Le Cahier à Fleurs - Par L. Galandon et V. Nicaise – Editions Bamboo.

9 avril 2010 4 commentaires
  • Avec ce nouvel album, Laurent Galandon « s’attaque » au génocide des Arméniens. Sujet difficile et rare dans la bande dessinée qui fait son entrée dans la collection Grand angle.

Il y a d’abord cette couverture, parfait résumé de l’album : au premier plan un violon brisé, abandonné dans le sable, à peine sorti de l’ombre, tandis qu’au loin une foule de fugitifs qu’on devine écrasés de douleur et de fatigue suggère le drame à venir, une fuite résignée et sans issue. La force des symboles associée à une composition simple et directe donne le ton et les principales clefs de l’histoire : la culture d’un peuple brisée nette, niée, repoussée aux confins du monde.

Le Cahier à Fleurs - Par L. Galandon et V. Nicaise – Editions Bamboo.

L’histoire commence au cours d’un concert où un jeune violoniste turc assiste au malaise d’un vieil homme dans le public qui l’acclame. Peu après, le jeune prodige va retrouver le vieillard dans sa chambre d’hôpital. Celui ci va alors lui raconter son histoire et celle d’un mystérieux cahier à fleurs. Cahier dont on perçoit très vite qu’il constitue un lien étrange entre le musicien et le vieillard alité.

L’histoire de cet objet est intimement lié à celle du génocide arménien dont le vieil homme est l’un des derniers survivants qui va restituer dans les moindres détails la tragique épopée de son peuple.

En 1915, Dikran n’est encore qu’un jeune garçon insouciant et passionné de musique comme sa sœur Maraynouche. Quand les autorités turques décident d’exiler les populations arméniennes d’Anatolie, la vie de sa famille va basculer. Commence alors un exode marqué par la violence qui va faire des deux enfants les souffre-douleur d’un paysan turc rustre et violent.

L’album s’articule autour de nombreux flash-backs venant ponctuer le récit de l’homme et nous entraine progressivement à la suite du triste destin du jeune garçon.

Avec ce nouveau récit, Laurent Galandon conforte son image de scénariste exigeant et engagé. De L’Envolée sauvage à Sahidas, le scénariste n’hésite pas à aborder des sujets ayant pour toile de fond les pages sombres de notre histoire. Récit progressif, peu bavard mais très « cinématographique » (de nombreuses vignettes muettes, beaucoup de larges panoramiques…). Ce premier tome installe le lecteur avec beaucoup de justesse et de sensibilité dans le contexte de ce drame encore mal connu, pauvres en images et dont toutes les cicatrices sont loin d’être encore aujourd’hui refermées.

À partir de ce dialogue douloureux et difficile entre le musicien et le survivant du génocide, le scénario aborde avec simplicité les questions qui entravent encore ce travail de mémoire, tout en évitant un discours simpliste ou trop caricatural.

Le graphisme clair et lumineux de Viviane Nicaise dont cet album révèle la profonde maturité permet une entrée facile dans le récit. Le trait sûr et précis de la dessinatrice de Sang de Lune ou de La Vie en rose (Éditions Glénat) procure à cette histoire une belle lisibilité et des accents de vérité. Résidant en Grèce, elle a non seulement su restituer les ambiances et « les couleurs locales » [1] de ce drame, mais aussi éviter les complaisances vis à vis de la violence. Pas question de se délecter de l’horreur. Une démarche que certains seront tentés juger trop lisse ou aseptisée mais qui relève davantage de la sincérité que du calcul marketing.

La sobriété du dessin reste toujours en parfaite harmonie avec le ton de la narration, faisant de cet album un témoignage vivant et totalement crédible sur ce drame oublié. Un album sans ambigüité qui contribue à donner une vision distancée nécessaire à l’approche d’un tel sujet.

(par Patrice Gentilhomme)

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