"Hugo Pratt, lignes d’horizons" - l’exposition événement à Lyon en 2018 au musée des Confluences

22 mars 2018 0 commentaire
  • Le Musée des Confluences de Lyon présentera en 2018 son exposition phare "Hugo Pratt, lignes d'horizons" où pour la première fois les dessins du maître seront confrontés à des pièces ethnographiques, pour un voyage immersif au cœur de l'univers de Pratt. Nous avons rencontré Yoann Cormier, chargé d'exposition du musée.

Dans cette exposition "Hugo Pratt – lignes d’horizons", vous faites dialoguer les dessins d’Hugo Pratt avec des objets ethnographiques.

L’ethnographique est l’étude des coutumes, des œuvres et des objets de toutes les cultures du monde. À l’origine, le Musée des Confluences n’est pas un musée ethnographique. Il est issu du Musée d’Histoire Naturelle de Lyon. C’est un des premiers cabinets de curiosités en France, qui s’est enrichi ensuite des objets du collectionneur Émile Guimet (dont les collections asiatiques ont plus tard donné naissance au musée national des arts asiatiques Guimet à Paris).

Le musée des Confluences s’intéresse à la BD depuis plusieurs années. En 2015, à l’occasion du Lyon BD festival [1], le dessinateur Boulet a été invité pour l’exposition "T’imagines ?" qui présentait des œuvres mettant en scène les pièces du musée et des planches originales du blog de l’auteur.

Autre exemple, le catalogue de l’exposition en cours "Venenum" sur l’histoire des poisons est présenté sous forme de bande dessinée. Nous avions envie de faire entrer la bande dessinée au musée, mais nous ne sommes pas un musée des Beaux-Arts, ni un musée sur la bande dessinée, se posait donc la question de notre légitimité. Hugo Pratt était l’angle le plus direct : ce qui ancre vraiment l’exposition dans le musée c’est le rapport à l’Ailleurs, à l’exotisme, que Pratt développe dans son œuvre.

"Hugo Pratt, lignes d'horizons" - l'exposition événement à Lyon en 2018 au musée des Confluences
Hugo Pratt à Malamocco en 1979 (Venise)
© Cong S.A. Suisse Tous droits réservés

Quand et comment est né ce projet ?

Paire de raquettes, pieds en queue de morue (20e siècle - Canada, population Huron de Wendake) musée des Confluences
© Olivier Garcin

Il s’agit d’une rencontre entre ce musée et la société Cong [2]. La présidente de Cong, Patrizia Zanotti, coloriste des albums de Hugo Pratt et une de ses proches, est commissaire invitée avec Michel Pierre [3], historien et proche d’Hugo Pratt. Cette exposition est en préparation depuis un an et demi, mais c’est un projet qui trottait depuis longtemps dans la tête de Cong et de Michel Pierre en particulier. L’œuvre de Pratt est très riche en termes ethnographiques : Corto et les autres personnages croisent toutes sortes de populations et leurs masques, boucliers et autres objets sont omniprésents. Cong avait l’intuition depuis très longtemps qu’il y avait un intérêt à confronter objets ethnographiques et dessin.

Quel public pensez-vous attirer pour ce croisement entre ethnographie et bande dessinée ?

Cette exposition temporaire est l’événement pour nous en 2018. Une partie du public viendra spécialement pour la voir, mais une partie des visiteurs, plus familiale, viendra découvrir le musée sans être spécialiste de la bande dessinée. Nous nous adressons aux deux types de publics.

Quelle méthode de travail avez-vous appliquée pour sélectionner les planches et les objets ?

Nous avons acheté tous les ouvrages de Pratt que nous avons lus en les répartissant par département (Afrique, Océanie,...). Nous avons également convoqué deux experts extérieurs, eux-mêmes férus de bandes dessinées.

Masquette (Papouasie Nouvelle-Guinée - XXe siècle)
© musée du Quai Branly - Jacques Chirac

Le premier expert associé est Thierry Wendling [4]. En amont de cette exposition il a écrit un article universitaire sur les objets dans La Ballade de la mer salée. Cet article a été fondateur pour prendre la décision de réaliser cette exposition. Nous avons déroulé sa méthode pour lire les autres albums et y trouver les œuvres représentées venues de toutes les régions du monde.

Le second expert, Sergio Purini, est un conservateur belge et l’un des plus grands américanistes d’Europe [5]. Il a déjà travaillé sur la bande dessinée dans les années 80. C’est lui qui a trouvé tous les objets qui avaient un lien avec le Grand Nord Américain (populations Inuits ou Indiennes dans Jesuit Joe, par exemple).

Comment avez-vous rassemblé les différents objets et d’où viennent-ils ?

Tout d’abord, nous avons trouvé une liste d’objets présents dans les collections du Musée des Confluences. Sur 90 objets ethnographiques présentés, les trois quarts environ proviennent de nos propres collections. Puis nous avons cherché les objets qui nous manquaient auprès d’autres institutions, notamment au musée du Cinquantenaire à Bruxelles, grâce à Sergio Purini, et au musée du Quai Branly à Paris. Nous exposons aussi des objets issus de collections privées.

Projet d’une histoire inachevée (années 60) Hugo Pratt
© Cong S.A. Suisse Tous droits réservés

Le parcours de l’exposition se compose de trois parties : les Influences, les Horizons et les Imaginaires. Pouvez-vous détailler ces différentes zones ?

1- Les influences

La première partie de l’exposition se présente comme un grand couloir introductif qui présente Hugo Pratt, l’homme. Ce début de parcours donne les clés sur son œuvre, sa jeunesse, sa biographie, sa carrière et ses influences : le travail de Milton Caniff (Terry et les pirates), l’importance du langage cinématographique et la littérature anglophone.

Trouvera-t-on des planches originales de Milton Caniff, des extraits de livres et de films ?

Cinq planches originales de Milton Caniff ont été prêtées par une bibliothèque universitaire de l’Ohio et vont dialoguer avec cinq planches originales de Pratt.

Le roi des îles, avec Burt Lancaster, inspiration de Corto Maltese
Photo : DR

Il y aura également trois extraits de longs métrages. Le premier extrait est un clin d’œil à la toute première apparition de Corto Maltese dans La Ballade de la mer salée, lorsqu’il est crucifié sur un radeau. Cette scène est directement tirée d’un plan du film Le réveil de la sorcière rouge avec John Wayne. La deuxième projection est extraite de la comédie musicale Footlight Parade qui a beaucoup inspiré Pratt. Il en sifflotait souvent la mélodie et s’est inspiré des acteurs pour dessiner les personnages de l’univers de Corto. La troisième séquence et la plus longue est un montage à partir du film Le roi des îles où Burt Lancaster joue le capitaine O’Keefe. Burt Lancaster est l’influence principale, assumée, du personnage de Corto.

Corto Maltese – Portrait (1983)
© Cong S.A Suisse Tous droits réservés

2- Horizons

Les Horizons constituent le cœur de l’exposition, où nous construisons un discours entre dessins et objets. Nous interrogeons le fonds documentaire à partir duquel l’auteur a créé son univers graphique. Pratt a beaucoup travaillé à partir de livres, d’atlas, de revues. C’est ainsi qu’il a construit son univers, à distance, même s’il a aussi beaucoup voyagé.

C’est fascinant de voir comment un auteur s’approprie les sources. Parfois les références étaient directes : on a retrouvé des objets, des masques, dans les collections des musées. D’autres objets ont été déformés, volontairement ou non, mystère. Mais Pratt a le génie de retranscrire tout cela et de créer un univers d’une richesse folle.

Comment s’organise cet espace ? Comment faites-vous dialoguer les œuvres de Pratt et les objets qui l’ont inspiré ?

Masque kavat (Papouasie Nouvelle-Guinée)
© Pierre-Olivier Deschamps/Agence VU’-musée des Confluences

Cette partie vise à immerger le public dans le dessin de Pratt. L’espace fait entre 500 et 600 m². Il y a de très grandes reproductions de cases (jusqu’à 6 ou 7 mètres de haut dans une salle de 12 m sous plafond). De la case vient s’extraire l’objet, exposé dans une vitrine transparente aux arêtes très apparentes pour évoquer une case de BD en 3 dimensions. Plus de 130 planches originales et aquarelles sont présentes à la périphérie de la salle, comme une ligne d’horizon.

Il s’agit d’une scénographie en étoile où plusieurs parcours sont possibles : au centre, une carte interactive de l’imaginaire prattien fait office de table d’orientation. Autour, les objets répondent aux agrandissements de cases. Les œuvres originales en lien sont exposées le long du mur. Vous pouvez faire un aller-retour thématique entre les objets au centre et les originaux à la périphérie, ou bien longer le mur de la salle, où vous trouverez les grands textes qui expliquent chaque zone et les planches originales qui s’y rapportent.

Avez-vous choisi la version noir et blanc ou colorée des images agrandies ?

Nous avons pris le parti de choisir le noir et blanc pour les agrandissements, Pratt étant un maître du noir et blanc et son dessin s’adaptant parfaitement à la reproduction à grande échelle. La couleur sera présente à travers ses aquarelles.

Quelle sera la part des explications sur les objets ?

Tête réduite Tsantsa (frontière Pérou / Équateur – XIXe siècle)
© Olivier Garcin - musée des Confluences

Pour privilégier le visuel et l’univers graphique de Pratt, nous sommes beaucoup moins bavards que pour d’autres expositions. Nous livrerons quelques anecdotes sur les œuvres et les objets, dont certains possédés par Pratt lui-même, comme un scaphandre et une marionnette sicilienne. Nous allons développer la thématique du faux. Dans les musées ethnographiques, une partie des objets conservés est fausse. Pratt lui-même joue beaucoup de cette notion, en retravaillant les objets dont il s’inspire.

Il y aura également une thématique liée à la violence car l’univers de Pratt est guerrier, violent. On retrouvera par exemple une tête réduite Jivaro, en lien avec la pratique de la chasse aux têtes qui avait cours dans les îles Salomon (Océanie).

Vous avez identifié des territoires dans la géographie intime d’Hugo Pratt (Océanie, Amazonie, Afrique, Grand Nord, Grand Océan) mais l’Asie Mineure et l’Europe ne sont pas représentées, pourquoi ?

Il y a beaucoup de références à ces territoires dans l’œuvre de Pratt, et il y aura bien des planches sur l’Asie (La maison dorée de Samarkande) et sur l’Europe (Les Helvétiques, Les Celtiques). Mais nous avons pris le parti de nous engager sur une géographie subjective, imaginaire, exotique, et donc de privilégier un discours sur les horizons lointains, l’Ailleurs.

L’Océanie est volontairement sur-représentée dans l’exposition, en raison du tournant de La Ballade de la mer salée dans la carrière de Pratt. Dans son œuvre en général, nous avons trouvé énormément d’objets en provenance de l’Océanie.

« Corto Maltese. La ballade de la mer salée » d’Hugo Pratt (1967)
© Cong S.A Suisse Tous droits réservés

3- Imaginaires

Lasso à boules (Argentine – XIXe siècle)
© Olivier Garcin - musée des Confluences

Il s’agit d’une salle audio-visuelle à 360° de 7m de haut, comme une lanterne magique. Nous voulions jouer sur le thème de l’ombre, très présent chez Pratt.
Nous avons détouré des personnages que nous avons animés pour produire un effet féérique. La bande-son est une création à partir des sons de son quotidien.

Allez-vous projeter des danses, des documentaires ?

Les projections seront uniquement issues de son œuvre. Nous avons choisi de ne pas diffuser de documentaires ethnographiques ni de reportages, mais de susciter un moment de contemplation et de transe.

À la sortie de cette lanterne, le dernier lieu de l’exposition est un espace de lecture.
Les albums de Pratt seront disponibles en consultation. D’autres planches originales sont exposées et nous avons composé une grande fresque à partir des portraits des 390 personnages que Pratt a nommés dans toute son œuvre.

« Corto Maltese : Têtes et champignons » d’Hugo Pratt (1970)
© Cong S.A Suisse Tous droits réservés

Yoann Cormier, avez-vous un coup de cœur personnel dans cette exposition ?

C’est ma première expositions de bande dessinée, j’ai été très ému par l’arrivée des planches originales de Pratt, dont j’adore le travail. Certains objets ethnographiques m’ont touché, ils nous replongent dans une curiosité enfantine. Par exemple nous allons exposer le crâne de cristal du Musée Branly, présent dans le dernier album de Pratt, . C’est un objet étrange, énigmatique.

Sous quelle forme se présentera le catalogue de l’exposition ?

Proue de pirogue (Papouasie Nouvelle-Guinée)
© musée du Quai Branly - Jacques Chirac

Le catalogue édité par le musée sera un clin d’œil aux codex Mayas. Ce sera un leporello, il se dépliera sous forme d’accordéon. Ce sera un objet très graphique, assez accessible financièrement (autour de 16€). Il reprendra surtout la partie géographique de l’exposition et le lien aux objets. Il contiendra également un entretien avec les experts associés (Thierry Wendling et Sergio Purini) sur la méthode de travail appliquée pour aller chercher les objets. Il y aura également un catalogue plus complet (autour de 40€), plus spécifiquement dédié à Hugo Pratt. Il est édité par la société Cong et la Réunion des Musées Nationaux (RMN), avec la participation du musée.

L’exposition sera-t-elle visible dans d’autres villes ou d’autres pays par la suite ?

Tout est possible, mais pour l’instant ce n’est pas d’actualité.

Aquarelle « Papua New Ireland – J’avais un rendez-vous » d’Hugo Pratt (1994)
© Cong S.A. Suisse Tous droits réservés

Voir en ligne : Hugo Pratt, lignes d’horizon - Musée des Confluences de Lyon

(par Lise LAMARCHE)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

L’exposition temporaire "Hugo Pratt, lignes d’horizons" sera visible au musée des Confluences à Lyon du 7 avril 2018 au 24 mars 2019.Plus d’informations sur le site dédié.

[1Le Lyon BD festival se déroulera les 9 et 10 juin 2018

[2Société fondée en 1987 par Pratt pour gérer ses droits

[3Michel Pierre est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’œuvre de Pratt : Corto Maltese – Mémoires, Les femmes de Corto Maltese, Carnets de cambuse.

[4Anthropologue et chercheur au CNRS

[5Conservateur honoraire des collections Amérique des Musées royaux d’art et d’histoire de Bruxelles, ou Musée du Cinquantenaire

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