Philippe Squarzoni ("Saison brune") : "Le fait qu’une porte de sortie existe ne veut pas dire qu’on va la prendre."

17 avril 2012 0 commentaire
  • Après {Garduno, en temps de paix}, {Zapata, en temps de guerre}, {Torture blanche} et {Dol}, Philippe Squarzoni publie un nouvel album politique en traitant sur 470 pages du problème du réchauffement climatique. Une fois de plus, l'analyse repose sur une documentation dense mais digeste qui présente la situation et les enjeux de ce dérèglement. Plus qu'une somme définitive, c'est une porte d'entrée qui invite le lecteur à approfondir la question. La bande dessinée documentaire comme outil pédagogique.

Avec Saison brune, vous publiez un album encore plus épais que d’habitude. Vous n’avez donc plus de limites ? (rires)

Je pense qu’il ne faut pas dépasser 500 pages. C’est beaucoup pour l’auteur et pour le lecteur. Pour Saison brune, il y a des thèmes et des interviewés que j’ai laissés de côté. On était partis sur une pagination de 150-300 pages. Après avoir fait les deux premiers chapitres, les 100 premières pages, j’ai montré les planches chez Delcourt en leur demandant si ça marchait pour déborder vers 450-500 pages. Et ils ont accepté.

Comment sait-on à quel moment s’arrêter dans l’augmentation de la pagination ?

J’avais fait un plan du livre en listant les thèmes à développer absolument. Qu’est-ce que le réchauffement climatique, quelles sont les conséquences, qu’est-ce que ça implique, d’où viennent les émissions et quelle est la dimension politique de ces changements. Il me semblait qu’il fallait traiter tous ces thèmes en cascade sinon le bouquin n’aurait pas été réussi. J’ai écarté d’autres thèmes pas indispensables. J’ai aussi réfléchi à la façon de traiter certains d’une manière différente quand je me suis rendu compte que je manquais de place.

J’avais prévu de traiter la publicité comme un des thèmes de réflexion. On nous présente en effet une consommation qui serait dépourvue d’effets négatifs et on a envie de ce monde de fiction que la publicité nous présente. J’avais interviewé quelqu’un qui est spécialiste des questions publicitaires et je me suis rendu compte que je n’aurais pas la place de le traiter en tant que tel. J’ai donc décidé de le traiter dans le dessin plutôt que dans la bouche des spécialistes ou en voix off. L’album est donc sans cesse parcouru d’images publicitaires sans que le mot publicité ne soit jamais prononcé.

Philippe Squarzoni ("Saison brune") : "Le fait qu'une porte de sortie existe ne veut pas dire qu'on va la prendre."
Exemples de publicités intégrées à la narration

C’est votre livre le plus épais jusqu’à présent, et c’est celui qui est publié chez un gros éditeur après les Requins marteaux. C’est assez paradoxal.

Je pense que les choses ont beaucoup changé en bande dessinée depuis dix ans. Il y a dix ans, Garduno en temps de paix est refusé partout sauf par les Requins marteaux. D’abord pour des raisons qui tiennent à la qualité du livre. A l’époque, je pense que le dessin était un peu faible. Mais aussi pour des raisons liées à la production. A l’époque, la bande dessinée de reportage (pour celui là, je préfère dire de documentaire), ça n’existait pas trop. Aujourd’hui, ça a changé. Quand les éditions Delcourt ont discuté avec moi de ce projet, ils étaient désireux de me laisser faire ce que j’avais envie de faire. Et puis j’avais quatre livres derrière moi. Et quand il a fallu revoir la pagination, ils avaient quand même 100 pages pour juger de mon travail.

Le paradoxe sur les idées préconçues qu’on pourrait avoir, c’est que j’ai travaillé de meilleures conditions que chez les Requins marteaux. Chez les Requins marteaux, j’étais libre de faire ce que je voulais, mais sans avances sur droit. Donc c’est une liberté sacrément réduite par les conditions socio-économiques de production du livre. Dol, j’ai dû le faire à toute vitesse, en un an et demi, 300 pages, sans avoir le temps de penser les séquences de bande dessinée. Et j’en ai fait un livre très dense. Pour celui là, j’ai eu une avance qui m’a permis de travailler de façon plus tranquille et de faire un livre qui ressemble à ce que j’avais en tête.

Encore une fois, c’est un thème de société qui est développé dans Saison brune. C’est ce qui vous donne envie de faire de la bande dessinée ?

J’ai l’impression que la façon dont un sujet se présente à moi n’est pas différente que pour d’autres auteurs. Un sujet me préoccupe et j’ai envie d’en faire un livre. Il se trouve que la plupart de mes préoccupations sont politiques. Celui là vient de mon précédent livre puisque je comptais consacrer quelques pages à la politique environnementale du gouvernement Raffarin. Je me suis informé sur le sujet en lisant des livres et je me suis aperçu qu’il faudrait beaucoup plus de place pour le traiter. Ce bouquin vient de l’inquiétude liée à la lecture de ces livres. Ça relève du même processus que pour une histoire sentimentale ou de fiction.

Et l’intention de départ de l’album, c’était creuser la question, faire un constat, montrer des choses… ?

Oui, je pense que j’avais envie de creuser la question. Ce qui m’a surpris au départ, c’est de découvrir la gravité du problème comparée à l’ignorance que j’en avais. Et j’imaginais que cette ignorance était relativement partagée par pas mal de gens. J’ai une sensibilité à l’environnement qui ne s’était jamais structurée jusqu’à lire des ouvrages sur ces questions là. Et quand je découvre la gravité de ce qu’on a enclenché et l’ampleur des changements qu’il faudrait mettre en œuvre pour éviter les conséquences les plus graves du réchauffement, là je me dis qu’il y a un problème. Qu’on vit à la porte de quelque chose qui est tout à fait colossal.

Dès le départ, vous prenez comme base de l’analyse, les conclusions du GIEC. Il y a un certain nombre de scientifiques qui contestent ces conclusions. Vous les avez tout de suite mis de côté. Ce n’était pas crédible cette opposition au discours du GIEC ?

Ma position, de manière générale, c’est de croire ce que dit la science. Donc, quand la science me dit que le Sida ne se transmet pas par la salive mais par les relations sexuelles et les transfusions sanguines, j’y crois. Quand la science me dit que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil et non l’inverse, j’y crois. Quand on me dit qu’un réchauffement est en cours et qu’il est d’origine humaine, j’y crois.

Les travaux du GIEC sont ce que nous dit la science aujourd’hui. Le GIEC ne fait pas de recherches. Il fait appel à des scientifiques du monde entier, spécialistes des températures, des glaciers, de la composition chimique de l’atmosphère, etc, pour tirer des conclusions. Il publie un rapport qui est mis à disposition de l’ensemble du monde scientifique. Le GIEC répond aux critiques une première fois. Il rédige un nouveau rapport qui est critiqué une seconde fois. Au final, il y a unanimité de la communauté scientifique sur les conclusions du GIEC. Après, il y a des personnalités, et il se trouve que certains sont des universitaires et des scientifiques, qui vont contester ça. Mais ce sont leurs opinions, ce n’est pas ce que nous dit la science. J’ai décidé de m’appuyer uniquement sur les rapports du GIEC. Ça ne veut pas dire que le GIEC a réponse à tout.

Saison brune n’est pas un livre à conseiller aux anxieux, parce que les conclusions sont quand même assez pessimistes. Il n’y a rien à attendre des nouvelles technologies, pas grand chose des énergies renouvelables, ce n’est pas vraiment possible de changer le mode de vie aux États-Unis ou dans les autres pays industrialisés, il est déjà trop tard. C’est la couverture grise qui donne ce ton à l’album ?

J’imagine que d’autres auteurs auraient terminé le livre différemment. La sortie toute trouvée était de dire que si tout le monde fait attention, si on devient un peu plus sobre, si les hommes politiques s’y mettent, ça devrait aller. J’aurais aimé le finir comme ça. On en a discuté avec l’éditeur en se demandant si on terminait de manière positive. Je pense qu’il y a une porte de sortie qui repose sur un mélange de bouquet d’énergies renouvelables et des politiques massives de réduction des énergies, d’efficacité énergétique et de tout ce qui permet, à service rendu égal de consommer moins d’énergie. Ça répond à la problématique climatique et à celle de l’épuisement du pétrole.

C’est la lueur d’espoir.

Ça ouvre une fenêtre. Le fait que cette porte de sortie existe, ça ne veut pas dire qu’on va la prendre. Si je suis honnête avec moi-même, je ne crois pas qu’on la prendra. Mais le lecteur peut se positionner par rapport à ça.

Ce qui est bien montré dans le livre, c’est que tout est lié. Il n’y a pas seulement le climat en jeu. Il y aura des conséquences économiques, de politiques internationales, etc.

Ça décrit la façon dont le bouquin a grossi. Ne pas traiter tous ces thèmes aurait été rater le livre, je pense. J’espère que ce fourmillement invite le lecteur à se poser des questions.

D’ailleurs, Saison brune n’est pas à prendre comme un pamphlet ou un livre militant, orienté.

C’est certainement dû à ma position de profane sur ces questions là. J’essaye, avec honnêteté, d’évaluer toutes les options. Par exemple, sur le nucléaire, je n’avais pas d’opinion. Dans le spectre d’auteurs que j’ai lus, il y avait des pros et des anti-nucléaires. Les pros avaient des arguments, mais il me semblait qu’ils ne répondaient pas au manque et donc que le nucléaire n’était pas suffisant. Après, il y a des décisions politiques sur le risque, le traitement des déchets. De la même manière pour la maîtrise de l’énergie.

Le ton général de l’album évite la dramatisation, en présentant les faits de manière assez froide. Pourtant, il y a quand même quelques cases qui introduisent une dramatisation comme la planche 126 par exemple.

J’ai tendance à être relativement sobre dans la gestion de l’image. J’ai fait une bande dessinée sur la Shoah et je n’ai pas mis d’images telle que la documentation graphique nous les propose. Non pas pour nier l’existence de la Shoah mais parce qu’il me semblait que ces images étaient inscrites dans nos esprits. On pouvait être plus fort sans les montrer. Ce n’est pas la peine d’en mettre beaucoup pour faire ressentir beaucoup. La page que vous montrez est au ¾ occupée par des nuages. Et pourtant, elle est ressentie comme une dramatisation. Effectivement, narrativement c’est un petit coup d’accélérateur, sans être trash. Ces pages sont un peu plus présentes sur Saison brune, d’abord parce que j’en suis plus capable qu’avant. Et puis c’est aussi une influence de mes lectures de comics américains. Le moment le plus emblématique, c’est la double page sur le tableau de Altdorfer.

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La planche 126

Il y a beaucoup de monologues cadrés sur le visage de l’intervenant. A certains moments, on ne s’intéresse plus au dessin et on ne regarde que les bulles. Comment avez-vous géré ce problème de l’interaction entre l’image et le texte ?

La difficulté de ce genre de bouquin, c’est de faire de la bande dessinée en mettant toutes les informations. Ne pas faire une somme, mais faire un album de bande dessinée. C’est le point délicat. Souvent, on voit les auteurs éviter cette difficulté là en mettant les informations à la fin dans un dossier. Je ne pense pas que Delcourt m’aurait proposé un dossier, mais mon idée c’était de rendre le dossier inutile en mettant toutes les informations dans la bande dessinée.
Pour cela j’ai toute une palette à ma disposition et elle est énorme. Il y a du dialogue, des images métaphoriques, de la narration à la première personne, de la narration de l’ordre du discours en voix off. Et puis il y a aussi l’interview face caméra qui est peut-être assez inédite en bande dessinée mais qui vient directement du cinéma documentaire.

C’est un moment où le lecteur va se concentrer sur le texte. Alors, il ne faut pas trop en faire mais c’est un moment où il peut se passer des choses. Dans le livre, je l’utilise à chaque fois de manière différente. Je peux faire alterner une case face caméra avec une case métaphorique. Parfois, il peut y avoir plusieurs pages face caméra et dans ce cas, j’essaye de ne pas mettre trop de texte dans les bulles. Et j’essaye de mettre plusieurs intervenants pour donner du rythme. Avec un principe fort : si les personnes interviewées m’ont intéressé, elles intéresseront le lecteur, même sur plusieurs pages. Et ce n’est pas moins de la bande dessinée que des planches silencieuses.

Parallèlement, il y a une problématique plus personnelle. Comment se positionner par rapport au réchauffement climatique ? Avec les contradictions qui s’y rattachent. Pour vous, il y a le problème des voyages en avion. Ça ajoute de l’humanité aux chiffres bruts.

Ça faisait partie du questionnement. L’épisode du renoncement à la résidence artistique au Laos arrive au moment où je découvre toute cette problématique. J’avais déjà accepté le voyage et je suis revenu sur ma décision à cause du déplacement en avion. Mais c’était inutile parce que l’avion a décollé quand même. Une partie de ce qu’on peut faire individuellement est inutile. Ça relève plus du sacrifice que véritablement d’une réduction des émissions. L’ampleur des changements est telle qu’elle nous échappe, mais elle n’échappe pas aux politiques. Il est important d’avoir ce questionnement individuel, mais il est aussi important de savoir que ça doit se décider à un autre niveau.

Avez-vous une idée de l’impact que peuvent avoir vos livres politiques sur votre lectorat ?

Pas vraiment, mais j’ai des retours de lecteurs qui ont été touchés par mes livres et qui les ont offerts, ou à qui on les a offerts. Il y a des gens qui ont des opinions politiques proches des miennes qui m’ont dit que ça les avait émus ou leur avait appris des choses. Mais j’ai aussi des retours de gens qui n’ont pas les mêmes opinions politiques que moi et qui me disent « je suis plutôt de droite, mais votre livre m’a fait réfléchir ». Je me souviens aussi d’un vieux monsieur qui me disait « je l’ai offert à mon petit-fils qui m’inquiète parce que j’ai l’impression qu’il vire à droite. J’espère qu’il va le lire et que ça va le foutre par terre ». (rires) De toutes manières, ce ne sont pas des livres qui peuvent plaire à tout le monde.

Pour finir, pouvez-vous nous parler de vos prochains projets ?

Ce sera probablement une fiction. Je ne peux pas en dire plus pour l’instant parce que ce n’est pas encore vraiment décidé, mais je pense que ce ne sera pas un livre politique.

(par Thierry Lemaire)

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