Enfances sous une mauvaise étoile

6 novembre 2008 4 commentaires
  • Quatre ouvrages paraissent ces temps-ci qui s'intéressent au sort des juifs sous l’Occupation. Si certains d’entre eux font la place à une « aventure », toute éducative qu’elle soit, d’autres apportent au lecteur leur indispensable force émotionnelle.
Enfances sous une mauvaise étoile
Paroles d’étoiles (éditions Soleil)

Je suis moi-même le fils d’un enfant caché. Ma mère vivait à Saint-Gilles (Bruxelles) sous l’Occupation. Dénoncée par le « Gros Jacques », un juif collabo qui finit dans un camp de la mort assassiné par ses propres coreligionnaires, elle fut récupérée in extremis par une organisation juive qui la plaça en pension chez des goys [1] Sa mère, son père et sa sœur aînée n’eurent pas cette chance : Ils furent déportés. Je n’ai jamais connu ma grand-mère, décédée pendant cette période. Il peut sembler paradoxal que ce sauvetage soit aussi « organisé ». Paradoxe tout à fait relatif : depuis l’arrivée des nazis en 1933, la Nuit de Cristal (1938) et la conférence d’Evian qui rendait toute immigration quasi impossible (1938), la nasse s’était refermée sur les Juifs d’Europe. Même confusément, ils savaient à quoi s’attendre. Ma mère m’a souvent raconté sa première année chez des Theinardier où elle était réduite à jouer, avec deux autres enfants qu’elle laissait mourir de faim, les domestiques d’une méchante femme. Elle avait neuf ans. Et comment elle fut récupérée ensuite à la faveur d’une (heureuse, dans ce cas) dénonciation pour aboutir à Merbes-le-château dans la famille Dufour, dont le nom est inscrit aujourd’hui dans la liste des « Justes parmi les nations » déposée au Mémorial de Yad-Vashem à Jérusalem.

Les Enfants sauvés (Delcourt)

C’est dire si, lorsque je reçois les deux ouvrages collectifs publiés ces temps-ci : Paroles d’étoiles : mémoires d’enfants cachés, 1939-1945 chez Soleil et Les enfants sauvés : Huit histoires de survie chez Delcourt, je me sens un peu impliqué. C’est dire aussi l’émotion que j’ai ressentie lorsque Serge Le Tendre et Jean-Pierre Guéno (visionnez son interview sur le site de notre partenaire France 5.fr) ont évoqué hier dans la Mairie du 11ème arrondissement de Paris quelques-uns de ces destins qui ressemblaient à ceux que j’ai connus dans ma propre famille, et notamment lorsque le scénariste de La quête de l’oiseau du temps s’est dit happé par ces récits, au point de vouloir les scénariser tous, ce qu’il n’avait pas originellement l’intention de faire. Cela donne deux BD magnifiques où les auteurs, les illustrateurs en particulier, synthétisent ce qu’aucun documentaire ni aucun livre d’histoire ne peut rendre : l’émotion. Faisant ce travail de mémoire, les acteurs de ce projet, à la suite des conduites héroïques qui ont sauvé ma maman, sont aussi à leur façon des « Justes ».

Il était une fois en France T2 (Ed. Glénat)

C’est dire aussi si je lis avec attention deux autres ouvrages paraissant en librairie de façon contemporaine mais qui, eux, racontent le processus de la collaboration de certains Français avec les nazis. Opération Vent printanier de Wachs & Richelle (Casterman) retrace avec une parfaite épure cette France vert de gris où d’honnêtes gens se sont trouvés emberlificotés dans le contexte de la Rafle du Vél d’Hiv (16 et 17 juillet 1942). C’est romancé, mais plutôt bien documenté et, à ce titre, remarquablement informatif. Le deuxième tome de la série de Nury & Vallée, Il était une fois en France dont nous avions pu écrire ici tout le bien que nous en pensions, fait une autre démonstration : comment un juif, Joseph Joanovici, a pu s’associer au pire criminel de la rue Lauriston, Henri Lafont, pour tenter de survivre à la tragédie qui lui était promise.

Opération Vent printanier (Casterman)

Ce qui me plaît dans ces quatre ouvrages, c’est leur façon de montrer que rien n’est simple, que l’époque est complexe. Que non, tous les Juifs de France n’ont pas été assassinés : 75% ont survécu grâce au sens moral et à la résistance de centaines de milliers de gens, parfois au péril de leur vie et de celle de leurs proches ; qu’enfin on ne referme jamais la page sur de telles histoires. Pour la préservation même de notre identité à tous, elles imposent une permanente explication.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Participez à la discussion
4 Messages :
  • Enfances sous une mauvaise étoile
    6 novembre 2008 11:03, par Erik A

    Merci Didier pour ce bel article qui serre le cœur grâce à l’évocation de vos souvenirs familiaux et donc votre implication personnelle. Ce que vous en dites aurait justifié une histoire de plus pour Serge, sans doute.

    Se replonger dans cette période comme l’ont fait tous les auteurs qui ont travaillé sur "Paroles d’étoiles" est à la fois passionnant et terrifiant. Je le sais pour y avoir contribué. Je suis juste étonné de la simultanéité des sorties entre cet ouvrage et celui de Delcourt, qui paraît le même jour sur un sujet très proche. Les "hasards" de l’édition... ?

    Voir en ligne : Les étoiles

    Répondre à ce message

  • Article intéressant pour un thême plus qu’ émouvant,
    6 novembre 2008 15:24, par François Pincemi

    mais vous auriez pu aussi rappeler le livre L’oiseau noir,(scénario Le Tendre, dessin Dethorey)
    paru chez Dupuis en 1992(Collection Aire Libre). L’histoire se situe après la fin de la seconde guerre mondiale, et montre un Allemand en France. Pas le même thème que celui des albums évoqués, mais une période seulement éloignée de quelques dix ans, qui prouve que Le Tendre (excellent scénariste) s’intéressait déjà aux conséquences de cette période troublée.

    Ceci dit, je trouve un peu bizarre ces sorties d’albums traitant du même thème chez plusieurs éditeurs.

    Répondre à ce message

  • Enfances sous une mauvaise étoile
    7 novembre 2008 07:36, par Erik A.

    Je crois, François, que Serge s’intéresse à tout, mais sans répondre à sa place, je ne vois pas de filiation directe entre cet album et celui cité de Dethorey qui est une fiction.

    À l’opposé, le projet "Paroles" était une transposition graphique pas facile de souvenirs et ressentis de gens "réels" (le livre "Paroles d’étoiles" paru en Librio en 2002 du même JP Guéno est une succession de textes et la BD en est une adaptation) encore bien vivants pour la plupart, puisque ce sont des enfants rescapés, qui n’ont jamais connus les camps, ayant été séparés lors de l’arrestation de leurs parents, et ensuite cachés chez des proches...

    Des stigmates qui ne s’effacent pas et un sentiment étrange de remord, des souffrances toute une vie durant.

    Ici, pas question de romancer les choses et de partir sur une fiction, on a des photos et des textes montrant ce qu’ont vécu ces gens, leur témoignage suivi de la transposition BD réalisée par Serge avec les dessinateurs successifs.

    Partie prenante du collectif Soleil, je trouve un peu dommageable que deux ouvrages à l’esprit proche sortent en même temps, l’un "tuant" l’autre, ce n’est pas très judicieux.

    Dans l’esprit du lecteur et dans un marché saturé en cette période, on peut croire à une sorte de "doublon" remplissant la même "fonction" et conçu dans le même but alors que pour avoir regardé les deux, j’y vois une sensible différence...

    Ah, si on pouvait tout acheter... Mais on sait que ce n’est malheureusement pas possible...

    Voir en ligne : http://erikarnoux.blogspot.com

    Répondre à ce message

    • Répondu le 12 décembre 2008 à  09:15 :

      Récemment nous avons également pu découvrir l’Envolée Sauvage de Galandon et Monin (Chez Bamboo)

      Répondre à ce message