Lecture en confinement #25 : "Brat" - Par Michael DeForge (trad. Chr. Gouveia Roberto) - Atrabile

10 avril 2020 0 commentaire

CONFINEMENT. Bientôt plus de 15 000 morts en France et plus de 100 000 à travers le monde, pour un virus que nous ne connaissions pas il y a six mois. Et le bilan s’alourdira forcément, compte tenu de l’extension de l’épidémie à l’échelle planétaire et de la surmortalité consécutive à la sollicitation inédite des services de santé. Quant à la reprise d’un rythme « normal », elle s’annonce difficile, notamment en raison du marasme économique. Triste printemps ! Suivre un cap, grâce à la lecture par exemple, reste un moyen de ne pas se laisser aller à trop de pessimisme.

Miss D est une star ! De la chanson, du cinéma, du petit écran ? Un peu de tout ça à la fois, car ce qui a fait sa renommée est la délinquance juvénile. C’est une brat, une gamine irrévérencieuse, capricieuse, agaçante et talentueuse. Elle n’est pas seule dans son genre, mais elle a connu son heure de gloire à force de mauvais tours, de dégradations bien placées et de défis à la société habilement mis en scène.

Lecture en confinement #25 : "Brat" - Par Michael DeForge (trad. Chr. Gouveia Roberto) - Atrabile
Brat © Michael DeForge / Éditions Atrabile 2019

Problème : pour une délinquante juvénile, elle n’est plus de toute première jeunesse. Avec ses trente-trois ans, on peut croire que l’essentiel de sa carrière est derrière elle. Et si elle est encore adulée, la concurrence est rude et elle risque fort de devenir l’invitée des plateaux télé dont on se moque avec condescendance. Pour autant, et malgré toutes les questions qui l’assaillent, Miss D ne compte pas sombrer dans la facilité. Elle embauche donc des assistants et stagiaires, et entreprend de redorer son blason en montant un coup qui doit relancer sa carrière.

La situation inventée par Michael DeForge, pour absurde qu’elle paraisse, n’est pas sans liens avec notre réalité. Starisation superficielle et éphémère et course artificielle à la célébrité sont les mamelles d’une société du spectacle à laquelle nous sommes habitués. Il questionne ainsi, subrepticement mais avec mordant, notre rapport aux médias et à l’image au sens large, nos choix de modèles culturels et notre apathie face à une pseudo dérision qui est devenue la routine des amuseurs publics.

Brat © Michael DeForge / Éditions Atrabile 2019

Le personnage de Miss D, vain en apparence, acquiert pourtant peu à peu de l’épaisseur. Plus fragile qu’elle ne veut le faire croire, c’est sa propre existence et son être au monde qu’elle doit remettre en cause en constatant que sa carrière s’effiloche. Doit-elle se satisfaire d’une petite délinquance ronronnante et faire fructifier son capital sympathie auprès de son public ou viser un exploit inégalé, quitte à mettre sa réputation en jeu ? Il suffit d’écarter la fantaisie pour comprendre que le dilemme est universel.

La jeunesse, ses transformations et ses incertitudes font partie des sujets de prédilection du dessinateur canadien. Ses choix graphiques résonnent parfaitement avec ces thématiques. Son traits fin, très synthétique voire minimaliste à certains moments, et ses couleurs franches et vives, sont en mutation constantes. Ses personnages, par exemple, évoluent au gré de leurs émotions, de leurs sentiments et de leurs humeurs, changeant de visage, se liquéfiant ou s’amincissant jusqu’à devenir proprement filiformes. Michael DeForge semble donc avoir répondu à la question sous-jacente de son œuvre : cela ne vaut pas la peine de poursuivre si ce n’est pas pour se renouveler.

FH

Brat © Michael DeForge / Éditions Atrabile 2019
Brat © Michael DeForge / Éditions Atrabile 2019

Brat - Par Michael DeForge - Atrabile - édition originale : Koyama Press, 2018 - traduit de l’anglais (Canada) par Christophe Gouveia Roberto - lettrage par Aline Peter - 16,5 x 23 cm - 164 pages couleurs - couverture cartonnée - ISBN 9782889230822 - parution le 14 juin 2019.

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