Cosey : « "Celle qui fut" signe-t-il la fin des Jonathan ? Peut-être pas... »

20 septembre 2013 1 commentaire
  • Mis à l'honneur successivement à Solliès-Ville, au Prix Diagonale en Belgique et au prochain festival de Blois, Cosey nous revient avec un nouveau Jonathan, qui pourrait bien être le dernier de la série. Mais il est sans aucun doute l'un des plus beaux et des plus intimes de la série.

Cosey, avec son personnage-miroir Jonathan, nous entraîne à nouveau dans son univers si particulier. Celle qui fut renoue avec les racines de la série car, comme dans Souviens-toi Jonathan, on part explorer la jeunesse du héros. Un album savoureux qui offre son lot de paysages et lumières, et la sensation de percevoir les odeurs et les parfums du voyage, d’entendre les sons et les chansons du pays.

Le jeune héros partage d’ailleurs ses albums de bande dessinée préférés avec ses amis, l’occasion pour l’auteur de nous adresser quelques clins d’œil nostalgiques. Les amateurs peuvent découvrir également cet album dans une version à tirage limité, agrémenté d’un dossier complémentaire. Rencontre avec son auteur.

Cosey : « "Celle qui fut" signe-t-il la fin des Jonathan ? Peut-être pas... »Votre nouveau tome de Jonathan Celle qui fut est particulier à plus d’un titre. Une fois de plus, vous débutez doucement, comme dans un voyage dans lequel vous désirez entraîner le lecteur ?

Plus qu’un tome, je préfère parler de titre, car chaque album de Jonathan se suffit à lui-même. Certains trouveront peut-être mon introduction un peu longue mais, même en tant que lecteur, j’aime ces lentes entrées en matière, où l’on découvre les décors et les personnages, avant d’entrer dans le vif du sujet.

Je pars effectivement de notes prises durant mes voyages pour en partager les expériences. J’évoque des odeurs, des sons, des moments partagés avec les autochtones, qui permettent d’apporter des notes personnelles qu’on n’aurait peut-être pas en se documentant uniquement par Google.

Impossible de ne pas faire le lien avec le premier titre de votre série Souviens-toi Jonathan dans lequel votre personnage se lance dans la quête d’un amour perdu… Avez-vous réalisé volontairement cet écho, de façon à boucler la boucle de votre univers ?

Cela s’est fait de manière impromptue, non calculée. En effet, on boucle le cycle en faisant référence à ce premier amour de Souviens-toi Jonathan, qui continue à hanter ses pensées alors que je la présente en filigrane du récit. C’est donc bien la fin d’un cycle, comme le comprend le lecteur à la fin de Celle qui fut, une référence de plus à ce premier amour du tome 1. Je ne dis pas que c’est forcément la fin des Jonathan… On verra.

On retrouve finalement deux fantômes dans ce récit, chacun parlant à un des deux héros ?

Je voulais jouer sur cette double rencontre et double séparation : chaque personnage possède sa voix à qui il parle, mais qui le hante également. Et le parcours qu’ils vont suivre va amener ce départ de ces deux voix, qui partent sans doute ensemble, pour les laisser les deux héros vivre leur propre destin en commun.

Et toujours dans ce concept de boucler un cycle, vous revenez sur une thématique déjà abordée plus légèrement dans Souviens-toi Jonathan : l’enfance de votre personnage. Aviez-vous eu depuis toujours l’idée de lever ce pan de voile ?

Non, pas du tout, j’ignorais réellement ce qu’il en était. Je ne pars d’ailleurs jamais sur un thème précis. En réalité, je suis toujours en recherche d’idées, d’éléments à regrouper… et pas forcément pour Jonathan ! Puis j’ai trouvé ces pistes qui m’ont ramené vers mon personnage fétiche, ainsi qu’à son enfance-adolescence.

Votre propre passé est évoqué, lorsque votre héros échange ses bandes dessinées avec ses amis de ce pensionnat en Inde...

Oui, là c’est bien entendu purement autobiographique ! J’ai effectivement placé quelques-uns des albums qui m’ont marqué comme Le Nid des Marsupilamis ou Le Temple du Soleil. Mais pour ma part, personne n’a jamais découpé dans mes albums. Heureusement pour lui ou elle car je l’aurai tué et je serais en prison aujourd’hui ! (Rires) Plus sérieusement, Jonathan n’est bien entendu pas une autobiographie, mais je veux y mettre des éléments personnels.

L’exposition de Champaka reprend des planches de tous les Jonathan.
On peut donc y retrouver autand de premières planches...

Comment s’est déterminé le caractère du personnage féminin qui est au cœur de cet album ?

Je sentais réellement le caractère marqué de cette héroïne qui affirme très sincèrement ne pas craindre la mort. Je voulais évoquer cette révolte, ce qui se traduit par la quête sur les raisons du décès de ses parents.

Vous travaillez une séquence avec un agencement graphique assez audacieux, en jouant sur la composition d’un mandala !

Oui, deux filles sont recluses dans un souterrain. Je voulais jouer avec l’obscurité, et les formes qu’on croit discerner. De là à voir un mandala, il y a une marge, mais cela me permettait d’évoquer ces moments de silence et discussion dans le noir de cette sorte de cave. Je voulais jouer sur le fameux rituel d’initiation dans l’antre de Kali, évoqué par ces gamins depuis le début. Sans dévoiler tout le récit, il est évident que Kali joue un rôle particulier dans le récit et dans le caractère de cette héroïne. J’aime ce type d’ambiguïté.

Il faut aussi évoquer le très beau tirage limité de ce titre qui comprend un dossier intéressant...

Oui, je reprends des aquarelles et des études de personnages dans ce dossier, sur un papier différent, plus épais. Mais j’ai voulu mettre surtout les photos de mes voyages qui m’ont inspiré des passages du livre. Je trouvais cela amusant. Je montre aussi la photo d’une rencontre, celle d’un peintre d’enseigne dont j’ai pu admirer la dextérité : avec juste deux lignes pour indiquer les limites supérieures et inférieures, il parvenait à réaliser un lettrage ultra-méticuleux. J’étais bluffé. Nous avons fait connaissance, et j’ai finalement réalisé un dessin sur la façade en question.

Vous parlez d’une fin de cycle avec Celle qui fut. On avait pu ressentir précédemment une autre pause dans la série, à la fin des années 1980, lors du périple américain. Sont-ce les mêmes impressions que vous ressentez actuellement ?

Pas vraiment. Je ressentais plutôt un certain ennui. À l’époque, j’avais l’impression d’avoir tout dit, et de me répéter en plaçant Jonathan au Tibet. J’ai donc réalisé une série de one-shots. Puis, j’ai eu l’occasion de retourner au Tibet, dans des provinces très difficiles d’accès et donc très peu touristiques. Ce qui a rallumé mon envie de remettre en scène mon personnage. Actuellement, j’ai envie de laisser Jonathan se reposer… Peut-être pour toujours ? Je l’ignore. Si j’y reviens, j’aurais envie d’amener quelque chose de différent, mais comment… ? Mon prochain album sera donc certainement un one-shot.

... que celles du dernier album !

Les amateurs de Jonathan ont pu profiter ces dernières années de belles intégrales en grand format publiées par Le Lombard. Comment avez-vous perçu cette démarche ?

J’avoue que j’y étais assez réfractaire, en prenant cela comme un enterrement de première classe, et j’ai finalement cédé, bon gré mal gré. Mais j’ai pris beaucoup de plaisir dans l’élaboration des cahiers qui précédent les récits, présentant les aquarelles, interviews et autres documents. Au final, le travail des graphistes et la maquette sont magnifiques, mettant réellement en valeur mon travail.

Est-ce qu’il vous reste encore de la matière, outre les nombreuses choses que vous avez dévoilées dans ces dossiers ? Voudriez-vous un jour le livrer au lecteur dans un carnet de voyage, ou préférez-vous que cela demeure une porte d’entrée vers votre imaginaire, comme précédemment ?

J’ai encore de la matière, effectivement, mais j’aimerais en faire autre chose qu’un carnet de voyage même si, une fois de plus, je ne sais pas encore quelle forme cela pourrait prendre. Mais je trouve que l’imaginaire et la fiction sont deux voies d’approche de la réalité tout aussi pertinentes que la photographie ou une étude scientifique. Ce n’est pas une fuite hors de la réalité, juste une autre porte d’entrée.

Votre métier, votre passion qu’est la bande dessinée, est-ce tout d’abord un plaisir que vous vous faites ? Ou simplement une main tendue vers le lecteur ?

Je dois avouer que je dois avant tout chercher à me faire plaisir, c’est la condition sine qua non. Et lorsque j’y parviens, alors souvent le lecteur est également touché. Sans doute car l’auteur n’est pas si différent du lecteur. Si je ressens du plaisir, il y a plus de chance qu’il soit partagé. Pour moi, c’est la seule façon de faire de la bande dessinée.

Et pour consacrer cela, cinq expositions vont retracer votre parcours dans les mois qui viennent !

Je pensais qu’il n’y en avait que quatre, mais c’est vrai que je dois ajouter celle du Prix Diagonale qui se déroulera en 2014, vous avez raison. Pourtant, je vous assure que je n’ai rien demandé ! Pour résumer, outre la Galerie Champaka qui m’accueille actuellement à Bruxelles, j’ai été l’invité du récent Festival de Solliès-Ville, puis je serai à la galerie Barbier & Mathon à Paris au mois d’octobre et enfin au Festival de Blois, en tant que Grand Boum ! C’est sans doute une coïncidence, la loi des séries…

En tout cas, voilà une série qui se termine…

Ou peut-être pas… Je n’ai pas de secret à ce sujet, mais pas de réponse non plus !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Toutes les photos sont (c) CL Detournay

Un ensemble de planches issues de tous les albums de Jonathan est exposée à la Galerie Champaka, ainsi que les planches et études du tome 16. Attention, en cette forte affluence de rentrée, c’est déjà la dernière semaine pour aller découvrir cet univers si particulier, car l’expo ne sera ouverte que jusqu’au 22 septembre.

GALERIE CHAMPAKA BRUXELLES
27, rue Ernest Allard
B-1000 Bruxelles

Tel : + 32 2 514 91 52
Fax : + 32 2 346 16 09
sablon@galeriechampaka.com

Horaires
Mercredi à samedi : 11h00 à 18h30
Dimanche : 10h30 à 13h30
Lundi et mardi : sur rendez-vous

- (+ 32 475 26 94 08)

 
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