Lucky Luke N°72 : La Belle Province par Achdé et Gerra - Lucky Productions.

15 septembre 2004 0 commentaire
  • C'est un des événements de la rentrée. La série Lucky Luke est relancée par le dessinateur Achdé et l'humoriste Laurent Gerra. L'association de ce bon dessinateur avec un scénariste connu certes, mais débutant, aurait pu être une bonne idée, d'autant qu'elle entraînait notre cow-boy solitaire au Québec, ce qui nous promettait un « western francophone ». Hélas, pour le spécialiste de la BD canadien Richard Langlois, c'est raté. Initiateur du premier cours de BD au Canada en 1970, professeur d'université et historien de la BD, il a lu l'album avec attention et le juge plutôt sévèrement, ainsi que vous pouvez le lire ci-dessous.

Ce 72e album demeurera une éclaboussure inattendue de poutine avec frites « françaises » sur le long travail exemplaire du Belge Morris et sur l’image mythique de son personnage Lucky Luke, un héros typiquement américain dont les silences étaient plus éloquents que les mots, comme son modèle de départ, le légendaire Gary Cooper. À partir de 1955, Goscinny a continué de respecter fidèlement ce comportement discret si cher au western cinématographique. À la mort de Goscinny en 1977, les scénaristes professionnels se sont succédés à un rythme effarant pour essayer de chausser les bottes de leur célèbre prédécesseur sans entartrage simpliste : Vicq, Guy Vidal, Hartog Van Banda, De Groot, Leturgie, Fauche... pour en arriver à Laurent Gerra, un humoriste français corrosif jusqu’au vulgaire. Une fois que Morris nous a quittés en 2001 et qu’il ne peut plus intervenir pour défendre son oeuvre, les intérêts commerciaux et médiatiques ont vite pris le dessus pour exploiter sa production. Jacques Pessis de chez Dargaud a demandé au « chum de Lynda Lemay » de concocter un scénario avec le Québec comme victime exotique. La première réaction normale de Gerra fut de répondre franchement et honnêtement : « Il y a erreur monsieur. Je ne sais pas faire ! » Il avait même refusé d’écrire un scénario pour le cinéma parce que ce n’était pas son métier. Mais comme la BD doit être un art mineur sans exigence pour Gerra, ce dernier a osé imiter, sans expérience, un scénariste avec comme conséquence une trahison de l’oeuvre plus que cinquantenaire de Morris tout en insultant une « nation », juste pour rire...

« Méfiez-vous des imitations. »

Morris féru d’authenticité documentaire et historique connaissait bien le Québec pour l’avoir visité à quatre reprises. Il aurait apporté des corrections majeures à la couverture de l’album qui doit représenter la synthèse d’un moment important de l’intrigue à venir, en évitant tout élément gratuit et erroné. On aurait d’abord omis le mot Québec plaqué sur un poteau barré de rouge et de blanc, semblable à la bannière des Romains dans la page frontispice des albums des irrésistibles Gaulois. On n’aurait pas traversé une rivière de haut en bas, genre Rio Grande, comme frontière naturelle entre les États-Unis et le Mexique. On aurait plutôt montré un passage de bas en haut, dans la direction sud -nord, en utilisant vraisemblablement les grandes masses d’eau qui séparent les É.-U. du Québec : le lac Champlain ou Memphrémagog. Morris n’aurait jamais permis de donner un titre aussi trompeur que BELLE PROVINCE qui n’a aucune connotation géographique dans le récit, mais réfère à une jument qui parle en joual. Il nous aurait épargné le ridicule anachronisme du drapeau du Québec dans la première case. Par respect pour l’intelligence de son fidèle lectorat, jamais Morris n’aurait joué à la devinette dans la première planche avec des récitatifs inutiles, propres à un scénariste qui souffre d’une grande insécurité : « ...un cow-boy solitaire veille... sans doute le connaissez-vous... son nom : Lucky Luke... ». Puis, l’on s’empresse de présenter notre héros solitaire et noble comme un mercantile chasseur de primes en lui faisant arracher un avis de recherche de $1, 000.00 pour retrouver Brad Carpett. Quelques pages plus loin, le vilain enlève son déguisement de bouffon, et comme le scénariste ne fait pas confiance au dessinateur, il écrit d’une façon redondante dans le ballon : « Moi, Brad Carpett... ». Pour un scénariste de métier une seule intrigue avec un solide fil conducteur aurait suffi à tenir en haleine la curiosité du lecteur. Gerra, qui improvise au p’tit bonheur de son inspiration fragile, amorce comme bon lui semble des intrigues dans un fouillis de péripéties : Jolly Jumper voudra retrouver sa belle Province qu’on a enlevée, puis on fera connaissance avec Mac Habann, le chef des « maudits chiens sales d’Anglais » (p. 35) qui veut acheter la terre des Bombardier parce qu’il sait de source secrète que le train va passer dans ce patelin. Cela rappelle plusieurs complots dans des films américains et plus particulièrement dans IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST de Sergio Leone. On ne prend même pas la peine, comme l’aurait fait Morris et Goscinny, de nous faire sentir que c’est un hommage à ce « western spaghetti ».

Un excès de références locales

Presque à chaque page, on retrouve une caricature nouvelle pour encenser un copain de Gerra qui fait partie du monde du spectacle : son promoteur québécois Gilbert Rozon en croque-mort, Céline « le rossignol des Laurentides » et son pianiste René, Vignault, Charlebois, Doris Lussier, Félix Leclerc... Lorsque Morris avait réussi à rendre vivante UNE caricature dans un album, tel Jack Palance pour PHIL DE FER ou David Niven pour LE PIED TENDRE, il l’intégrait au récit pour toute la durée de l’épisode, d’où la force et l’originalité inoubliable de ses scénarios ; jamais de caricatures gratuites et simplistes pour faire plaisir aux p’tits amis du Québec. De plus, Morris adorait les personnages réels devenus légendaires, tel Buffalo Bill. Il aurait mis en vedette au Québec un Louis Cyr, un Alexis le trotteur ou un chef Gros Louis. On n’aurait pas dessiné le bourg de Contrecoeur comme une banale petite ville du Texas de 1880. Le Festival western de Saint-Tite faisait beaucoup rire Morris ; qui aurait partagé ce rire avec nous, sans nous offenser ni nous inonder de poutine. Les Québécois qui ont eu le privilège de connaître Morris savaient à quel point il affectionnait le décor de nos cabanes à sucre, celui de la drave sur nos lacs que Claude-Henri Grignon lui avait montrée en 1952 et il aimait nous rappeler la différence entre « nos » bleuets et « ses » myrtilles. Seul Morris aurait pu nous servir à l’ancienne cette Belle Province avec toutes ses richesses patrimoniales. Morris aurait su distinguer le costume des Hurons ou des Iroquois de celui des Apaches de l’Ouest américain. Il aimait trop le sirop d’érable pour qu’il remplace la mélasse pour coller des plumes.

Une collection de contresens et d’erreurs

Morris et Goscinny, toujours prudemment apolitiques et très respectueux des ethnies et de la religion, n’auraient jamais mis dans la bouche de leur héros un discours de propagande nationaliste comme couronnement de cet épisode sans queue ni tête et avec encore moins de corps. Au rodéo, on n’aurait pas présenté le cheval du Mississipi comme un noir avec des grosses babines qui joue de l’harmonica (p. 4) et se moquer avec autant de dédain d’un prêtre qui parle aux Indiens en mettant dans la bouche de Lucky Luke ces paroles anticléricales « à la française » : « Désolé d’interrompre votre petite fête mon père... » (p.19). N’importe quel scénariste qui se respecte n’aurait pas mis dans une BD grand public des gags de mauvais goût où un trappeur troque une « blonde » pour une « squaw » ; il aurait banni toute violence stupide et exagérée où deux soldats sont transpercés par une épée, l’un au coeur et l’autre au bas du dos ; un autre la tête complètement écrasée par un boulet de canon ; une baïonnette plantée sur la croupe d’un cheval, tout cela dans la dernière case de la page quatre 4.

Déficience lexicale

Là où le mépris et la méconnaissance du peuple québécois dépassent les limites de la décence et de l’intelligence, c’est dans la caricature verbale de notre parler et de notre déficience lexicale. Dans la seule même page quatre où l’on raconte l’histoire du Québec, qu’un scénariste de métier aurait facilement résumée en un seul récitatif, on compte neuf « maudit ». Tout le monde sacre sans vergogne au Québec : « tabernac ! » (p. 6), « Calice ! » (p. 39) et un « Criss ! » (p. 34)prononcé bêtement par madame Bombardier. La déclaration d’amour de Province à Jolly Jumper en fera rire ou rougir plusieurs, selon leur degré de colonisé ou de culture : « T’es hot en maudit, toi, si tu veux être mon chum... » (p. 8). Pour titiller encore plus notre ignorance, d’une façon contrastée, on nous sert le vocabulaire des pires traductions françaises de films américains, avec « frangin » pour frère,« larbin » pour domestique,« maréchal-ferrant » pour forgeron,« sémillant » pour fringant, « hambourgeois » pour hamburger... On accompagne cette moquerie de mauvais goût avec des sketches sur nos chicanes, qui se définissent par des querelles de mauvaise foi, à chaque fois que l’on entre dans un saloon, accompagnées d’entartages, notre sport national, avec de la poutine contenant des frites « françaises » ; Morris, Goscinny et tous ceux qui n’habitent pas Paris savent que les frites viennent de Belgique. Voici ce que Gerra, mangeur de limaces, pense de notre poutine : « C’est authentique, ils mangent vraiment ça là-bas (... ) le tout couvert d’une sauce immonde. On dirait du polystyrène, C’est leur fast-food à eux, ». Pauvres nous autres !

Achdé sauve l’honneur

Une approche aussi biaisée et chauvine par un humoriste bête et méchant nous fait injustement oublier le grand talent du dessinateur Achdé ( Hervé Darmenton ) dont le graphisme est en parfaite harmonie avec le dynamisme et la nervosité du trait que nous avait laissés Morris. Comme ce dernier, Achdé adore et connaît très bien le cinéma américain dont il s’inspire directement pour créer des séquences remarquables. L’enlèvement de Province s’accomplit à la brunante avec un soleil rouge grossissant d’une case à l’autre, avec une lumière devenant de plus en plus sombre. On quitte cette séquence en couleurs chaudes pour entrer dans une nuit bleutée sous une pleine lune qui éclaire les recherches de Rantanplan. Ce dernier fera connaissance avec notre faune, de l’orignal à l’ours, pour se terminer par une rencontre idyllique avec un castor sur la rive d’un lac. C’est la seule scène où l’on voit une nature typiquement québécoise. On reprend judicieusement cette alternance de cases aux tons chauds et froids lors de la délivrance de Province par Lucky Luke. L’attaque de la ferme des Bombardier est un hommage aux films de Peckinpah : Morris aurait été fier de son successeur qui se sert avec beaucoup de maîtrise d’un découpage montage riche en suspense. Jamais un dessinateur n’a été aussi mal servi par un apprenti scénariste. Sur le plan professionnel ces deux amis vivent dans un monde différent et avec des valeurs incompatibles pour faire carrière en tandem dans le 9e art, si près du 7e art et si loin des sketches humoristiques. Chacun son métier et les vaches des cow-boys ( bouseux ) seront bien gardées.

Réactions négatives au Canada

Cet album démontre qu’on ne s’improvise pas scénariste sur commande pour plaire à sa blonde. On n’écrit pas un scénario comme une courtepointe rapiécée de sketches décousus et sans fil conducteur. Cette publication hypermédiatisée permettra d’apprécier la qualité narrative de tous les autres albums qui précèdent. Jean-François Nadeau, dans LE DEVOIR du 4 et 5 septembre 2004 se demande sérieusement, et avec raison, si le mal fait à cette série sera réparable dans son excellent article intitulé LA MORT DE LUCKY LUKE. Après un tel traitement à la Gerra, tout ce que notre héros bafoué pourra faire sera de continuer ses aventures sous le nom francisé de CHANCEUX LACHANCE. Si recevoir des tartes à la poutine en pleine figure « safarir » et que vous dites « C’est juste pour Rire... de NOUS, il y’ a rien LÀ » alors vous pouvez, vous aussi, écrire sans complexe un scénario aussi intéressant que celui de Gerra...

Richard Langlois

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PROPOS PAR LA BANDE ...

Voici quelques séries et albums de BD européennes dans lesquels le Québec a été intégré judicieusement, respectueusement et intelligemment dans l’intrigue.

Dès 1954 paraît en feuilleton dans le journal SPIROU la saga d’immigrés au canada BLANC CASQUE de Jijé ( Joseph Gillain ). L’album a paru en 1957. La même année débute la série du pilote canadien Dan Cooper d’Albert Weinberg. En plus de fréquenter des bases militaires au Québec, le héros a pour frères d’armes des Québécois qui ne sacrent pas, pas même un « maudit ».

En 1961, Uderzo et Goscinny nous présentent les aventures d’Oumpah-Pah ( 4 albums ). Plus tard, leur personnage fétiche, Astérix, viendra lui aussi en Nouvelle-France dans la GRANDE TRAVERSÉE ( 1975 ). Dans la même veine, mais avec une approche plus réaliste, il faut mentionner LES PIONNIERS DU NOUVEAU MONDE de Jean-François Charles et PLUME AU VENT ( suite des 7 VIES DE L’ÉPERVIER ) d’André Juillard.

Celui qui a été le plus fidèle à l’histoire du Québec et à l’authenticité de ses personnages de l’époque, blancs et amérindiens, fut Hugo Pratt avec FORT WHEELING ( 1976 ), l’inoubliable JÉSUITE JOE ( 1980 ) et TICONDEROGA ( 1982 ) qui raconte fidèlement les conflits entre Hurons et Iroquois au 18e siècle. Il faut aussi mentionner, avec la collaboration de Manara pour la touche érotique, L’ÉTÉ INDIEN ( 1985 ).

Jacques Martin et Gilles Chaillet amorcent une aventure de Guy Lefranc au château Frontenac de Québec dans LA CIBLE.

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