Laurent Bonneau & Mathilde Ramadier : « "Rêves syncopés" raconte la protohistoire de la musique électro »

28 octobre 2013 0 commentaire
  • Laurent Bonneau et Mathilde Ramadier viennent de publier un album consacré à la musique électronique, en suivant le parcours exceptionnel du DJ français Laurent Garnier. Ils nous parlent de ce voyage musical coloré, intitulé «Rêves syncopés».

Quelle est l’origine de cet album ?

Mathilde Ramadier : Je suis passionnée de musiques électroniques depuis longtemps. J’avais envie de faire un livre sur le sujet. J’ai eu l’idée en juin 2012, et me suis mise en quête d’un illustrateur pour ce projet. Quand j’ai découvert le travail de Laurent Bonneau, j’ai eu l’impression qu’il était la bonne personne pour dessiner cet univers en mouvement. J’ai contacté Laurent Garnier en même temps, au culot.

Vous n’aviez jamais rencontré Laurent Garnier auparavant ?

MR : Non, mais j’avais rencontré beaucoup de gens qui le connaissaient. En les écoutant parler de lui, j’avais l’intuition qu’il serait enthousiasmé par notre projet. Il a répondu rapidement et c’était effectivement le cas.

D’où vient votre passion pour ce genre musical ?

MR : Je ne fais pas de musique, mais la musique me passionne : j’ai commencé à acheter des vinyles à l’âge de quatorze ans. J’ai été animatrice radio pendant quatre ans, et mon émission parlait de musiques électroniques. Chaque semaine, nous invitions un DJ, un patron de label ou un directeur de festival.

Ça vous a permis d’approfondir votre connaissance de l’électro ?

MR : Oui, ça a cultivé ma curiosité pour le domaine.

Laurent Bonneau & Mathilde Ramadier : « "Rêves syncopés" raconte la protohistoire de la musique électro »
"Rêves syncopés"
© Bonneau - Ramadier - Dargaud

Et pour vous Laurent, c’était un univers familier ?

Laurent Bonneau : Juste en temps que musique, je ne connaissais pas l’envers du décor. J’écoute beaucoup de choses différentes et notamment des musiques électroniques. Lorsque Mathilde m’a écrit pour me proposer le projet, ça a directement fait écho et je me suis retrouvé dans ce qu’elle voulait raconter par rapport à ça.

Vous ne vous connaissiez pas avant « Rêves syncopés » ?

MR : Non, c’est cet album qui nous a donné l’occasion de nous rencontrer.

Comment Laurent Garnier a-t-il accueilli votre scénario ?

MR : Comme je vous le disais : de manière très enthousiaste. Il nous a accordé plusieurs interviews, il a été très disponible. On s’est vu régulièrement, environ tous les deux mois.

On connaît l’éclectisme musical de Laurent Garnier (son émission « It Is What It Is » en est l’exemple), est-il aussi ouvert sur le dessin et le graphisme en général et à la bande dessinée en particulier ?

MR : Il nous a expliqué qu’il était un lecteur de bande dessinée. Il a grandi avec « Pif Gadget » et lit toujours « Fluide Glacial ».

LB : Il nous a aussi parlé des livres de Joe Sacco, de « Kiki de Montparnasse » de Catel & Bocquet,… C’est un lecteur curieux et très ouvert. Comme en musique en fait.

MR : Laurent Garnier a aussi été le patron d’un label. Il devait définir le graphisme des pochettes de disques, il a l’œil éduqué et il est attaché à l’image.

Comment ajouter la dimension qui n’existe pas dans une bande dessinée, c’est à dire le son ? Comment suggérer les sensations des musiques électroniques ?

LB : Justement, je ne sais pas. C’est un bon défi pour un dessinateur. Il faut jouer avec la dynamique suggérée par la mise en page et le graphisme lui-même : les flous, …

Les couleurs aussi ?

LB : Oui, mais pour le son, je pense que la dynamique vient surtout du découpage, du nombre de cases à disposition. J’ai vécu ça comme un défi et comme un jeu. Est-ce que c’est réussi ? Ça n’est pas à moi de le dire. C’est une question de ressenti, c’est très personnel.

Extrait de "Rêves syncopés"

Certaines séquences évoquent le bourdonnement d’oreilles qu’on ressent en sortant d’une salle de concert ou d’un endroit où la musique va un peu fort. Dans ce sens, il me semble que votre défi est réussi !

LB : Merci. Je crois que ça peut fonctionner car c’est de la bande dessinée. Si j’avais simplement aligné des illustrations, je me serais privé des modulations d’espaces des cases, de leur nombre dans mes planches… Tout ce qui donne un rythme à « Rêves syncopés ».

Au niveau de l’écriture, le challenge est-il aussi relevé ?

MR : Oui. Il n’y a pas d’onomatopées pour les musiques électroniques. C’est un exercice intéressant pour moi. Il y a quelques années, j’avais écrit dans une web-revue « Une nuit sous influence », l’idée était de parler de musique, sans faire de chronique de disque, ni se placer en tant que musicologue. Je voulais faire passer un ressenti.

Ce qui est finalement la ligne suivie dans « Rêves syncopés » ?

MR : Tout à fait.

LB : Dès le début, c’est cet angle qui nous a excité.

Extrait de "Rêves syncopés"

La période couverte est relativement courte. Elle débute dans les années 1980 pour s’achever en 1994. Pourquoi ?

MR : On voulait en rester à la protohistoire de la techno. Et parler d’une époque que nous n’avions pas connue. Puis de manière pratique, il nous aurait fallu cinq cent pages pour parler des années suivantes ! On parlera peut-être un jour d’une autre période, dans un autre album…

Par son graphisme et ses choix narratifs et esthétiques, « Rêves syncopés » dénote un peu dans le catalogue Dargaud. Qu’est-ce qui a convaincu l’éditeur ?

LB : C’est sûr que c’est un risque appréciable ! Christel Hoolans nous a fait confiance. De mon côté, c’est le cinquième album qu’elle édite, c’est un travail sur le long terme et j’en suis honoré.

MR : Pour convaincre de la pertinence du projet, il était essentiel de bien présenter l’importance de Laurent Garnier dans l’histoire des musiques électroniques.

LB : Je trouve que c’est une bonne chose qu’un gros éditeur se permette de publier des ouvrages en dehors des sentiers battus.

Il y a beaucoup de clichés sur les musiques électroniques : les drogues, les nuits blanches qui s’enchaînent,... Comment sortir du cliché ?

MR : Comme pour tout, il faut s’immerger vraiment dans le sujet. Des gens qui ne se droguent pas et qui sont à fond dans la techno, il y en a plein. Il y a des allusions à la drogue, on ne voulait pas être hypocrites, mais on veut combattre cette idée. C’est aussi le combat de Laurent Garnier. Il a fait ses expériences à l’époque, mais a vite compris que pour rester un musicien pertinent, il fallait arrêter de se défoncer toute la nuit.

En ce moment, beaucoup d’auteurs de bande dessinée tentent des projets transmédia ou turbomédia. Récemment, les éditions du Lombard ont publié« Melville » de Romain Renard, avec une application de réalité augmentée et une bande son pour l’album. C’est quelque chose qui vous aurait intéressé pour « Rêves syncopés » ?

LB : Je ne sais pas. Évidemment, c’est quelque chose qui doit être creusé. Nous n’avons pas pensé à ça, nous nous sommes concentrés sur la bande dessinée. Même si à l’origine, nous avions songé à accompagner le livre d’un disque de musique électronique. C’était compliqué en termes de droits, c’est la raison pour laquelle cette idée a été laissée de côté.

Laurent Bonneau et Mathilde Ramadier à Bruxelles
en octobre 2013

L’hybridation entre la bande dessinée classique et les nouvelles technologies est tout de même quelque chose qui vous intrigue ?

LB : J’avoue que pour l’instant, je n’ai qu’aperçu ce genre de projet.

MR : Ca m’intéresse, oui, mais je connais trop peu pour en parler.

Assez peu de bandes dessinées consacrées à la musique sont des réussites. À votre avis, pourquoi ?

LB : Et bien, je pense que c’est lié au fait que la plupart des ouvrages consacrés à la musique ont été conçus sous forme de biographie ou dans un rapport documentaire. On en revient à la question : comment traduire le son en images ? Toute la difficulté est là.

"Akira" de Katsuhiro Otomo
paru en France en 1990

MR : Tout à fait d’accord. Je pointe quand même « Le Chant de la machine », qui est dans une posture historique et pédagogique, et qui est très réussi.

Une question rituelle pour conclure : quel est l’album qui vous a donné envie de faire de la bande dessinée ?

LB : Je ne crois pas que c’est un seul album, mais je me souviens que tout petit, j’hésitais entre travailler dans la musique ou dans le dessin. Je lisais autant « Akira » que « Tintin ».

MR : Je suis arrivée dans la BD par accident, mais j’ai appris à lire grâce à la bande dessinée. Très jeune, je fouillais dans les Fluide Glacial de mon père et j’aimais les albums de Reiser.

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Illustrations © Bonneau - Ramadier - Dargaud, sauf mention contraire.

Photos : © M. Di Salvia

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