Lecture en confinement #35 : "Krazy Kat. Les Quotidiennes de 1934" - Par George Herriman (trad. M. Voline) - Les Rêveurs

20 avril 2020 0 commentaire

CONFINEMENT. Le confinement aura été la période idéale pour recycler nos vieux dictons. La répétition du quotidien d’un confiné ? Les jours se suivent et se ressemblent. Le plus dur est derrière nous ? Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Le déconfinement des Français aura lieu le 11 du mois prochain ? En mai, fait ce qu’il te plaît. Ces vagues pensées à l’emporte-pièce ont au moins l’avantage de remplir le vide voire la vacuité créés chez certains par le manque de relations sociales.

Nous aurons tout à gagner à remplir ce vide par d’heureuses lectures. Celle des Quotidiennes de 1934 de George Herriman, recueil traduit et édité par Les Rêveurs en 2017, en fait partie. La légèreté et la finesse tant graphiques qu’intellectuelles du maître américain sont hautement recommandables par temps calme, elles le sont encore davantage par temps troublé.

George Herriman, né en 1880 et décédé en 1944, créateur principalement mais pas uniquement de Krazy Kat, est considéré à la fois comme un pionnier, un classique et une référence quasiment indépassable de la bande dessinée mondiale. Ayant débuté très jeune dans la presse, il a créé de nombreux comic strips, dont la plupart sont aujourd’hui - injustement - méconnu. Il faut dire qu’il est difficile de surpasser l’aura de Krazy Kat, chef-d’oeuvre du genre lancé à la fin de l’année 1913 et qui dure jusqu’en 1944.

Le succès de George Herriman doit beaucoup à William Randolph Hearst, magnat de la presse qui l’a soutenu de façon indéfectible. Il le doit encore plus à la fascination que fait naître son trio de personnage. Krazy Kat, Ignatz Mouse et le sergent Pupp ont des relations à la fois basiques - pour l’essentiel, la souris balance une brique derrière la tête du chat pendant que le chien s’échine à la stopper - et complexes - un condensé de la comédie humaine. Très poétique, jouant du nonsense mais aussi du gag au premier degré, Krazy Kat est également un plaisir esthétique grâce au minimalisme mouvant de Coconino County, coin d’Arizona où se déroule Krazy Kat.

Lecture en confinement #35 : "Krazy Kat. Les Quotidiennes de 1934" - Par George Herriman (trad. M. Voline) - Les Rêveurs
"Krazy Kat. Les Quotidiennes de 1934" de George Herriman © Les Rêveurs 2017
"Krazy Kat. Les Quotidiennes de 1934" de George Herriman © Les Rêveurs 2017

Si les sunday pages de Krazy Kat sont maintenant bien connues des deux côtés de l’Atlantique, Les Rêveurs en ayant édité entre 2012 et 2015 quatre volumes couvrant les années 1925 à 1944 [1], les strips quotidiens étaient moins accessibles [2]. Le recueil des Quotidiennes de 1934, qui rassemble les strips de Krazy Kat parus dans la presse nord-américaine du lundi 25 décembre 1933 au lundi 31 décembre 1934, permet de pallier ce manque.

Cela fait alors vingt ans que Krazy Kat est sur les rails. George Herriman est un dessinateur reconnu. Le « Krazy Kartoonist » a pu voir ses personnages adaptés en produits dérivés, au cinéma et même en ballet jazz. Ces adaptations n’ont souvent que peu à voir avec le strip original, mais permettent à Herriman de placer sa famille à l’abri du besoin. La vie ne sourit cependant pas totalement au dessinateur. Il a perdu sa femme en 1931 dans un accident de voiture, et la douleur le plonge dans une dépression dont il ne sortira jamais vraiment. Cela ne l’empêche pas de continuer à réaliser une bande dessinée certes parfois teintée d’une pointe de nostalgie, mais globalement joyeuse.

Même si Herriman n’a pas à craindre d’être lâché par Hearst, il doute un peu ou du moins, en 1934, se questionne. Cela se ressent dans les derniers strips de 1933 et les premiers de l’année suivante. Son « vieux gag » de la brique touchera-t-il encore ses lecteurs ? Rien n’est moins sûr, mais le dessinateur creuse une veine qu’il n’a pas totalement épuisée et donne en 1934 encore quelques moments de gloire à l’humour slapstick. Sa page dominicale, en parallèle, lui permet d’ailleurs d’approfondir encore davantage l’innovation et la réflexion sur le langage et la composition.

Certains gags forment de petits arcs s’étendant parfois sur plusieurs jours, rarement plus d’une semaine. Malgré les répétitions, le dynamisme et l’invention l’emportent. Herriman joue avec les décors mais aussi, parcimonieusement, avec les cases. Nous comprenons même, au détour de deux strips, que le genre de Krazy Kat est indéterminé. Enfin surgit de temps à autre et de façon presque inopinée entre deux situations comiques un éclair de génie, comme lorsque Krazy Kat, renonçant à écrire ses mémoires, affirme : « ce que je sais de moi, j’ai honte de l’écrire, et ce que je sais des autres, j’ai peur de l’écrire ».

FH

"Krazy Kat. Les Quotidiennes de 1934" de George Herriman © Les Rêveurs 2017
"Krazy Kat. Les Quotidiennes de 1934" de George Herriman © Les Rêveurs 2017
"Krazy Kat. Les Quotidiennes de 1934" de George Herriman © Les Rêveurs 2017
"Krazy Kat. Les Quotidiennes de 1934" de George Herriman © Les Rêveurs 2017

Krazy Kat. Les Quotidiennes de 1934 - Par George Herriman - Les Rêveurs - préface de Michael Tisserand - édition originale : The Library of American Comics presents King Features Essentials. Volume I : Krazy Kat, IDW Publishing, 2016 - traduction de l’anglais (États-Unis) par Marc Voline - maquette de couverture par Manu Larcenet & adaptation graphique par François Giraudet - 29,5 x 12 cm - 336 pages noir & blanc et couleurs - couverture cartonnée, signet - ISBN 9791091476843 - parution le 26 octobre 2017.

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[1Le premier tome a reçu le Prix du patrimoine au Festival d’Angoulême 2013.

[2Charlie Mensuel dans les années 1970 puis Futuropolis dans les années 1980 avaient déjà publié des strips de Geo Herriman.

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