Audrey Spiry ("En Silence") : « Avoir un projet commun est un élément déterminant dans la réussite d’un couple »

10 septembre 2012 2 commentaires
  • {{L’eau comme révélateur de nos propres questionnements sur l’amour et les relations de couple. Voici résumé en quelques mots le thème d’En Silence, la première œuvre en bande dessinée d’Audrey Spiry.}}
Audrey Spiry ("En Silence") : « Avoir un projet commun est un élément déterminant dans la réussite d'un couple »
Audrey Spiry
Audrey Spiry à Bruxelles au printemps dernier

Pour un premier essai, vous nous proposez une œuvre bien surprenante !

En Silence est un projet de longue haleine, cher à mon cœur. L’accouchement de ce livre ne fut pas simple car je travaille dessus depuis des années et je revenais souvent sur certaines séquences. Je me disais souvent que telle idée n’allait pas fonctionner. Tout se faisait aussi par rapport à mes émotions donc forcément, il y avait des côtés très abstraits et je me disais déjà que je n’aurais le résultat final qu’au bout de deux ans.

Votre livre pousse à la réflexion.

En effet, c’était mon but ! Souvent, les gens me disent qu’une fois l’avoir lu, ils veulent s’y replonger une deuxième fois car il y a des passages qu’ils n’ont pas bien compris. Leur lecture est perturbée par leurs propres questionnements et ils ont besoin de s’y remettre.

Vous venez de l’animation. Quel a été le déclic qui vous a poussé à faire de la BD ?

Je suis venu à la bande dessinée par rapport à ce projet-là mais cela ne s’est pas fait du jour au lendemain, car je ne me destinais pas à ce média, à l’origine. Cela s’est fait par détours.

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Balade au bord de l’eau
(C) En Silence, Audrey Spiry, Casterman

J’avais 25 ans lorsque le projet En Silence est né, le même âge que Juliette, mon personnage principal. C’est un moment de ma vie où je me posais beaucoup de questions. Un jour, pendant mes vacances, j’ai fait une journée de canyoning et le déclic de l’eau m’est venu à ce moment là. L’élément aquatique est quelque chose de perturbant mais en même temps, on peut en faire un personnage formidable ! On peut en faire un être rassurant, angoissant et délicat à la fois.

Il y a tellement d’adjectifs que l’on peut coller à l’eau que j’ai trouvé que ça correspondait vraiment aux émotions que l’on peut ressentir à cette époque de la vie où l’on doit faire des choix importants. C’est un âge charnière et je ressentais la nécessité de créer parce que je n’arrivais pas à bien formuler tout ce que j’avais en moi avec des mots. Comme beaucoup de dessinateurs, on a tout de suite des images qui nous viennent à l’esprit.

De plus, comme je viens de l’animation, l’aspect sonore vient aussi ajouter son grain de sel. Je pense que le déclic est là. Je ne me voyais pas non plus le faire au travers d’un projet d’animation parce que je me suis dit que ça allait me prendre six années de ma vie. J’étais seule et je n’avais aucun subside pour le mener à bien. Même si En Silence représente deux ans et demi de travail, je suis contente de l’avoir fait en bande dessinée. Toutefois, le son me manquait donc j’ai fait en sorte que la mise en scène apparaisse comme quelque chose de musical.

Selon vous, est-ce que la différence d’âge qu’il y a entre Luis et Juliette est un facteur de la déliquescence de leur couple ?

Non, non, non ! Pour Luis, j’avais besoin de camper mon personnage masculin en tant qu’homme accompli, pour faire le contrepoids avec Juliette qui ne s’est pas encore totalement épanouie en tant que femme. On sent que la difficulté d’engagement de Luis vis-à-vis d’elle vient de là. Il ne peut pas changer du jour au lendemain.

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Luis...
(C) En Silence, Audrey Spiry, Casterman

En fait, ils ne sont plus sur le même rythme, contrairement à l’autre couple qui semble pleinement épanoui.

Effectivement, et vous noterez qu’il y a aussi une grande différence d’âge entre eux. La différence c’est que ce couple-là s’est formée à un moment-charnière de leur vie à tous les deux : ils souhaitaient avoir des enfants et fonder une famille. Je pense qu’avoir un projet commun est la clé de beaucoup de choses finalement.

J’ai beaucoup d’affection pour ce second couple car ils sont très différents physiquement parlant, mais pourtant, ils vont bien ensemble. Tandis que Luis et Juliette ont le même profil physique, mais ça colle moins entre eux.

Tout à l’heure, vous avez parlé de l’eau comme d’un personnage à part entière. Comment est venue cette idée ?

C’est souvent ce que je ressens avec la nature, car j’ai tendance à la personnifier. Certaines visions de paysages sont tellement intenses que j’ai du mal à les percevoir comme des éléments sans vie. À mes yeux, c’est d’autant plus vrai pour une eau de canyoning ou une eau vive, qui est extrêmement variée, qui peux te soulever et te remuer dans tous les sens ! C’est pour cela que je lui ai donné à certains moments une forme anthropomorphique. C’est comme un révélateur. A ce propos, quand tu écoute certains navigateurs, ils parlent de la mer comme d’une entité à part entière.
Il y a aussi des moments ou je perçois l’eau comme une mère, au sens propre du terme, car j’ai le sentiment que l’on ne peut pas tricher avec elle.

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(C) En Silence, Audrey Spiry, Casterman

Certains passages de cette journée de canyoning font vraiment peur, en particulier pour les enfants. Rassurez-nous, vous avez romancé tout cela ?

Oui, ne vous inquiétez pas (rires) ! En fait, je voulais montrer par ces séquences que l’on a beau vouloir couver nos enfants, au final ils seront toujours livrés à eux-mêmes. Et puis, je voulais faire des enfants des personnages indépendants et pas juste des faire-valoir. Effectivement, ça choque pas mal de gens, mais cela renforce le fait que face à la nature, nous ne sommes rien.

Quel est votre parcours ?

J’ai débuté par de la magie lorsque j’étais toute petite car mon père était magicien. J’ai fait deux ans de prestidigitation et durant cette période, j’ai fait des cabarets et j’ai animé des festivals. Cette discipline a beaucoup influencé ma vision et ma perception des choses. Les prestidigitateurs sont des personnes assez étonnantes. J’ai aussi compris que le vrai spectacle se passe dans les coulisses et pas sur scène. J’aimais bien le silence et l’intimité des coulisses. Du coup, cela m’a mené - indirectement - à la peinture. Je suis une hyperactive de naissance et l’usage des couleurs m’absorbe et me calme. Plus tard, j’ai fait des études d’art appliqué durant lesquelles j’ai débuté par le design d’objets. Ces études m’ont moyennement passionnée car ce qui me plaisait le plus c’était de mener à bien des projets et d’être dans la phase d’expérimentation.

Spontanément, je suis revenu à mon premier amour qui est la peinture mais je ressentais une frustration car j’avais conscience qu’il me manquait quelque chose. C’est comme cela que j’ai atterri dans l’animation. J’ai fréquenté une école d’Angoulême, l’EMCA [École des Métiers du Cinéma d’Animation, NDLR]. À l’époque, c’était encore un petit truc familial et très expérimental pour le coup. Nous avions une liberté artistique immense et ça ma complètement débridée ! Dans l’animation, cela ouvre des portes à énormément de possibilités car le mouvement est un moyen d’expression qui permet de dire des choses d’une façon que ni la littérature, ni le dessin ne permettent d’exprimer. Enfin, j’ai fini par la BD.

La magie, la peinture, l’animation…Vous êtes une véritable touche-à-tout !

Mon parcours est surtout marqué par l’envie de faire des projets. Mon art est totalement subordonné à cela ! C’est ce qui conditionne le fait que je passe d’un moyen d’expression artistique à un autre. Si on me demandait de faire de la scénographie ou de la danse, par exemple, eh bien, je le ferais...

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(C) En Silence, Audrey Spiry, Casterman

(par Christian MISSIA DIO)

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