Cyril Pedrosa : "Avec Trois ombres, je voulais me confronter à la crainte de perdre un enfant"

16 octobre 2007 1 commentaire
  • Sur un sujet délicat, la perte d'un enfant, Cyril Pedrosa nous livre un conte fantastique à la fois tendre et sombre. Pour cela, il a adapté son graphisme à la narration.

Trois ombres rôdent autour de Joachim. Pour le protéger, le père de l’enfant l’emmène par-delà les fleuves et les collines. Mais cette fuite devant la mort est illusoire.
Dans Trois ombres, Cyril Pedrosa a su trouver les mots et les images justes pour évoquer une thématique douloureuse. Rencontre.

Trois ombres évoque la mort d’un enfant, est-ce un sujet qui t’est personnel ?

Je n’ai pas été touché personnellement, mais des amis proches ont perdu un enfant, il y a quelques années. Ça m’a pesé, ça m’a travaillé malgré moi. Au début, j’avais pris beaucoup de distance avec le sujet. J’avais écrit quelque chose de l’ordre de la fable, mais je n’arrivais pas à trouver un éditeur. En discutant avec Lewis Trondheim, il m’a dit que je ne trouverais pas d’éditeur parce que mon livre n’était pas bien ! Il m’a conseillé de me "laisser aller et d’écrire le livre comme je le sentais". Cela m’a bousculé et…libéré !

Pourquoi "libéré" ?

En fait, j’avais besoin d’aller au bout de l’histoire c’est-à-dire de me confronter réellement à ce que peut être la crainte de perdre un enfant du point de vue du père. Au départ, j’avais peur que ce livre soit obscène, voyeur ou malhabile. Mais Trois ombres n’a rien à voir avec ce que j’ai vécu et ce que mes amis ont vécu. Mais la réécriture m’a permis de "digérer" mon émotion. Il fallait que je prenne du recul pour ensuite m’y confronter.

Cyril Pedrosa : "Avec Trois ombres, je voulais me confronter à la crainte de perdre un enfant"
Et cela passait forcément par un format autre que le "46 pages" ?

Le 46 pages oblige à être efficace, à être dans la synthèse, dans l’ellipse et le raccourci. La libre pagination de la collection Shampooing m’a permis de prendre le temps de faire les scènes d’action et toutes les ruptures de rythme dont j’avais besoin. Elle me permettait aussi d’être plus libre graphiquement et plastiquement, et d’improviser, non pas sur l’écriture, mais sur la narration. Le format même du livre m’a aussi donné de la liberté dans la narration.

Ton graphisme est en rupture avec ce que tu avais fait précédemment…

Quand j’ai réalisé Ring Circus, mon premier bouquin, je suis parti la fleur au fusil. Je me suis retrouvé à installer un système graphique, un peu malgré moi, qui était logique par rapport à l’histoire. Plus j’avançais dans l’album plus c’était codifié. Au bout d’un moment, j’ai trouvé cela très pesant. J’aspirais donc à faire autre chose, quelque chose de plus spontané et de plus libre graphiquement. Shaolin Moussaka m’a détendu, m’a aidé à me libérer même si ça n’a rien à voir avec Trois ombres. Avec ce livre, j’avais un récit très long, très écrit et je ne voulais pas y passer dix ans de ma vie. J’avais besoin d’une technique simple que je maîtrisais bien, en l’occurrence un pinceau et de l’encre. J’avais envie d’interroger mon dessin. Pour raconter mon histoire, quelle serait la meilleure façon pour la dessiner, indépendamment des problèmes de style et de technique ? Comment faudrait-il la mettre en scène, y compris plastiquement. J’ai essayé donc essayé de me concentrer sur l’émotion de ce que j’avais à raconter.


Pourquoi ce choix du noir et blanc ?

Cela aurait été trop difficile pour moi d’aborder ce récit avec la couleur. De toute façon, je ne suis pas à l’aise avec la couleur, je la maîtrise mal. Et puis, soyons francs, il y a aussi l’économie du livre. Mais le noir et blanc m’apportait une contrainte dont j’avais besoin. Il m’a évité de me disperser et de partir dans tous les sens. C’était une façon d’être "contenu" dans mon travail.

Et pour le "blanc et noir" ?

C’est le seul effet spécial du livre. C’est tout bêtement une inversion effectuée à l’ordinateur.


Avec la séquence du "bateau" n’avez-vous pas eu peur de distraire le lecteur ?

J’avais peur tout le temps ! j’avais envie de faire quelque chose d’intime, de ne pas me défausser par rapport à mon sujet, de me confronter à ce que vivent les personnages. En même temps, je ne voulais pas que ce soit un huis clos psychologique. J’avais envie que ce soit l’action qui fasse changer mes personnages et qui les confronte aux conséquences de leurs actes, de leurs choix et qui les incite à évoluer.
Donc assez naturellement, j’ai eu envie de partir aussi vers l’aventure. Mais bien sûr il y avait un risque de se disperser ou de perdre le lecteur.

Il y a aussi une légère rupture graphique dans cette séquence…

J’avais envie de ponctuer le récit par des graphismes différents. La séquence du bateau est plus de l’ordre de l’aventure, de l’action. Cela reste un peu épique. Je suis donc revenu à un dessin plus classique, mais je savais que quelques pages plus tard, je reviendrais à quelque chose de plus fantastique et onirique.

Pourquoi Joachim et son père s’enfuient-ils vers le pays natal ?

Même s’il vient de ce monde, le père ne le connaît pas bien parce qu’il l’a oublié. Ce monde est un refuge pour lui. Il y va parce qu’il ne sait pas où aller et donc, avec ce retour aux sources, il se sent en confiance. D’où son acceptation du marché de dupes que lui propose le vieil homme.

Malgré la mort de Joachim, la conclusion reste positive…

Oui, j’utilise pour cela un poème zen auquel j’ai rajouté quelques mots. C’est une belle façon d’appréhender la vie. J’aimerais avoir cette sérénité, ce calme par rapport aux aléas de l’existence. Mais c’est difficile. En fait, c’est se poser la question du sens à donner à la vie qui continue…

Quelles sont vos envies après Trois ombres ?

J’aimerais garder la liberté que j’ai connue avec ce livre. Ce qui ne veut pas dire continuer à dessiner de cette façon. Il s’agit plutôt de dessiner chaque histoire comme elle se doit et non pas comme je sais le faire. Mais je n’ai pas de prétention d’expérimentation. C’est juste une recherche de satisfaction personnelle. Je n’ai jamais été aussi heureux en faisant un livre qu’en faisant Trois ombres. Et je n’ai pas envie de perdre ce plaisir…

(par Laurent Boileau)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photo © L. Boileau
Illustrations © Delcourt/Pedrosa

 
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