Lecture en confinement #51 : "Docteur Vertigo" - Par Marti - Cornélius

6 mai 2020 5 commentaires

CONFINEMENT. Comment le monde de l’édition se remettra-t-il de la période que nous traversons ? Bien des petites maisons déjà fragiles, des auteurs précaires et des libraires indépendants risquent de faire les frais d’un confinement de presque deux mois, du maintien - certes indispensable - de mesures de distanciation physique... Et de la timidité des politiques publiques, au moins en France. Si l’audiovisuel et le spectacle vivant sont directement soutenus, les acteurs de l’édition le sont moins. Au point que l’on peut craindre que « BD 2020 » soit pour beaucoup leur dernière « année de la bande dessinée ».

Il est un personnage de bande dessinée un peu méconnu mais qui aurait pu connaître son heure de gloire ces dernières semaines. Il s’agit d’Alicia, la figure centrale de Docteur Vertigo, bande dessinée de l’Espagnol Marti Riera parue à la fin des années 1980 et adaptée par les Éditions Cornélius il y a deux ans. Car Alicia est d’abord confinée dans son appartement, négligée par son mari et profondément déprimée, puis dans son propre cerveau, qui produit des angoisses ravivées par des expériences traumatiques.

Lecture en confinement #51 : "Docteur Vertigo" - Par Marti - Cornélius
Docteur Vertigo © Marti Riera / Éditions Cornélius 2018

Marti Riera est né à Barcelone en 1955. Il est toujours vivant, mais a abandonné la bande dessinée depuis pas mal d’années. Il fait pourtant partie des créateurs de la revue underground espagnole El Vibora, née en 1979. Rassemblant aussi bien des artistes de la péninsule ibérique, comme Nazario, que des étoiles montantes de la bande dessinée alternative mondiale, comme Art Spiegelman, El Vibora reflète le dynamisme de l’Espagne post-franquisme autant qu’elle le secoue. Elle s’attaque ainsi à l’ordre moral - les institutions catholiques ont marché avec Franco - et aux pesanteurs de la tradition.

C’est également ce que fait Marti dans ses bandes dessinées, et notamment dans Docteur Vertigo. Lui qui a quitté El Vibora avant son virage commercial n’aura pas eu le temps, du fait de son retrait rapide, de produire des œuvres édulcorées. Connu principalement pour Taxista, il décrit un univers sombre, troublant, parfois violent. La sortie du franquisme ne signifie pas pour lui un présent joyeux ni un avenir radieux.

Docteur Vertigo © Marti Riera / Éditions Cornélius 2018

Docteur Vertigo correspond parfaitement à cette rapide description. Il faut ajouter cependant, à la remise en cause des valeurs maritales, familiales et religieuses, un goût prononcé pour la provocation, via un usage du thème de la sexualité à la limite de la déviance, et un recours aussi farfelu qu’imaginatif à la psychiatrie et la psychanalyse. L’ensemble est un peu dérangeant aujourd’hui. Il devait l’être encore davantage lors de sa parution en feuilleton dans El Vibora en 1989.

Alicia est le jouet de son éducation traditionaliste, de son mari hypocrite et infidèle, et des pires tordus que l’on puisse imaginer. À bout de nerfs, elle est d’abord prise en charge par un certain Professeur Trauman, qui se révèle être un pervers et profiteur de la pire espèce. Il ne fait qu’aggraver la situation de la jeune femme, qui ne doit finalement son salut qu’à l’intervention, mêlant psychanalyse et médiumnisme, du Docteur Vertigo.

Alicia parvient-elle à s’en sortir ? Difficile à dire. Là n’est pas le plus important. Docteur Vertigo, dont le dessin et l’encrage rappellent fortement ceux de l’Américain Charles Burns, intrigue, inquiète et étonne. Il y condense un héritage de la bande dessinée « de gare », hommage aux pulps qui ont circulé en Amérique du Nord comme en Europe, et des expérimentations formelles, en particulier dans la composition des planches. Voilà une redécouverte qu’il ne fallait donc pas négliger plus longtemps...

FH

Docteur Vertigo © Marti Riera / Éditions Cornélius 2018
Docteur Vertigo © Marti Riera / Éditions Cornélius 2018
Docteur Vertigo © Marti Riera / Éditions Cornélius 2018

Docteur Vertigo - Par Marti Riera - Cornélius - collection Solange - édition originale chez La Cùpula, Espagne, 1988-1989 - traduction de l’espagnol par Pascal Pierrey - adaptation par Hugues Bernard & Jean-Louis Capron - 22 x 29 cm - 72 pages en noir & blanc - couverture souple avec rabats - ISBN 9782360811083 - parution le 7 juin 2018.

Lire également sur ActuaBD :
- Mort du grand éditeur espagnol Josep María Berenguer, fondateur de la revue El Vibora
- El Vibora renaît (gratuitement) à la faveur du Coronavirus
- Les Éditions Cornélius mettent en ligne tous les numéros de leur revue "Nicole"

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
5 Messages :
  • J’ai lu Docteur Vertigo il y a bien longtemps, mais je me souviens que l’auteur était très influencé par Chester Gould et son Dick Tracy.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Frédéric HOJLO le 6 mai à  20:46 :

      Oui, graphiquement il y a un peu de ça. Un Dick Tracy bien essoré et sous substances plus ou moins illicites, mais quand même.

      Répondre à ce message

      • Répondu par Gonzalo Izquierdo le 7 mai à  10:14 :

        Il me semble avoir lu que c’est une influence que Martí revendiquait. Mais ça remonte à loin. J’ai du lire ça au tout début des années 90.

        Répondre à ce message

      • Répondu par laurent le 7 mai à  11:11 :

        pas "essoré" du tout l’influence de Dick Tracy, au contraire. plutôt un jusqu’au boutisme de ce que le strip annonce, ce à l’image de ce que d’autres auteurs contemporains (Charles Burns, Joost Swarte, Ted Benoit) ont pu réaliser via leurs influences respectives.
        "essoré" ? c’est mal comprendre ce type de bande dessinée.

        Répondre à ce message

        • Répondu par Frédéric HOJLO le 7 mai à  11:51 :

          Nous sommes bien d’accord ici, tous trois, sur ce que Chester Gould a pu donner, même lointainement, à Marti.

          Car quand j’écris "essoré", c’est pour dire "pressé" et "trituré", avec ce qui en découle après ce type d’action : on garde comme un suc ou un jus, qui coule de Dick Tracy à Taxista.

          Répondre à ce message