Contes névrotiques - Par Boris Hurtel - Éditions Une autre image

10 janvier 2018 0 commentaire

Au hasard des rencontres ou des explorations, il nous arrive tous de découvrir un livre quelques temps après sa parution. Le monde de l’édition devient un maquis si dense - combien de parutions en 2017 ? - que certaines pousses deviennent difficiles à repérer. Alors quand il s’agit d’une micro-édition qui ne cède pas à l’air du temps, il ne faut pas désespérer : un livre qui resurgit un peu moins de deux ans après sa parution, ce n’est pas si mal !

Contes névrotiques - Par Boris Hurtel - Éditions Une autre image
Contes névrotiques © Boris Hurtel / Éditions Une autre image 2016

Contes névrotiques, de Boris Hurtel, a paru en avril 2016 chez Une autre image, maison associative fondée justement par le dessinateur, qui livre donc ici, en quelque sorte, une quasi auto-édition. Son ouvrage n’est pas de ceux dont on choisit les bonnes feuilles pour les pré-publications estivales. Rien de clinquant dans cette œuvre. Boris Hurtel dessine des récits brefs et intenses comme des morceaux de blues, imprévisibles et nous renvoyant une image peu reluisante de notre société, dans un trait aussi noir que chaotique.

Une autre image s’est fait connaître principalement grâce à son fanzine Dérive urbaine, dont le sixième numéro obtint le Prix de la bande dessinée alternative à Angoulême en 2015. Les personnages de Boris Hurtel sont, eux aussi, à la dérive. Poète esseulé ou amis déchirés, étudiants rêveurs ou mère droguée, ils ont pour points communs de se trouver en marge des conventions sociales. Qu’ils soient victimes d’un libéralisme auquel ils ne peuvent pas faire face, qu’ils se placent volontairement à côté d’un système qu’ils rejettent ou qui simplement les rend malheureux, ils vivotent tant bien que mal, s’accrochant parfois à leurs espoirs et leurs projets, se laissant parfois aller à la dérive...

Tous ces personnages traversent les pages d’une petite trentaine de courts récits, parus à l’origine entre 2008 et 2014 dans différents fanzines [1]. Mais tous ne finissent pas de la même manière. Si beaucoup sont écrasés par leur destin, le pessimisme n’est pas systématique. Quelques-uns ne s’en sortent pas si mal, même si la tonalité est à l’humour noir et à l’ironie - mais non à la méchanceté et au sarcasme. Car de "Contes" il est bien question, et même s’ils nous sont contemporains, il peut en sortir l’effroi comme le merveilleux. Et puisque ce sont des "Contes névrotiques", l’instabilité est une certitude !

Contes névrotiques © Boris Hurtel / Éditions Une autre image 2016

Quelle cohérence trouver à une œuvre réalisée sur presque six années, sans personnage récurrent ni fil conducteur clairement affiché ? Elle est, pour ces Contes névrotiques, double. Le graphisme, d’abord, est d’une étonnante stabilité dans son apparente confusion. D’un trait souvent épais, toujours noir, Boris Hurtel dessine de façon presque primitive, brutale. Il laisse des traces, des taches, s’étale, vibre, éclate avant de s’épaissir de nouveau. Expressionniste évidemment, il conserve toujours une signification, même quand plus aucun élément figuratif ne vient s’offrir au regard du lecteur. Il ne faudrait donc pas s’arrêter à un premier feuilletage déstabilisant : peu de temps est nécessaire pour rendre cette ligne claire.

La cohérence thématique est également forte. Si les personnages sont pour la plupart cabossés, parfois pitoyables et fréquemment attirés par des choix répréhensibles, Boris Hurtel ne les condamne jamais. Sans mettre systématiquement et de façon caricaturale leur dérive sur le compte d’une société et de rapports humains peu favorables aux plus faibles, aux marginaux et, de manière générale, à la différence, il amène le lecteur à se questionner sur la place de chacun en ce bas-monde, sur nos réactions face à la souffrance et sur l’espace ténu qui nous sépare de l’inhumanité.

Contes névrotiques se révèle, finalement, un livre d’apprentissage. Jamais de leçon, encore moins de moralisme pourtant dans ses pages. Il nous conduit cependant à comprendre que le regard s’éduque. Regard de chacun sur l’autre, dans sa différence et ce qu’il reflète de nous-mêmes. Regard du lecteur, dont l’œil un tant soit peu exercé parvient à lire des pages dont le chaos n’est qu’un masque.

Contes névrotiques © Boris Hurtel / Éditions Une autre image 2016

FH

Contes névrotiques - Par Boris Hurtel - Éditions Une autre image - 16 x 21 cm - 204 pages en noir & blanc - couverture souple - parution en avril 2016 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Consulter le site de l’auteur & le blog de l’éditeur.

Voir en ligne : Le site de l’auteur

[1George, Turkey Comix, DMPP Comix, Social Traître, Livre sans poche et Dérive urbaine bien entendu.

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

  Un commentaire ?