"Dévasté" de Julia Gfrörer : une danse macabre pour une vanité moderne

13 février 2018 0 commentaire
  • Quelque part en Europe, pendant le Moyen Age tardif. La population est décimée par la maladie, la pauvreté, la tristesse. Comment continuer à vivre, pour ceux qui échappent à la dévastation ? La dessinatrice américaine Julia Gfrörer ne donne pas de réponse, mais rappelle que chacun peut trouver sa voie, à condition de se souvenir de sa fragilité : un "memento mori", en quelque sorte.

Le lieu n’est jamais précisé et l’époque jamais explicitée. Nous pourrions être dans le Royaume de France à la fin de la Guerre de Cent ans ou dans un État allemand pendant la Guerre de Trente ans. Les calamités semblent s’accumuler, mais la pire d’entre elles est la maladie. Elle ravage les villages, endeuille les familles et assombrit tout.

Les parents pleurent leurs enfants. Des enfants sont orphelins. La fosse commune n’est même plus refermée, même si beaucoup brûlent leurs morts, espérant ainsi échapper aux miasmes. Les rats et les chiens se partagent la pitance que la faucheuse leur octroie gracieusement et grassement. Certains trouvent refuge dans la religion pendant que d’autres font appel, malgré tout, au médecin, ce sinistre Cassandre au long masque.

Pourtant, dans cette atmosphère eschatologique, les saisons suivent leur cours, les aînés nourrissent les plus jeunes et, parfois, un mince espoir apparaît. Une étreinte passionnée, une muette empathie ou une nouvelle relation : de petites et de grandes choses, qui permettent aux survivants de tenir, de se maintenir, au bord du gouffre et de la folie. En vain ? Forcément, car nous ne sommes que poussière. La vie, pourtant, s’obstine.

"Dévasté" de Julia Gfrörer : une danse macabre pour une vanité moderne
Dévasté © Julia Gfrörer / Éditions Atrabile 2018

La dessinatrice nord-américaine Julia Gfrörer compose, avec Dévasté (édité par Atrabile), une danse macabre digne des œuvres du Moyen Age tardif. Ces peintures et gravures, dont l’apogée se situe aux XVe et XVIe siècles, personnifient la mort, mêlant le grave et le grotesque, la satire sociale et la réflexion presque philosophie. Mais l’autrice se concentre sur l’essentiel : la mort étant, jusqu’à preuve du contraire, une donnée intangible, de tout temps et en tout lieu, comment faire face à l’absurde et continuer à vivre quand tout s’écroule ?

Julia Gfrörer n’a pas la prétention de nous fournir une réponse définitive. Si elle ponctue son récit, dans lequel nous suivons le devenir de la jeune Agnès, de quelques notes d’espoir, fragiles et fugaces, la dominante demeure sombre. Aucun refuge ne semble assez solide pour abriter les peurs humaines. Ni la religion, et encore moins la superstition, ni la famille ne suffisent à faire oublier l’ombre de la mort.

Dévasté © Julia Gfrörer / Éditions Atrabile 2018
Dévasté © Julia Gfrörer / Éditions Atrabile 2018
Dévasté © Julia Gfrörer / Éditions Atrabile 2018

D’un trait fin et ténu, comme l’est le fil de la vie, agrémenté de hachures, Julia Gfrörer, dont Dévasté est le premier ouvrage traduit en français, dessine le chaos et le deuil, traçant une sorte de vanité ou de memento mori au long de quelques dizaines de pages d’une étrange beauté.

La dessinatrice nous emmène ainsi aux limites de la fascination pour le morbide, sans jamais tomber dans le voyeurisme ou la pathos. Un travail tout en finesse, rappelant les gravures de Dürer ou d’Holbein, à écouter au son du Quatuor à cordes n° 14 de Schubert.

Dévasté © Julia Gfrörer / Éditions Atrabile 2018

(par Frédéric HOJLO)

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Dévasté - Par Julia Gfrörer - Éditions Atrabile - titre original : Laid Waste (Fantagraphics Books, 2016) - traduit de l’anglais (États-Unis) par Christophe Gouveia Roberto - 16 x 22 cm - 88 pages en noir & blanc - couverture souple avec rabats, broché - collection sang - parution le 22 janvier 2018 - commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Consulter le site de l’autrice & son tumblr.

Sur la place de la mort dans l’art, consulter le site de Patrick Pollefeys.

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