Frédéric Maffre (Stern) : "Le western est un réservoir de codes et de rites avec lesquels on peut jouer à loisir"

3 octobre 2015 0 commentaire
  • Comment rendre un personnage morbide sympathique ? Comment faire d'un croque-mort le héros d'une BD ? Dans un tout autre genre, Raoul Cauvin et Marc Hardy avaient réussi à répondre à ces interrogations... Aujourd'hui, Frédéric et Julien Maffre se sont penchés à leur tour sur la figure du fossoyeur dans le western et ont créé la série Stern. Une des belles surprises de la rentrée BD 2015.
Frédéric Maffre (Stern) : "Le western est un réservoir de codes et de rites avec lesquels on peut jouer à loisir"
Stern T1 - Le Croque-mort, le Clochard et l’Assassin
Frédéric & Julien Maffre (c) Dargaud

Comment est né le personnage de Stern ?

Frédéric Maffre : Tout est parti de la phrase “croque-mort au Far West”. À partir de là nous avons procédé par couches, avec d’abord l’image d’Épinal d’un individu d’allure sinistre et isolé du reste de la société, avec ce nom un peu dur à l’oreille : “stern” veut dire “sévère” en anglais. Quand est venu le moment de lui donner un métier, une fonction, nous refusions d’en faire un pistolero, justement pour nous obliger à trouver d’autres solutions à ses problèmes. Puis nous avons été au bout de notre raisonnement en en faisant cet intellectuel entouré de livres. On ne peut pas parler d’influence directe, mais le croque-mort de Lucky Luke, qui est quand même un superbe archétype, est sans doute le point de départ, qui a forcément beaucoup évolué.

Julien Maffre : Les indications de Frédéric étaient : grand, longiligne, voûté et austère, avec des vêtements fonctionnels. Pas de chapeau. Le bonhomme sait se défendre sans pour autant être une montagne de muscles. Une sorte de version brune de Paul Bettany, si je devais citer un modèle physique, avec une coiffure qui évoquerait vaguement les ailes d’un corbeau. Atypique, en somme.

Frédéric Maffre

Qu’est-ce qui vous a motivé à utiliser la figure du croque-mort et, de manière plus générale, pourquoi un western ?

FM : Si je vous dis “croque-mort au Far West”, tout de suite vous allez avoir une image assez précise, ne serait-ce justement que par la figure créée par Morris. C’est un archétype fort qui reste normalement en périphérie du genre, se contentant de faire les comptes pendant que le “vrai” héros fait le boulot. En le mettant au premier plan du récit on a une dynamique riche en potentiel, nous ne sommes pas forcément d’une génération qui a grandi avec le western, mais le genre a tellement dominé le siècle passé qu’il est quelque part dans notre ADN, c’est un réservoir de codes et de rites avec lesquels on peut jouer à loisir.

Julien Maffre

Vous êtes frères tous les deux. C’est particulier de travailler en famille ?

FM : Techniquement non. Il y a une quinzaine d’années de ça nous avions collaboré sur un simili manga pour un concours organisé par les éditions Tonkam sur le thème des anges. Pour l’anecdote, c’est ce concours qui avait permis à Patrick Sobral, l’auteur des Légendaires, de lancer sa carrière... À 17 et 19 ans on ne fait pas de miracles et c’était bien sûr tout pourri, mais cet exercice fut marrant à faire.

Quant au travail en famille il y a une confiance tacite, nous savons que nos désaccords éventuels ne sont jamais des questions d’ego mais juste la volonté de raconter la meilleure histoire possible. Au final notre baromètre reste le même : la volonté d’accoucher d’un album que nous voudrions lire.

JM : On a grandi en regardant les mêmes choses, il y a un socle commun niveau culture, des envies et des façons de faire très proches. La symbiose scénariste/dessinateur s’est faite rapidement et naturellement.

Avez-vous rencontré des difficultés durant l’élaboration de l’album ?

FM : La difficulté est venue d’une première version proposée en 2011 qui fut refusée à l’époque. Pour le coup je plaide coupable car c’était surtout le scénario qui posait problème, il fallait à la fois gérer l’enquête et présenter les personnages en cinquante-quatre pages - nous en avons finalement obtenu soixante-quatre - et après le refus il a fallu identifier les points qui posaient problème et trouver les solutions appropriées. Il y a eu mine de rien pas mal de brainstorming…

JM : Graphiquement, la version de 2011 n’était pas au top non plus... On a eu beaucoup de discussions lors de la refonte du projet. Depuis notre signature avec Dargaud, ça roule, on s’est détendus.

Combien d’albums avez-vous prévu pour cette nouvelle série ?

FM : Autant que possible !

JM : Yep ! On a signé pour deux tomes, mais on a plein d’idées pour la suite, tout dépendra de l’accueil du public.

Parlez-nous de vous : quels sont vos parcours, vos influences ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire de la BD ?

FM : Je suis à la base un énorme cinéphage, c’est dans ce domaine que j’ai écrit mes premiers scénarios et j’ai toujours visé la mise en scène, avec sous le bras quelques court-métrages pas terribles et/ou passés inaperçus malgré quelques encouragements de professionnels. Mais j’ai grandi avec la bande dessinée notamment grâce à la collection paternelle et je n’ai pas hésité quand Julien m’a proposé d’écrire pour lui, c’est vraiment passer de Scarlett Johansson à Angelina Jolie. On fait pire comme lot de consolation.

J’étais adolescent quand le manga a explosé donc j’ai toujours eu un pied dans les trois écoles : japonaise, américaine et franco-belge. Je tâche de rester ouvert à tout, on peut toujours tomber sur la petite perle qui pourra lancer une idée… Alan Moore aurait pu continuer à faire du super-héros déconstruit, mais quand on voit ses réussites dans à peu près tous les genres, il y a de quoi rester rêveur.

JM : Je n’ai jamais vraiment arrêté de dessiner depuis l’enfance, tout comme la plupart des dessinateurs BD. J’ai fait les Beaux Arts puis j’ai rejoint l’atelier Sanzot à Angoulême. C’est au contact de professionnels que j’ai fait le plus de progrès. Mes influences sont trop nombreuses pour être citées, mais je dirais que les plus identifiables niveau dessin seraient Denis Bodart, Bruno Maïorana, Claire Wendling et Hiroaki Samura. Niveau découpage, Alain Ayroles, Juanjo Guarnido, Alan Moore, Katsuhiro Ōtomo et Hiroaki Samura toujours.

Quels sont vos prochains projets ?

FM : Pas mal de scénarios diversement avancés dans mes tiroirs, certains très sérieux et documentés, d’autres complètement loufoques. Ensuite il faut trouver le bon partenaire, je ne vais quand même pas enchaîner Julien à sa table à dessin !

JM : Un projet se passant au XVIIe siècle à Paris avec Stephane Piatzszek au scénario, un autre dans l’antiquité avec à nouveau Isabelle Dethan. Et du Stern. De quoi m’occuper quelques années.

(par Christian MISSIA DIO)

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