Brève rencontre avec : Thomas Gosselin, auteur de "Francesca Murphy !" chez Atrabile

26 août 2021 0 commentaire Interviews
Atrabile ✍ Thomas Gosselin ✏️ Thomas Gosselin tout public 🛒 Acheter

RENCONTRES ESTIVALES #18. Thomas Gosselin est un auteur discret. L’expression est pudique : en réalité, il est injustement méconnu. Pourtant, il écrit et dessine depuis le début des années 2000. Il a été édité principalement par Atrabile, mais aussi L’Apocalypse, La 5e Couche, L’employé du Moi, Vide Cocagne et Cambourakis notamment, que ce soit seul ou en duo. Son imagination est débordante - l’expression est un cliché cette fois, mais c’est indéniable, au point qu’il a lui-même, parfois, du mal à la canaliser. Sa bande dessinée la plus récente, Francesca Murphy !, montre son envie d’explorer différentes voies en donnant à s’exprimer plusieurs voix. Rencontre avec un auteur dont on reparlera.

Pouvez-vous présenter la résidence d’écriture à laquelle vous avez participé récemment, puis l’exposition que vous avez coordonnée ? Quels objectifs vous étiez-vous donnés ?

Sur l’année scolaire 2020-2021, j’ai fait une résidence « Écrivain·e·s en Seine-Saint-Denis ». Il s’agissait, avec le soutien du département, de mener plusieurs « actions » sur le territoire, en l’occurrence surtout des interventions en écoles, et avec l’aide et le « réseau » d’une structure locale, ici la Librairie Zeugma, de Montreuil.

Brève rencontre avec : Thomas Gosselin, auteur de "Francesca Murphy !" chez Atrabile
Exposition "Rose tourmentée des vents" © Boris Hurtel (photo) 2021

C’est un « plan » qu’on se refile, à condition d’aimer faire des interventions. Boris Hurtel l’avait fait à Saint-Denis, Isao Moutte l’a fait à Bagnolet en même temps que moi, Nylso va le faire aussi près de chez lui.

Le programme a été complètement chamboulé par le Covid. Je comptais faire des bandes dessinée en « vue subjective », mais surtout accompagner des sortes de rencontres indirectes entre des établissements scolaires ou pénitentiaires, faire des bandes dessinées collaboratives et chorales, et autour de la question du « trouble dans le genre », comme on dit, car la librairie Zeugma est très pointue là-dessus. Finalement, j’ai dû proposer des choses au cas par cas, selon les écoles.

Exposition "Rose tourmentée des vents" © Thomas Gosselin (dessin) / Boris Hurtel (photo) 2021

Difficile de croiser les allers-retours dans les établissements avec les pics de pandémie et les confinements. Parfois, je me suis aussi adapté aux envies des enseignantes. Avec une classe, on a adapté des passages de L’Étranger d’Albert Camus [1], avec une autre on a débordé sur les autres arts plastiques...

L’exposition au Parc des Guilands, à Montreuil, vient conclure ma résidence en l’associant à un autre événement, annuel celui-ci : « Lire au Parc », avec des bibliothèques en plein air dans les parcs du département. Cette exposition, « Rose tourmentée des vents » - d’après une expression que je pique à un livre que je sortirai l’année prochaine, Archéologie d’un vol - est visible jusqu’en novembre 2021 au Parc des Guilands. J’ai ainsi été invité à choisir plusieurs artistes de bande dessinée : moi, forcément, Nylso, Amandine Meyer, Helkarava, Juliette Mancini, Isao Moutte, Boris Hurtel, Elsa Abderhamani, Émilie Gleason et la revue Rita, qui accueille plusieurs artistes, beaucoup de Montreuil.

Exposition "Rose tourmentée des vents" © Nylso (dessin) / Boris Hurtel (photo) 2021
Exposition "Rose tourmentée des vents" © Isao Moutte (dessin) / Boris Hurtel (photo) 2021
Exposition "Rose tourmentée des vents" © Juliette Mancini (dessin) / Boris Hurtel (photo) 2021
Exposition "Rose tourmentée des vents" © Boris Hurtel (dessin & photo) 2021
Exposition "Rose tourmentée des vents" © Emilie Gleason (dessin) / Boris Hurtel (photo) 2021

L’écriture, dessinée ou non, semble primordiale chez vous. Vos livres, en particulier ceux édités par Atrabile, sont le résultat d’une écriture élaborée, complexe, très travaillée, comme on en voit rarement en bande dessinée. Vous écrivez parfois pour d’autres dessinateurs – il y a eu, pêle-mêle, Yoon-Sun Park, Isao Moutte, Giacomo Nanni. Et vous écrivez aussi pour la revue À partir de des Éditions Adverse. Pourquoi une telle importance ? Comment l’expliquez-vous ?

Je suis assez lent. Si je ne fais que mes livres tout seul, au rythme d’un tous les deux ou trois ans, je suis obligé d’abandonner plein d’envies et de projets, et trop isolé je finirais par m’ennuyer. J’ai besoin de bonne compagnie.

Les récits ont peut-être l’air élaboré, mais à vrai dire c’est quand même largement improvisé. Je bricole avec ce que je trouve au jour le jour. C’est le fait de réussir à retomber sur ses pattes qui doit donner cette impression de complexité. Pour l’instant, je me sens incapable de faire des bandes dessinées « muettes » par exemple, elles me semblent trop ouvertes, je n’arrive pas à me passer du texte pour véhiculer les humeurs ou les émotions dont je veux parler.

"À partir de" #2, printemps 2020 © François Henninger / Éditions Adverse 2020

Et puis j’aime beaucoup lire. Même si je le fais mal ou que je ne finis pas toujours les livres, il doit y avoir une sorte d’hormone du plaisir qui se libère quand mon cerveau déchiffre du texte imprimé, en tout cas davantage que lorsque j’écoute de la bonne musique ou que je contemple un tableau. Et cette drogue naturelle, j’essaie de la proposer à ceux qui me lisent aussi.

La façon d’écrire, un peu délirante et pompeuse, façon Achille Talon, c’est pour faire apparaître d’autres images que celles qui sont dessinées, qu’il y ait un peu de frottement et de contradictions avec les dessins, ça permet de proposer des pensées sans même s’en rendre compte, par accident.

Écrire pour Adverse : j’étais en manque de communauté, je cherchais des collègues de travail. Quand on m’invite quelque part, je ne dis plus jamais non. Même si je ne sais pas forcément où me placer, j’ai besoin de sentir que je participe à des élans communs, même virtuels, même avec des amis ou des amies que je ne connais pas dans la vraie vie. Dans une revue, on peut délirer nos histoires et nos inventions à plusieurs, on cultive ensemble. Mon idéal c’est L’Écho des savanes à l’époque de Mandryka [2]. Personne n’est excentrique ou surprenant à lui tout seul. Quelqu’un va acheter À partir de pour un texte d’Éric Chauvier [3], il lira par hasard le texte à côté d’Alexandra Achard [4] : ce sont ces surprises et ces frottements qui construisent les curiosités qui permettront, parfois, des enchantements.

Pour faire un peu de paraphrase tout en revenant à votre dernier ouvrage édité : Francesca Murphy, c’est vous ?

Francesca Murphy ! © Thomas Gosselin / Atrabile 2020

Oui, c’est moi qui me déguise. Alors j’ai tout changé. Ou alors c’est mon Manifeste.

Les personnes que je ne connais pas, je ne pense pas qu’elles soient intéressées par mes opinions ou mes expériences brutes, alors je transforme tout ça par de la mise en fiction et des jeux spirituels.

Quand j’imagine une histoire, je propose un « trip », au sens de « voyage psychédélique », et c’est d’ailleurs ce que je cherche dans mes propres découvertes. Lorsque je lis, je n’ai pas envie d’être édifié ou éduqué, mais je n’ai pas non plus envie de m’ennuyer dans un imaginaire commun que je partagerais avec un auteur ou une autrice. J’ai plutôt envie de m’étirer jusqu’à l’imagination particulière de la personne qui écrit ou rêve.

Francesca Murphy ! © Thomas Gosselin / Atrabile 2020
Francesca Murphy ! © Thomas Gosselin / Atrabile 2020
Francesca Murphy ! © Thomas Gosselin / Atrabile 2020
Francesca Murphy ! © Thomas Gosselin / Atrabile 2020

FH

Propos recueillis par Frédéric Hojlo.

En médaillon : couverture de Francesca Murphy !, Thomas Gosselin / Atrabile, 2020.

- Francesca Murphy ! - Par Thomas Gosselin - Atrabile - 19,8 x 26,8 cm - 104 pages couleurs - couverture souple avec rabats - parution le 18 septembre 2020 - acheter cet ouvrage chez Cultura.

- À partir de #4 - Éditions Adverse - co-dirigé par Alexandre Balcaen & Jérôme Le Glatin - contributions d’Alexandra Achard, Alexandre Balcaen, Éric Chauvier, Thomas Gosselin, Jérôme LeGlatin, Olivier Marboeuf, Alexia Roux &Saad Chakali - 12,5 x 16,5 cm - 168 pages en noir & blanc - couverture souple - parution en septembre 2021 - acheter ce numéro chez Cultura.

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- "À partir de" #1 - Éditions Adverse
- Francesca Murphy ! - Par Thomas Gosselin - Atrabile

Voir en ligne : Consulter le site de Thomas Gosselin.

[1Premier roman d’Albert Camus, paru en 1942, traduit en 68 langues, appartenant au « cycle de l’absurde » (NDLR).

[2Revue de bande dessinée fondée en mai 1972 par Claire Bretécher, Marcel Gotlib et Nikita Mandryka ; ce dernier en quitte la direction en 1979 (NDLR).

[3Anthropologue français auteur d’une quinzaine d’ouvrages (NDLR).

[4Historienne de l’art, également contributrice de la revue Pré Carré (NDLR).

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