines ?

Au début, j’avais cette idée d’un personnage qui a une vision qui se réalise, et à partir de là un paquet de pèlerins débarquent et toute la ville crée une économie autour de ça, sur le dos du personnage. Bon, si vous lisez la bande dessinée, vous verrez que ça a un peu changé… Mais mon envie première était de parler des gens qui suivent une voie à contrecœur : qu’est-ce qui nous pousse à faire consciemment ou pas des choix qu’on n’a pas vraiment envie de faire ? La famille ? Les amis ? La société ? La thune ? Ou peut-être tout ça à la fois.

Brève rencontre avec : Helkarava, auteur de "Pain bénit" aux Éditions Même pas mal
Pain bénit (planche 1) © Helkarava / Même pas mal 2021

À ce moment-là, j’avais dans mon entourage des exemples de destins compliqués dont les fondations se fissuraient parce qu’elles n’avaient pas été vraiment choisies. Alors bien entendu, c’est quand on devient adulte qu’on fait ses premiers choix importants comme commander une quatrième tournée de rhum-schtroumpf au Barberousse de Montpellier, ou peut-être est-ce ces choix qui font de nous des adultes « la prochaine fois je prendrais un ti-punch » : la maturité.

Pain bénit (planche 8) © Helkarava / Même pas mal 2021

Tomi, le personnage principal de Pain Bénit, est une vraie boule de nerfs. Elle n’arrive pas à avoir la maîtrise de son destin, ce qui la frustre et lui donne envie de tout péter. Moi je la comprends, je n’aime pas qu’on me dise quoi faire (enfin, je ne pète rien, je me contente de râler dans mon coin).

Je voulais aussi prendre le récit initiatique à revers. Je ne vais pas raconter l’histoire, mais on va dire que tous autour de Tomi évoluent vers leur destin, alors qu’elle, elle fait du surplace. J’avais envie d’aller à l’encontre de cette idée comme quoi on doit voyager géographiquement pour voyager de l’intérieur (n’allez pas compter vos Guides du routard dans votre bibliothèque !). On ne va pas se mentir : j’étais exactement comme ça, je ne comprenais pas mes amis d’enfance qui restaient à Perpignan (ma ville d’origine). Je les prenais de haut parce que pour moi ils n’avaient pas fait leur récit initiatique. Mais maintenant que je suis arrivé au bout du monde (le XVIIIe arrondissement de Paris), je me dis que c’était peut-être juste des personnes qui savaient déjà ce qu’elles voulaient, des sortes d’oracles.

Pain bénit (planche 10) © Helkarava / Même pas mal 2021
Pain bénit (planche 102) © Helkarava / Même pas mal 2021

Le ton du récit, les dialogues et le traitement des personnages sont très modernes, de même que les choix graphiques – compositions, couleurs – alors que l’histoire est ancrée dans un Moyen Âge plutôt crédible. Pourquoi ce choix ?

Lorsque j’ai écrit cette histoire, j’étais assez fasciné par la « création » des nouvelles religions et la disparition des autres. J’avais vu un documentaire qui racontait qu’il ne suffisait pas d’un prophète pour dire que la bamboche était terminée, mais d’un peuple qui a mûri ce désir de changement des siècles durant ! Du coup, j’avais envie de raconter un échantillon de cette période. Au début, je pensais le situer avant le christianisme, peut-être une sorte de religion celte aujourd’hui disparue.

Pain bénit (planche 129) © Helkarava / Même pas mal 2021

J’ai fait pas mal de recherches sur le Moyen Âge (j’adore les enluminures), puis je me suis rendu compte que je m’enfermais dans une illusion historique. Au fond, ce n’était pas ça mon histoire, je ne faisais pas un documentaire, je devais me libérer de ça.

Pain bénit (planche 145) © Helkarava / Même pas mal 2021

Le Moyen Âge apporte une liberté de récit plus importante, c’est un monde avec moins d’images, moins d’objets, moins de références à notre vie actuelle. Je pense qu’on peut plus facilement s’identifier aux personnages parce qu’ils sont plus neutres. D’autant plus que j’utilise notre langage actuel (en évitant quand même les anglicismes ou nouveaux mots), car pour moi ça n’a aucun intérêt de les faire parler en « vieux français » même si c’était peut-être leur langage commun de l’époque.

Qu’importe finalement l’époque de nos histoires, on parle toujours du monde d’aujourd’hui. Je repense toujours à ces tableaux de la Renaissance qui représentent des scènes bibliques avec des personnages habillés à la mode du XVe siècle.

Pain bénit (storyboard de la planche 129) © Helkarava / Même pas mal 2021
Pain bénit (planche 129) © Helkarava / Même pas mal 2021

Le dessin très dynamique et les couleurs puissantes apportent une grande originalité à Pain Bénit, tout en étant au service du récit. Comment avez-vous travaillé la partie « graphique et esthétique » de ce projet ?

Comme je l’ai dit, j’aime beaucoup les enluminures comme Les Très Riches heures du duc de Berry. À cette époque, elles avaient peu de couleurs et elles coûtaient cher, du coup je voulais que les personnages principaux aient un nuancier assez vif avec des couleurs simples.

Pain bénit (planche 208) © Helkarava / Même pas mal 2021

Pour le reste de la bande dessinée, j’ai dessiné comme je dessine tous les jours. Je suis un enfant du manga, et quand je veux dessiner une roche, j’ai toujours en tête cette image des combats de Dragon Ball Z où le sol s’effrite sous leurs pieds au moindre pet de travers. J’adore leur dynamisme et leur sens du drama. Dans les shōnens [1], même quand le personnage doit mettre un slip tu as l’impression que le sort de la Terre en dépend.

Pain bénit (planche 232) © Helkarava / Même pas mal 2021

Et puis il y a autre chose : faire de la bande dessinée, c’est super long. Quand tu fais une planche par jour, tu as un peu l’impression que le lecteur ou la lectrice va elle aussi mettre un jour à la lire, donc tu ne veux pas qu’elle s’emmerde, faut que ça aille vite !

J’ai aussi la volonté de casser un peu le gaufrier de mes planches. Dès que le récit le permet, j’essaye de tout mettre dans le mixeur et de voir ce qu’il en ressort avec toujours un souci de lisibilité. Je ne veux pas faire de la bande dessinée indé réservée seulement aux initiés.

Plus j’y pense, plus je me dis que je suis trop influencé par le cinéma, à faire des plans biens cadrés et un montage logique. Je dois mieux me réapproprier le format papier, les possibilités sont infinies. Mais bon ceci est une autre histoire : c’est mon propre récit initiatique.

Pain bénit (planche 233) © Helkarava / Même pas mal 2021
Pain bénit (planche 224) © Helkarava / Même pas mal 2021

FH

Propos recueillis par Frédéric Hojlo.

En médaillon : couverture de Pain bénit, Helkarava / Même pas mal, 2021.

Pain bénit - Par Helkarava - Éditions Même pas mal - 17 x 22,5 cm - 272 pages couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 30 juillet 2021 - 25 € - acheter cet ouvrage chez Cultura.

Consulter le site de l’auteur & lire les premières pages de l’ouvrage.

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Voir en ligne : Consulter le site des Éditions Même pas mal.

[1Mangas dont le lectorat ciblé est constitué de garçons, adolescents essentiellement (NDLR).

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