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Guy Delisle ("Chroniques de Jérusalem") : " Si c’est dangereux, je n’y vais pas."
30 novembre 2011

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Guy Delisle ("Chroniques de Jérusalem") : " Si c'est dangereux, je n'y vais pas."

Après Shenzen, Pyongyang et Rangoon, c’est à Jérusalem que Guy Delisle pose ses valises. La question des religions, dans la ville dite "trois fois sainte", est bien sûr un des éléments principaux du récit, tout comme les relations entre Israéliens et Palestiniens. C’est le cas aussi des petits détails de la vie quotidienne qui en disent souvent bien plus que tous les reportages et articles de journaux.

À un moment dans l’album, on vous demande de faire le reporter, et vous répondez que vous n’êtes pas compétent. Comment considérez-vous votre travail ?

Franchement, j’ai l’impression d’être à l’opposé du journalisme. Les journalistes, ils arrivent à Jérusalem, ils vont vers le point le plus chaud, ils sont là pour raconter une histoire, alors que moi je suis là pour accompagner ma femme. Je prends des notes, bien sûr. Mais je ne vais pas vers l’histoire, j’attends que des petites anecdotes viennent à moi. C’est moins fatiguant (rires), mais il faut être très disponible. Un journaliste ne peut pas se le permettre. C’est une démarche qui est assez à l’opposé. Après, je rends compte d’un pays, des gens qui y vivent. Là ça peut se recouper avec ce que fait un journaliste. Mais moi, je préfère parler du quotidien. En revenant, je me suis d’ailleurs demandé si ça valait le coup d’en faire un livre.

Il y a une séquence où vous dites que les autorités israéliennes ont dû vous confondre avec Joe Sacco. Alors, c’est très drôle, mais finalement, c’était peut-être vrai ?

C’est fort possible. Avec sa carte de presse, Joe Sacco peut passer à Gaza assez simplement finalement. De mon côté, j’en étais à mon troisième refus et ils savaient que je faisais de la bande dessinée. Ils ont pu confondre...

Guy Delisle ("Chroniques de Jérusalem") : " Si c'est dangereux, je n'y vais pas."

J’imagine qu’il est connu comme le loup blanc.

Là bas, j’ai déjà parlé de Joe Sacco à des gens qui ont des sensibilités de droite et ils n’aiment pas Joe Sacco. Après, j’ai surtout côtoyé des Israéliens de gauche, en rapport avec l’humanitaire. Pour eux, c’est plutôt intéressant que la situation en Israël soit vue par d’autres gens à travers les BD de Sacco.

Vous ne l’avez pas rencontré ? Il n’était pas dans la région au moment où vous y étiez ?

Non, pas là bas. Mais je l’ai rencontré à Angoulême l’année dernière. J’aime beaucoup son travail. J’ai l’impression d’être à l’opposé de ce qu’il fait. Lui, ça lui prend du temps pour faire une page. Quand il parle de 1956, il peut prendre son temps parce que ça ne parle pas d’actualité. C’est drôle parce qu’il est journaliste sur le moment, mais après il prend quelques années pour le dessiner. Moi ça va, je fais une page par jour.

Ce qui ressort dans votre album, c’est la dure vie de père au foyer.

Oui, je ne l’ai pas trop accentué, parce que j’en avais déjà parlé dans Chroniques birmanes. Pourtant, il y a eu des choses épiques avec les enfants, en plus il y en avait deux. Mais je n’avais pas envie d’en reparler autant. Pareil pour l’humanitaire. Au fil des albums, il y a des choses que je n’ai pas envie de répéter.

Là, l’originalité, c’est la rencontre avec un autre père au foyer.

(rires) Oui, c’était super. On avait des atomes crochus, c’était pas mal. Mais j’aurais aimé côtoyer plus d’Israéliens et de Palestiniens. Un an, ça passe assez vite. C’est vraiment à la fin de l’année qu’on commence à avoir un réseau d’amis. J’avais rencontré Asaf Hanuka qui fait de la bande dessinée, que j’aurais aimé revoir plus souvent. Pareil pour les Palestiniens dans le studio Zan.

Après, j’imagine que c’est compliquer de garder des liens serrés avec l’éloignement.

Je crois que les liens vont se resserrer avec l’album. J’ai envoyé une copie à Nicolaï [l’autre père au foyer] et à Michael Bishop [le prêtre luthérien dans l’église duquel Guy Delisle installe son atelier] et ils ont participé puisque je leur ai fait lire les pages dans lesquelles ils apparaissaient.

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Le poids de l’Histoire

Bien sûr, dans cet album, on sent l’omniprésence de la religion. On sent qu’elle est pesante, qu’elle vous gêne très souvent. En même temps, vous êtes ému quand vous arrivez sur l’esplanade des mosquées, quand le prêtre vous bénit. Il y a quand même une ambiance particulière.

Oui, il y a une certaine ferveur, puis toute une magie. Je ne suis pas très sensible à tous ces trucs de religion, mais là c’était émouvant parce que humainement, ce prêtre était assez touchant. Surtout ce qui était beau là-dedans, c’est qu’il a fait un geste religieux envers nous qui représentait quelque chose pour lui, et il l’a fait dans un contexte où il y a beaucoup de cloisonnements. Il ne savait pas si on était chrétiens. Ma compagne ne fait pas forcément très chrétienne parce qu’elle a l’air indienne. Donc je trouvais ça beau.

L’album peut laisser une sourde impression de malaise, parce que vous parlez surtout des choses qui ne vont pas, de l’agressivité. Est-ce que c’est tout simplement la réalité ?

C’est peut-être plus facile de parler de quelque chose qui est conflictuel. Bon, il y a aussi le prêtre qui nous a oint, les discussions avec Michael Bishop, les femmes juives et musulmanes dans le parc. Je ne fais pas le compte des uns et des autres, j’écris ce qui m’arrive. À la base, c’est vraiment le regard de quelqu’un qui s’assoit dans son coin, qui fait son croquis, qui observe ce qui se passe. Je ne suis pas celui qui dépasse les limites. Si on me dit que c’est dangereux par là, je n’y vais pas (rires).

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Incident au check point de Gaza
© Guy Delisle - Chroniques de Jerusalem - Delcourt 2011

Justement, on sent des les pages de l’album qu’il y a une tension quand même assez importante. C’est ce que vous avez ressenti ?

On est arrivés le mois où un chauffeur palestinien à commencer à rouler sur tous le monde avec son tractopelle. Déjà il y a avait ça. En octobre, et je n’en ai pas parlé, il y a eu un incident avec une voiture qui est rentrée dans des soldats pas très loin de chez nous. Après, il y a quelqu’un qui a tué le cousin de notre bonne. Dans la vieille ville, on se promène et il y a des soldats. Le vendredi du ramadan, il y en a beaucoup, et là on sent que la tension. Les fusils d’assaut, j’ai toujours peur que ça parte tout seul et qu’on se prenne une balle dans la cuisse. Quand vous allez dans un café, on vous demande si vous avez une arme. Ce n’était pas confortable d’y aller avec les enfants. Avec le nombre de portiques de sécurité, on a l’impression de passer sa vie dans un aéroport. Les enfants, curieusement, trouvaient ça flippant, les soldats. Ils n’étaient pas à l’aise. Ils trouvaient ça inquiétants.

Il y a une paranoïa qui s’installe ?

Il n’y a plus d’attentats à la bombe depuis longtemps à Jérusalem, ce qui fait que l’immobilier monte en flèche, mais il y a encore tous ces systèmes de sécurité qui sont là. Donc on a toujours peur que quelque chose se passe, et il y a toujours un petit événement bizarre qui survient.

En même temps, il y a des petites lueurs d’espoir. Comme les femmes juives et musulmanes qui se côtoient avec leurs enfants dans un parc. C’est possible.

Un peu. Elles se côtoient un peu, de temps en temps. Mais souvent, c’est chacun de son côté. J’ai essayé de papoter une fois avec une Juive ultraorthodoxe qui parlait français. Mais ça n’a pas marché. Ils n’ont pas envie de se mélanger. Mais c’était intéressant de voir la diversité dans ce parc. Il y avait des Juives orthodoxes éthiopiennes également.

La scène où un fonctionnaire fait l’effort de bien prononcer l’hébreu pour vous habituer à le comprendre, en pensant que vous êtes russe, est très drôle.

Lui était très gentil et très patient. Parce que sinon, ils sont très bourrus. C’est d’ailleurs ce que disent les Israéliens sur ceux de Jérusalem. Normalement, on n’a pas ce genre d’échange avec les gens à la Poste où quand on fait nos courses. Ils sont assez rudes. C’est pour ça que je choisissais son guichet (rires).

Et vous avez appris quelques mots en phonétique avec ce monsieur ?

Très peu, je ne suis pas doué pour les langues. Pareil pour l’arabe. J’aurais pu, mais j’étais assez occupé.

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Voyage en Jordanie

En terme de dessin, j’ai l’impression que vous vous êtes régalé en faisant les décors, les panoramas. Plus que pour les précédents.

J’ai changé un peu de format, j’ai travaillé sur un petit peu plus grand. J’avais un peu plus de place pour intégrer de l’architecture. Il y a ce phénomène là, et aussi le fait que les gens connaissent mieux Jérusalem que la Birmanie. Le Saint-Sépulcre doit ressembler au Saint-Sépulcre. J’avais fait des croquis sur place. Je les ai ressortis et redessinés.

Et c’était un plaisir ?

Oui, j’aime bien dessiner les architectures. Les croquis, ce n’est quasiment que de la pierre. Dessiner les gens, ce n’est pas trop mon truc. Oui, dessiner de l’architecture, ça me convient. Je préfère d’ailleurs le faire en croquis qu’en bande dessinée. Il n’y a pas la case qui coince, c’est plus libre. Mais il fallait quand même le faire pour placer des décors.

Les croquis, justement, est-ce que vous allez en faire quelque chose ?

Il y en a sur mon blog.

Il y en a aussi en tête de chapitre dans l’album.

Oui, je n’arrivais pas à mélanger les deux, à mettre un croquis à la place d’une case. Je trouve qu’à ce moment là, le lecteur va sortir de ma narration, il va être dans quelque chose de plus réaliste. Donc j’ai choisi les têtes de chapitre. Il y en a donc pas mal sur mon blog et je suis assez tenté de les auto-éditer. À la photocopieuse numérique, en toutes petites éditions. Juste pour le fun.

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L’un des croquis en tête de chapitre

Ils sont très réussis. Ça pourrait faire l’objet d’une exposition.

Mais c’est du carnet. Pour une expo, c’est difficile. On peut les agrandir mais ça perd de sa spécificité. C’est très frustrant le carnet de croquis. J’ai des copains qui ont des piles de carnets. Chez Emmanuel Guibert, il y en a des armoires pleines. Devant l’original, il faut feuilleter. La façon la plus directe de les partager, c’est de les mettre sur le blog. Mais je vais essayer de voir ce que ça donne de les éditer. Au début, je les avais présentées chez Delcourt, mais passer le premier enthousiasme, c’était retombé et on s’était orienté vers l’album. Ils ne font pas de carnets de croquis. Je vois sur Internet, il y en a plein qui le font. Donc je vais me lancer dans l’édition. Mais pas de bande dessinée.

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P. 119 une apparition qui fait froid dans le dos

Toujours au rayon du dessin, il y a quelques pages dans l’album que j’ai trouvées plus ambitieuses. Notamment p.119. Le petit garçon qui apparaît dans la fenêtre avec son regard vide, on dirait une scène d’un film d’horreur.

Oui, c’est ça la BD, on peut faire quelque chose d’assez fort sans texte. Là, j’ai rien à ajouter. J’ai bien bossé (rires).

Déjà, avec cette rue avec les colons d’un côté, les Palestiniens de l’autre, on se demande un peu où on est.

Pour une majorité d’Israéliens, c’est une aberration. Il y a une poignée de gens qui veulent vivre là mordicus. Tout le monde dit que ça ne tiendra pas, qu’il va falloir séparer les choses et que ces colons vont devoir partir. Mais pour l’instant, ils sont là.

P.260-261, il y a une double page à l’ambiance expressionnisme allemand, Fritz Lang, Murnau, qui se détache du reste.

J’ai voulu faire de l’ambiance. Je n’en ai pas fait beaucoup. Je le regrette souvent. Là, il y en a un peu. Une double page, comme ça, où il n’y a pas de texte. Il y en a aussi quand je vais chercher la tortue que je voulais ramener pour les enfants. Je n’en ai pas fait beaucoup, ça ne s’est pas prêté tout le temps. Quand je traverse le check point aussi, je voulais montrer le côté pesant de la structure. Je m’étais dit, « tiens, je vais travailler avec le noir », ce que je n’avais pas fait dans les Chroniques birmanes. Au début, je ne savais pas trop où mettre mes noirs. Et au fur et à mesure, j’y arrivais mieux. Donc à la page 261, je me suis fait plaisir.

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P. 260-261 Guy le Maudit dans l’église luthérienne du Mont des Oliviers

La scène du check point est très impressionnante.

C’est là où la bande dessinée est forte. Combien de fois on le lit, le côté déshumanisant, passer dans un check point 10 fois par jour, mais c’est beaucoup plus fort en dessin. J’entraine le lecteur avec moi dans ce sombre passage.

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La traversée du check point

Mais je les ai refaites plusieurs fois toutes ces pages d’ambiance. Au final, je suis assez content du résultat. Ça tranche du reste, parce qu’il faut que je fasse un petit film d’horreur sur deux pages. Ça donne du rythme. Ensuite, le quotidien devient encore plus quotidien. Ça retombe. C’est l’intérêt. Moi, je tiens à montrer que je me balade dans les gravats, qu’il y a des poubelles qui flambent à côté, et qu’à la limite, c’est assez ennuyeux. Ça met le lecteur dans la position qui était la mienne. Un mec normal dans une situation un peu bizarre, qui se promène et qui essaye de comprendre comment ça se passe tout ça.

Quelle sera la prochaine destination ?

Et bien, il n’y en aura pas d’autres puisque ma femme arrête l’humanitaire. Les enfants sont grands, c’est trop compliqué.

Pourquoi pas le Québec ?

Peut-être. Quand je retourne au Québec maintenant, j’ai le regard d’un étranger. C’est assez intéressant.

Lire la chronique de Didier Pasamonik sur ActuaBD.com

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(par Thierry Lemaire)

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