Jason Lutes : « J’adorerais être publié initialement en Europe »

24 novembre 2008 0 commentaire
  • Travaillant dans une « ligne claire » que ne renierait pas un Giardino, Jason Lutes s’est construit en quelques volumes une réputation iternationale dans le monde du Graphic Novel. Ses récits psychologiques, parfaitement documentés, sont marqués par le souci du détail et surtout celui du travail bien fait. Rencontre avec l’un des meilleurs talents de la scène indépendante américaine.
Jason Lutes : « J'adorerais être publié initialement en Europe »
"Berlin : La cité des pierres" de Jason Lutes
Chez Delcourt en avril 2009

Vos ouvrages sont publiés en France par Delcourt. Comment en êtes-vous venu à la bande dessinée ?

Je lisais des BD dans mon enfance, puis dans mon adolescence. Arrivé à l’université, j’avais un peu laissé tombé la BD : j’avais grandi. Puis, dans els années 1980, j’ai découvert le magazine expérimental d’Art Spiegelman, Raw, et là j’ai soudain réalisé que la bande dessinée pouvait aussi exprimer des choses « artistiques ». J’ai aussi découvert à cette occasion la bande dessinée européenne : Swarte, Ever Meulen, Tardi, Munoz,… Tous ces gens m’ont poussé à faire ce métier. J’ai donc bifurqué vers une école d’art et j’ai travaillé chez l’éditeur de bandes dessinées Fantagraphics à Seattle quand j’étais au lycée. Ma première publication a pu se faire grâce à une bourse donnée par une fondation américaine à un jeune auteur désireux de se publier lui-même. Grâce à cela, j’ai pu publier la première édition de mon livre Jar of Fools (1994) (Double fond, ed. Delcourt). Cela été une belle expérience pour moi car j’ai pu acquérir les premiers rudiments de savoir-faire dans un contexte de grande liberté, en dehors de toute contrainte commerciale ou éditoriale, pour le meilleur ou pour le pire d’ailleurs. Ensuite, j’ai travaillé sur une très longue histoire qui m’a pris près de douze ans de ma vie et que j’espère conclure bientôt : Berlin (Seuil) que j’ai réalisée en parallèle avec mon travail de professeur de dessin dans une école de bande dessinée.

Qu’est-ce qui vous a mené à choisir le thème de Berlin ?

C’était un peu volontariste de ma part. Je voulais raconter une histoire qui me sorte de mon quotidien et de mon environnement familier. Par ailleurs, je voulais découvrir et comprendre des gens qui vivaient dans un autre pays que le mien, dans une autre époque, en clair : élargir ma propre vision du monde. Je n’avais aucun idée de ce qu’était l’Allemagne et encore moins sous le régime de la République de Weimar. Mais plus je faisais de recherches à ce sujet, plus cela me passionnait.

Il y a peut-être un choix esthétique, lié au Bauhaus, à l’expressionnisme allemand.

Oui, absolument. En particulier l’expressionnisme allemand. Je l’avais peu abordé lors de mon parcours académique, mais plus je le découvrais par moi-même, plus je m’y intéressais. La situation politique des années 1920-30 est également fascinante. Lorsque l’Empire allemand disparaît à la suite de la Première Guerre mondiale, les gens se demandent comment construire une société nouvelle alors même que la vie quotidienne des citoyens était en pleine mutation ?

Ca ressemble un peu au changement de régime qui est le vôtre aux États-Unis actuellement ?

Un peu, effectivement ! (rires)

Jason Lutes en octobre 2008 à la Foire du Livre de Francfort
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Votre ouvrage est aujourd’hui traduit en allemand après l’avoir été dans de nombreux pays, dont la France. Quel retour avez-vous eu sur votre interprétation de la République de Weimar ?

Oui, j’ai été traduit en espagnol, en danois, en néerlandais, en finnois, en polonais, en français bien sûr… On m’a dit que cela intéressait aussi la Corée et le Vietnam… Face aux Allemands en particulier, je me montrais très humble car il s’agisssait avant tout de leur histoire après tout. Or, le public allemand s’est montré très accueillant et très généreux vis-à-vis de mon projet. Ils ont accepté ma vision typiquement américaine et finalement très personnelle de leur histoire. Mon éditeur a reçu quelques lettres faisant remarquer l’une ou l’autre petite erreur factuelle comme des panneaux routiers qui n’appartenaient pas à la période évoquée ou l’image d’une construction qui ne figurait pas dans la ville décrite dans le scénario. J’ai ainsi dessiné une gare entière qui n’avait pas à se trouver à l’endroit où je l’avais mise. Mon éditeur Carlsen a retrouvé une photo de la bonne gare et je l’ai entièrement redessinée pour la version allemande. J’ai l’intention de corriger les premiers volumes au fur et à mesure des rééditions pour corriger ces détails.

Quels sont vos projets ?

Ils portent plutôt sur l’écriture que sur le dessin. Je suis en train de chercher des dessinateurs pour les illustrer.

C’est un appel du pied aux dessinateurs français ?

Ah, mais j’adorerais travailler avec des artistes français ! Ce serait même un rêve pour moi que mes ouvrages paraissent initialement en Europe. J’ai 40 ans et j’adorerais illustrer tous ces projets moi-même, mais je n’en aurai pas le temps tant ils sont nombreux. C’est pourquoi je me suis décidé à les confier à d’autres dessinateurs. J’ai ainsi un projet de western dont les personnages principaux seraient des femmes, une histoire dans le Old West qui serait avant tout une aventure d’action.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Didier Pasamonik

Une page de "Berlin" de Jason Lutes. Le tome 1 sera réédité chez Delcourt en avril 2009, le T2 sera édité en septembre 2009
Ed. Le Seuil

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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