30 ans d’Aire Libre

5 mars 2018 5 commentaires
  • Au-delà d’une célébration un peu factice, les 30 ans de la collection Aire Libre chez Dupuis rappellent la mutation profonde de la bande dessinée franco-belge des 30 dernières années. Une mutation culturelle qui se conclut par un changement de paradigme commercial dont la portée va bien au-delà des frontières hexagonales.
30 ans d'Aire Libre

A la fin des années 1970, le format franco-belge triomphait. Des héros, des séries, des albums… Astérix et Lucky LukeGoscinny à tout dire - étaient passés par là, imposant une nouvelle norme au modèle Bécassine-Tintin-Blake & Mortimer de 64 pages. Des histoires courtes, vives, drôles, avec un héros récurrent. C’est le modèle Goscinny. À cela, s’ajoutaient son binôme réaliste chez Pilote Jean-Michel Charlier avec Tanguy et Laverdure, Barbe Rouge, Blueberry… et ses chevau-légers Lécureux, Greg, Godard et d’autres…

D’un point de vue économique, cette bande dessinée-là est à son zénith. Son passage au cartonné dans le tournant des années 1970 lui avait ouvert la voie de la grande distribution. Entrée par les supermarchés, lieu séculaire de l’imagerie jeunesse, la bande dessinée devenait un cadeau valorisant pour les « baby-boomers » de Mai 68. Astérix, Gaston, Lucky Luke, Les Schtroumpfs… passaient le million d’exemplaires à la nouveauté, des films en étaient adaptés. La bande dessinée devenait une culture, bien qu’encore méprisée.

Révolutions coperniciennes

Arrivèrent de nouveaux formats et de nouvelles façons de raconter des histoires : le Mouvement Underground et la bande dessinée adulte (1964-1966), les grandes figures de proue de la contre-culture : la science-fiction, le polar, le rock… (même époque), Corto Maltese de Pratt (1967) et les Romans graphiques (1978)… Les vieux héros prirent d’autant plus fatigués que la nouvelle génération (Swarte, Chaland, Floc’h…) l’honorait avec dérision. Et avec eux les festivals et les expositions...

Autre révolution copernicienne : les héros cédaient la main aux auteurs. Goscinny n’est pas pour rien dans cette prise de conscience. On se mit à vendre Christin-Bilal ou Tardi et non plus des serials. Le duo Van Hamme/Dany avec Histoire sans héros au Lombard (1977) apparaît rétrospectivement comme un manifeste moderniste tandis que Cosey et son A la Recherche de Peter Pan (1984) affichaient chez le même éditeur un tempo graphique, une narration et une prétention littéraire inédits.

La migration des grands auteurs de la BD jeunesse vers des territoires plus « adultes », plus artistiques achevait le tableau : l’aventure du Trombone illustré, seul supplément pour adultes jamais publié dans une revue pour la jeunesse, Franquin chez Fluide Glacial (1976-1977), Bourgeon (1979) et Juillard (1980) passant de Fleurus Presse à Glénat…

Une Aire Libre

Nommé chez Dupuis après être passé chez Marabout et au Lombard, Philippe Vandooren se décida à arrêter la troisième grande hémorragie d’auteurs chez Dupuis après la création du Journal Pilote (1959-1961) et le transfert par Goscinny de Morris et de Lucky Luke chez Dargaud (1968).

Pour cela, aidé par Jean Van Hamme, nommé Directeur Général par le magnat de l’acier Albert Frère qui venait de prendre le contrôle de la maison carolorégienne, lança « Aire Libre ». C’est lui qui, selon la légende, aurait trouvé le nom. On évita soigneusement de mettre la marque « Dupuis » -label jeunesse- sur la couverture...

De plus en plus d’auteurs classiques ont les yeux tournés vers la bande dessinée adulte française. Il fallait agir. On ouvre le catalogue aux transfuges lombardo-tintiniens Cosey (Le Voyage en Italie, 1988), Marvano (La Guerre éternelle, 1988), Hermann (Missié Vandisandi, 1991) et les plus beaux stylistes de la maison comme le vétéran Will (Le Jardin des désirs, sc. Desberg, 1989) tandis que derrière, la nouvelle génération piaffe : Berthet, Sfar, Guibert, Gibrat, Baru, Lepage… Certains titres, comme Sarajevo Tango d’Hermann (1995), Deogratias de Jean-Philippe Stassen (2000), Le Photographe de Guibert, Lefèvre et Lemercier (2003), Muchacho de Lepage (2006), Portugal de Pedrosa (2011) deviennent les marqueurs d’une génération.

Des éditeurs ont balisé cette aventure. Outre Philippe Vandooren, il y eut Claude Gendrot, Sébastien Gnaedig, Louis-Antoine Dujardin et José-Louis Bocquet. Ils ont constitué l’un des catalogues les plus fameux de la bande dessinée franco belge, multipliant les traductions dans de nombreux pays où même les classiques n’avaient jamais réussi à percer. Joli parcours !

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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5 Messages :
  • 30 ans d’Aire Libre
    5 mars 15:11, par Somerset

    Petite coquille à corriger : Fax de Sarajevo est un livre de Joe Kubert. L’album d’Hermann s’appelle Sarajevo Tango.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 6 mars à  09:54 :

      Mais oui, vous avez raison. C’est corrigé.

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  • 30 ans d’Aire Libre
    5 mars 16:22, par Frenchoïd

    Est-ce pour ne pas engendrer de frustration que vous n’évoquez pas le catalogue — à tirage limité et réservé aux libraires (et à leurs meilleurs clients, paraît-il) — qui est paru tout récemment à l’appui de cet anniveraire, et dont vous reproduisez la couverture en tête de votre papier (image non cliquable, contrairement aux autres) ?

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 6 mars à  09:55 :

      Sans doute parce que ce catalogue ne nous a pas semblé d’un intérêt évident.

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      • Répondu par Frenchoïd le 6 mars à  10:04 :

        Alors merci pour cette précision, qui allège ladite frustration...

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