Roger Leloup (Yoko Tsuno) (2/3) : "Yoko ne peut pas se mettre avec quelqu’un dans un lit..."

13 mai 2014 3 commentaires
  • Dessin, Scénario, Romans, Maquettes, Mécanique... Proposée en trois partie, voici la suite de notre interview de cet artiste passionné, touche-à-tout et créateur de la ravissante et célèbre Yoko Tsuno.

Suite au succès de vos deux romans, vous n’avez pas songé à en écrire d’autres ?

Cela ne rapporte pas beaucoup les romans, il faut bien vivre ! ( Rires ) Attention… pour le roman de Tyo (Le Pic des ténèbres), j’ai eu droit à un Press Book incroyable. Quand vous avez Bernard Pivot qui écrit dans sa revue : « Le plaisir que vous aurez à lire ce livre n’a d’égal que celui que l’auteur a eu à l’écrire », c’est magnifique un truc pareil ! J’ai eu un bon papier aussi dans la revue « La Croix » et puis surtout dans « Le Figaro littéraire ». Ils ont écrit « On connaissait surtout Roger Leloup à travers la sémillante Yoko Tsuno » alors qu’ils n’avaient jamais écrit un mot sur Yoko… Vous savez, j’ai la suite, j’ai même fait deux volumes. Mais si j’abandonnais Yoko, on me tomberait dessus ! Et un roman, c’est quand même du travail ! J’ai proposé des romans de Yoko à mon éditeur. Il a été chez les libraires leur demander ce qu’ils préféraient : un roman ou une bande dessinée ? Évidemment, ils ont tous répondus une bande dessinée ! On m’a fait comprendre que les romans ça ne marchait plus auprès de la jeunesse. Nom d’un chien, heureusement, que Joanne Rowling avec son Harry Potter n’a pas été chez Casterman ou chez Dupuis, parce qu’elle jouerait du violon dans les cours ! ( Rires) Il n ‘y a pas d’illustrations dans Harry Potter et pourtant c’est magnifique. Ce sont des pavés et les gosses se les sont arrachés, c’est tout. C’est ce qu’il y a dedans qui compte. On m’a proposé de remettre « Le Pic des Ténèbres » en bande dessinée : une idée peu convaincante car c’est une trame de roman et non de B.D. Je viens de terminer la dernière histoire de Yoko au crayon, je la repasse à l’encre. Je me suis demandé si je ne reprendrais pas « Le Pic des ténèbres » en mêlant Yoko à tout ça ? Seulement, quand j’examine le scénario, c’est trop compliqué avec deux héroïnes : Tyo et Yoko risquent de se concurrencer, ce n’est pas bon non plus.

Roger Leloup (Yoko Tsuno) (2/3) : "Yoko ne peut pas se mettre avec quelqu'un dans un lit..."

Entre Yoko et votre nouveau personnage Emilia, il n’y a pas de concurrence ?

J’ai des projets avec la petite Emilia. D’ailleurs certains me l’on reproché. Ils estimaient qu’Emilia était au même niveau que Yoko et que cela nuisait au personnage principal. Mais il y en a qui aiment et qui me disent « Surtout, ne l’abandonnez pas ! ». D’autres aiment moins… et il y a ceux qui sont indifférents. Emilia a son franc-parler et elle secoue un peu le cocotier ! Quand elle dit « Ce n’est pas parce que son père s’est fait refroidir qu’elle doit se réchauffer contre le mien », ça je n’aurais jamais osé le faire dire à Yoko. Avec Emilia, j’aimerais faire des petits récits avec la moitié en illustrations mais je viens de finir une histoire et, je vous l’avoue franchement, j’ai l’impression que Yoko n’a jamais été aussi près de moi. Le crayon allait tout seul, j’étais content d’avoir retrouvé ma Yoko. Je ne saurais dire pourquoi. Elle est là, tout simplement là. Je ne la sens pas venir, je la fais comme ça, naturellement. Je dessine et puis c’est tout, sans modèle, sans rien.

Yoko semble parfaite. Sauriez-vous lui attribuer des défauts ?

Elle n’en a pas ! ( Rires) Si, elle a des défauts, elle est… comment dirais-je ? Elle est un peu comme moi, très monolithique. Il faut qu’elle règle tout par elle-même. On le voit très bien dans les histoires. Et puis, son principal défaut c’est que (pour beaucoup de lecteurs), elle ne sait pas se mettre dans un lit avec quelqu’un. Moi je fais de la bande dessinée tout public. Yoko a sa vie sentimentale, elle a sa vie sexuelle… mais ça ne regarde pas le lecteur, n’est-ce pas ? Il faut la lui laisser. Je protège ma Yoko. Et puis vous savez, j’ai autant de lectrices que de lecteurs et elles n’ont pas toutes le même regard sur Yoko. Les Japonaises sont évidemment très… très impénétrables (si je puis dire). Vous ne savez jamais exactement ce qu’elles pensent. Elles aiment rire, elles aiment bouger, elles sont marrantes quoi ! Quand on a des japonaises en soirée et que vous les faites rire, elles rient volontiers. Il faut dire que, peut-être, chez elles, elles ne rient pas volontiers. Mais enfin, chez nous elles rient.

C’est peut-être plutôt au lecteur de trouver les défauts de Yoko ? Elle est toujours très distante. Elle a quand même un caractère japonais, je dois en tenir compte. Elle a aussi tendance à avoir un peu trop de respect pour l’adversaire. Par exemple, quand la centrale de Fukushima a sauté, les Japonais n’ont emmerdé personne avec ça. Ils n’ont pas été demander à droite ou à gauche. Ils règlent leurs problèmes eux-mêmes, c’est très japonais ça. Ils se renferment sur eux-mêmes. Il y a aussi une chose à laquelle je me suis toujours tenu avec Yoko, c’est de ne pas en faire une superwoman. Ce n’est pas Superman, elle doit se battre pour y arriver ! Dans l’histoire que j’écris en ce moment, elle se ramasse des beignes. Parfois, il lui arrive de pleurer. Ce qu’on me dit, c’est que Yoko ne rit pas volontiers. Elle ne rit pas aux éclats. Mais les Japonais sont des gens qui sourient plus souvent qu’ils ne rient…

Le fait que Yoko soit japonaise réduit donc la palette d’expression de son visage ?

C’est vrai que ce n’est pas facile de lui donner une expression parce qu’elle a des petits yeux, des yeux fermés. Par contre Emilia, c’est facile oui ! Elle a de grands yeux écarquillés, très expressifs ! Yoko, ce n’est pas la même chose. Si elle a les yeux qui s’ouvrent, elle n’est plus japonaise, elle devient européenne. Du coup ce n’est pas évident ! Et puis c’est un personnage de porcelaine. Vous faites un trait de travers et ça devient Bécassine. C’est un personnage très difficile. Je viens de terminer la couverture du nouvel album qui devrait paraître dans un an. J’ai déjà dessiné la couverture parce que je profite qu’en ce moment, je l’ai bien en main. Quand j’arrête de dessiner Yoko et que je fais autre chose, parfois elle « part se balader ». Et quand je dois la rappeler et bien, ce n’est pas facile de la récupérer. Parce qu’il faut toujours reprendre un personnage. Le reprendre encore… toujours… en faisant attention à ce que je n’en change pas l’aspect. Quelqu’un m’a dit dernièrement qu’il l’a trouvait moins jolie qu’avant. C’est faux, mais j’ai compris pourquoi ! C’est parce que dans la dernière histoire, il n’y avait pas de gros plans de Yoko. Et sans gros plan, vous ne pouvez pas rendre la beauté d’un visage. Bon, elle est peut-être un peu différente, mais pour ça, j’ai une femme qui est très difficile. Si elle voit que je modifie un peu Yoko, elle me dit : « Oh ! Là, elle n’est pas comme d’habitude ! ». Et là, clac, j’ai compris…

Comment fait Yoko pour gagner sa vie ?

Yoko est en Écosse maintenant, elle a hérité des actions de Kazuky dans « L’Or du Rhin ». Eh bien, elle a revendu tout ça et a investi dans la société de Cécilia. Je ne l’ai pas beaucoup montrée, mais je vais le faire de temps en temps, si je le peux. Cécilia fait des affaires. Elle travaille, elle vend des kilts aux japonais, elle vend des tissus écossais. Yoko et Cécilia collaborent ensemble. Mais ça, on ne le voit pas, même si de temps en temps Emilia est en kilt. On ne voit pas cet aspect de Yoko pour la bonne raison que ça n’apporte rien à l’histoire. Yoko a acheté une nouvelle voiture. Elle a maintenant une Lotus, une « Lotus Elise » et elle dit à Emilia « J’ai payé une partie et mon père tout le reste ! ». C’est son père qui a payé le plus, il lui a quasiment offert. C’est une voiture qui coûte à peu près… Euh ! Attendez, en francs belges..., je dirais dans les trente mille - trente cinq mille euros, hein ! Mais elle est aussi comme ça, elle est très peu dépensière. Dans la prochaine histoire, vous la verrez chez Cécilia. Elle fait du cheval sur un cheval qui appartient à Cécilia. Ça agace Yoko parce que Cécilia lui offre tout et elle ne veut pas de cela. Je ne veux pas en faire une riche.

Quel rapport avez-vous avec Yoko Tsuno ?

Yoko c’est la confidente, l’amie que j’aurais voulu avoir. Mais disons que Yoko, c’est aussi une manière d’exprimer une certaine poésie. J’ai toujours été un peu distant avec les filles quand j’étais jeune. En fait, j’aurais toujours voulu avoir une sœur ! Eh bien, je me suis vengé, je m’en suis donné une qui était Yoko. Et puis voilà !

Seriez-vous d’accord pour que les aventures de Yoko soient écrites par d’autres auteurs, façon Spirou… ou protégerez vous votre Yoko de la même manière que l’épouse d’Hergé avec Tintin ?

Moi, je crée ma Yoko ! Je lui fais vivre les aventures que je veux qu’elle vive. Je ne l’emmène pas sur des terrains où je ne souhaiterais pas la voir aller. Si quelqu’un d’autre devait dessiner Yoko, même pour la faire survivre, je préfère autant de plus être là pour la voir. C’est tout ! Mais la question ne se pose pas pour moi. Revendre Yoko, revendre ma fille ? Vous savez, excusez moi, mais avec tout ce que j’ai fait avec Yoko, je suis resté modeste dans mes prétentions, et j’ai réussi. Bon, si je la donne (que ce soit chez Dupuis ou n’importe qui) et qu’ils ratent le bazar, hein ???Quand j’étais avec la famille Dupuis, c’était différent parce que les Dupuis défendaient leur nom et leur renom. Maintenant n’importe qui fait n’importe quoi à sa manière. J’insiste : chez Dupuis ils m’ont toujours fait confiance sur les scénarios et les couvertures que je peux leur présenter. Pour ça, je les en remercie.

Vous savez, on fantasme beaucoup sur Hergé qui ne voulait pas qu’on dessine son personnage. Et bien, moi j’ai vécu l’histoire de la fausse page de Tintin [1].. Je connais l’histoire par cœur, je sais ce qui c’est passé ! Hergé a dit « Tintin c’est à moi, quand je ne suis pas là, on ne dessine pas Tintin ». Il n’aimait pas qu’on dessine Tintin à sa place. Et bien moi, je pense que si quelqu’un sait dessiner Yoko, avec tout le détail que je mets dedans… et bien qu’il fasse son propre personnage avec une histoire pour lui ! C’est beaucoup plus constructif que de devoir recopier un autre. Quant aux « One-shot » de Spirou, cela regarde les éditions Dupuis. C’est eux qui en sont propriétaires !

Aujourd’hui, on peut retrouver Yoko Tsuno dans une série d’intégrales chez Dupuis. L’éditeur a choisi de regrouper les volumes par thèmes plutôt que par ordre de parution.

C’est moi qui ai voulu ça ! Je voulais que pour le prix de deux albums, on ait le troisième, vous voyez ! Et qu’on puisse s’asseoir dans un fauteuil et lire tout un récit complet. Je ne sais pas si vous avez connu ça quand vous aviez un concerto sur plusieurs disques. Le fait de vous lever, de changer de CD, vous n’êtes plus dedans ! Donc moi, je voulais qu’on puisse continuer l’histoire, que l’on ait un grand récit qui se suive. Et j’ai réussi quand même à regrouper plus ou moins des choses qui se rapportaient les unes aux autres. Les histoires avec les Vinéens… Et pour ceux qui n’aime pas la science-fiction, on a « L’Orgue du diable » par exemple. J’ai voulu aussi qu’on ajoute un dossier supplémentaire à la fois dans les intégrales et dans les albums grand format. Dans celui qui sort parallèlement aux albums classiques, je n’ai pas voulu que l’on mette des crayonnés en entier s’ils n’étaient pas au moins au format de réalisation. J’ai voulu qu’on choisisse les meilleurs crayonnés et qu’on fasse des montages. J’ai travaillé avec Françoise (la graphiste aux doigts de fée de chez Dupuis), on s’entend bien. Vous avez vu le résultat ? Oui, c’est magnifique, j’en suis content. Il m’est arrivé un truc incroyable : j’ai reçu des albums finlandais et ces gens sont malins, ils ont pris les albums de Yoko, ils les impriment plus grands (dans un format entre le grand format et le format classique) et ils mettent le moins possible de blanc aux pages. Je vous jure, on entre vraiment dans le dessin,
c’est superbe. Quand l’idée des intégrales m’avait été proposé, j’avais répondu « Faite- le pendant que je suis vivant ! ». Parce que quand je ne serais plus là, je suis certain que ma femme fermera les tiroirs et ne laissera pas faire. Elle dira « Vous n’aviez qu’à le faire quand mon mari était là ». Dans les compléments, j’essaie de faire parler Yoko et les autres personnages. C’est inutile de dire « Et la grande imagination de Leloup… », je m’en fous de ça. Complètement ! Moi ce que je veux, c’est Yoko qui dit : « Et bien, Roger a fait ça parce qu’il voulait ceci, parce qu’il voulait cela… », c’est beaucoup plus vivant. Enfin voilà quoi, je pense que ce sont de belles intégrales.

Propos recueillis par Anthony JEGOU
Interview réalisée par Anthony JEGOU / J-Sébastien CHABANNES

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Photos : Ilse Coppieters. DR

Yoko Tsuno by IlseCop

[1Dans les années 1960, Hergé disparaissait quelques temps laissant le Journal Tintin et ses collaborateurs en plan. Les absences ayant tendance à se prolonger, les membres du studio se proposèrent de continuer Tintin, dessinant une planche-témoin. Cet épisode mit Hergé dans une colère noire : pas question que quelqu’un d’autre que lui dessine Tintin ! Cet épisode pèse encore aujourd’hui sur la décision de continuer ou non les aventures de Tintin après le décès de l’artiste. NDLR

 
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3 Messages :
  • "Quand elle dit « Ce n’est pas parce que son père s’est fait refroidir qu’elle doit se réchauffer contre le mien »
    Qu’ est ce qu !il veut dire par là, le père Leloup ?

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    • Répondu par MICH le 14 mai 2014 à  18:19 :

      Roger Leloup fait simplement référence à la comtesse Olga qui se réfugie dans les bras du père d’Emilia après avoir découvert que le sien était congelé et donc mort dans un container prévu pour l’hibernation.
      Lire "Le septième code"

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      • Répondu le 15 mai 2014 à  18:40 :

        et bien , voilà !Ca devient "compréhensible" quoique l’histoire m’a l’air d’être tirée par les cheveux.

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