STEPHEN DESBERG : « Le style me touche moins que les idées »

15 décembre 2003 0 commentaire
  • En quelques années, le scénariste Stephen Desberg s'est imposé comme une des figures majeures de la BD actuelle. Né à Bruxelles en 1954, il fait ses débuts avec Maurice Tillieux et crée des scénarios pour quelques-uns des plus grands noms de Spirou : Will, Macherot, avant d'être le scénariste attitré de dessinateurs de la nouvelle génération comme Maltaite, Benn ou Colman. C'est avec ce dernier qu'il réussit son premier succès : « {Billy The Cat} » .
    Mais c'est son passage chez Casterman qui le libère. Là, il fait «{ La Vache }» avec Johan De Moor. Au Lombard avec « IR$ » dessiné par Vrancken et chez Dargaud avec « {Le Scorpion} » dessiné par Marini, il accède enfin au rang de best-seller alors que ses collaborations se multiplient : « Mayam » avec Koller chez Dargaud, « Tosca » avec Vallès chez Glénat.

STEPHEN DESBERG : « Le style me touche moins que les idées »  Ton nom est d’origine américaine ?
-  Oui. Mon père était américain, un avocat de formation originaire de Cleveland, et ma mère était française. Leur rencontre est une histoire très romantique. Mon père est venu en Europe à l’occasion de la deuxième guerre mondiale. A la Libération, il était à Paris et, avec quelques autres officiers américains, il a pris des cours de français. Ma mère enseignait le français à la Sorbonne. Ça a été le coup de foudre.
-  Comment est-il venu en Belgique ?
-  Mon grand-père possédait une salle de cinéma à Cleveland aux États-unis. Il avait un contrat exclusif avec la M.G.M. Mon père avait un diplôme d’avocat et cherchait du boulot. Il a pris contact avec la M.G.M. grâce aux relations de mon grand-père. La major lui a proposé un poste à l’étranger. Il avait le choix entre l’Équateur et la Belgique. Il a donc été le représentant de la M.G.M. pour la distribution de leurs films dans le Benelux.

"Billy The Cat" avec Colman (Dupuis)
Le premier grand succès de Desberg.

-  Ton enfance baigne dans le cinoche.
-  J’ai vécu toute ma jeunesse avec des acteurs de cinéma américains qui passaient à la maison : Glenn Ford, Esther Williams, Frank Sinatra (il paraît qu’il est venu, mais je ne l’ai pas vu)… Mon père était l’ami de Roger Hannin. Quand il venait en Belgique, il passait chez nous. J’ai vu Ben Hur, Autant en emporte le Vent, Les Révoltés du Bounty, Docteur Jivago,… dans une salle privée de 40 places qui se trouvait dans les sous-sols de son bureau. Une fois par an, pour mon anniversaire, j’avais le droit d’inviter mes copains à une projection de dessins animés, notamment les Tom & Jerry. Ma famille (j’ai un frère et une sœur sensiblement plus âgés que moi) était proche du cliché de la famille américaine des années 50 et 60, comme dans Le Père de la Mariée de Vincente Minelli.
-  On parle l’anglais ou le français à la maison ?
-  On parle le français. Mon père me parlait l’anglais aussi souvent que possible, mais je n’étais pas très réceptif.
-  Tu es un élève modèle ?
-  Pas du tout ! J’ai une scolarité un peu chaotique. J’avais accumulé un retard de deux années. J’ai récupéré le coup en faisant mon petit puis mon « grand jury », un système qui existe en Belgique et qui me permettait de passer le bac sans perdre d’année. En fait, j’étais réfractaire à l’enseignement classique, mais les examens ne me faisaient pas peur. J’ai eu le bac sans trop de problème. Ensuite, un peu pour suivre les copains, j’ai choisi le droit.
-  Ton père a dû être content.
-  Tu parles. Je me suis inscrit à L’Université Libre de Bruxelles mais je n’ai pas accroché du tout. Le droit s’attache aux termes spécifiques. A peine sorti de l’adolescence, je considérais que la compréhension primait sur les mots. Je me suis rebellé. Pourtant, j’aime le droit, cette attitude très shakespearienne de l’avocat qui défend une thèse face à un adversaire qui détruit la thèse en la lisant d’une autre façon. Ce côté anglo-saxon que j’ai hérité de mon père se retrouve dans ce que j’apprécie.
-  De quelle façon ?
-  Je pense que les Français s’intéressent davantage à la forme, tandis que les Anglo-saxons, on le voit dans les débats politiques, privilégient plus le fond. Il y a davantage un débat d’idée. Dans les grandes pièces de Shakespaere, on a souvent un personnage qui expose son point de vue et qui finit par vous convaincre. Un autre personnage apparaît ensuite, dont on connaît les mauvaises intentions. Il expose ses arguments et l’on se surprend à se dire : « Je ne suis pas d’accord avec lui, mais je comprends sa position. » J’adhère à cette façon de voir. Le style me touche moins que les idées.

"Arkel" avec Hardy (Dupuis)
Cette série est la première sur le thème des anges.

-  Tu as une culture BD ?
-  Je lisais Spirou quand j’étais petit (Marc Dacier, Valhardi, Buck Danny, les BD de Macherot…) plus que le Journal de Tintin et la BD réaliste qui y était publiée et que je ne découvrirai que plus tard.
-  Ton père ne te fait pas un cours sur les comics ?
-  Pas du tout. Je crois qu’il ne savait même pas ce que c’était. La seule BD qu’il ait jamais adoré, c’était Lucky Luke. Chaque fois que j’en achetais une, il me la piquait.
-  Comment se passent tes débuts dans la BD ?
-  Par hasard. Je faisais mes études en parallèle avec la musique. Je voulais développer quelque chose qui ait un rapport avec la musique. D’un autre côté, je m’intéressais également aux BD épuisées de mon enfance et cela m’a conduit à la librairie de Michel Deligne. Je suis devenu rapidement un habitué. Ce libraire faisait à l’époque des rééditions de vieux classiques belges (Félix de Tillieux, Blondin et Cirage de Jijé, etc.) et publiait un prozine : Curiosity Magazine. Pour ce journal, il m’a commandé un scénario de 4 à 5 pages. Puis il m’a emmené chez Tillieux qui était un familier de la maison. Tillieux a lu mon scénario et il m’a rappelé pour me proposer de faire des projets pour Jess Long, puis pour Tif et Tondu. J’ai vraiment fait mon écolage avec lui. Au départ, je ne faisais que le synopsis puis des scénarios plus élaborés. Il était très dur. Au bout d’un moment, après trente-six essais, il a accepté un scénario, « Le Gouffre interdit », une aventure de Tif & Tondu. En fait, il me l’a acheté et il l’a complètement retravaillé. J’ai bien du accepter, mais à la condition de pouvoir tenter de faire mieux sur une nouvelle expérience. Cette deuxième fois se passe sans problème, et au troisième scénario, il m’a dit : « C’est bon, vous pouvez voler de vos propres ailes. »

Maurice Tillieux
Le génial scénariste belge est en quelque sorte le mentor de Desberg chez Spirou. Photo : DR.

-  Tillieux était dans une période de déprime profonde. Il travaillait de moins en moins.
-  Oui. Pour un spécial Noël, j’ai même écrit un scénario pour lui. Ses scénarios étaient souvent des adaptations de la série Félix qu’il avait créée 20 ans auparavant.
-  Tu es néanmoins lancé. Tu travailles avec Benn pour la série « Mic McAdam » en 1978, Seron pour « Aurore et Ulysse » à partir de 1977. Ta collaboration avec Will s’élargit à sa famille. Tu collabores même avec le grand Macherot !
-  Je réalise pour Macherot un épisode de Pantoufle en 1979 parmi une multitude d’autres récits complets pour d’autres dessinateurs du journal. Eric Maltaite, le fils de Will, était effectivement devenu un ami. Après un début de collaboration avec La Famille Hérodius, je scénarise pour lui la série 421 en 1980. La même année, je crée Billy The Cat pour Stéphan Colman. En 1983, Arkel pour Marc Hardy. C’était la nouvelle génération de chez Spirou lancée par le nouveau rédacteur-en-chef Alain De Kuyssche qui succédait à Thierry Martens. En 1988, j’entame la série Jimmy Toussel avec Desorgher.

"421" avec Maltaite (Dupuis)
Le fils de Will a longtemps collaboré avec Desberg

-  Cette période est cependant charnière. Tu n’as pas encore choisi entre la BD et la musique. Avec Philippe Vandooren qui succède à Alain De Kuyssche, la relation n’est pas aussi bonne.
-  En effet, jusque là, la BD répondait pour moi à des travaux de commande dans lesquels il n’y avait pas pour moi d’implication d’idée. A côté de ce métier plutôt alimentaire, je m’essayais à une carrière de musicien professionnel. Des passages en studio, puis en radio et en télé. À la même époque, j’ai eu la chance de pouvoir enchaîner une série de grands voyages. Le tournant se fait avec Jimmy Tousseul où j’aborde pour la première fois des thèmes qui touchent aux questions de la colonisation, de l’intolérance, de l’exclusion, des rapports de force. Il y a aussi ces albums d’Aire Libre que j’ai faits avec Will, Le Jardin des Délices, La 27ème Lettre. Enfin, il y a le début de ma collaboration avec Casterman grâce à la série Gaspard de la Nuit que j’écris pour mon ami Johan De Moor que j’avais connu au Collège Saint-Pierre dans mon enfance. Le fils de l’assistant de Hergé, Bob De Moor, avait aussi repris Quick & Flupke pour lesquels j’ai réalisé quelques gags. Chez Dupuis, Vandooren n’appréciait pas trop mon travail. Il le tolérait pourrait-on dire. J’avais avec lui des rapports difficiles. Il était culpabilisant. Il demandait toujours : « mais pourquoi fais-tu cela ? ». C’était une relation plutôt tordue. Heureusement que le succès de Bily The Cat me donnait quelques titres de noblesse. Mais pour la direction de Spirou, tout le mérite revenait à Colman. Avec Jean-Paul Mougin, le rédacteur-en-chef d’(A Suivre), j’avais carte blanche, il fonctionnait davantage sur le mode de la sensibilité. Il n’y a que lui qui aurait accepté le projet de La Vache que j’avais écrit pour Johan De Moor. Cette série a une reconnaissance immédiate : le magazine Lire nous classe parmi les cinq auteurs de BD les plus créatifs de l’année.

Mic Macadam avec André Benn (Dargaud)
Actuellement reprise dans une nouvelle série par Brunschwig au scénario, cette série était née dans Spirou.

-  A quoi correspond ce brusque regain de notoriété ?
-  Je crois que, comme tout un chacun, un artiste doit avoir quelque chose à dire pour toucher le public. Pour cela, il faut arriver à une certaine maturité, il faut du temps. Par ailleurs, en ne travaillant exclusivement que pour Dupuis, j’étais étiqueté « auteur Dupuis », « auteur pour enfants ». Mon expérience musicale, mes voyages ont enrichi mon registre, mes préoccupations étaient devenues plus adultes. L’évolution se fait aussi dans le choix des dessinateurs. Will, Maltaite ou Desorgher sont de très bons artistes mais leur dessin restait enfantin. On a beau essayer d’y greffer un scénario plus adulte, le dessin n’arrive pas à exprimer une dimension réaliste. Mon évolution s’est faite dans ce sens. Dans La Vache, je traite de thèmes plus politiques. C’est dans (A Suivre) aussi que j’entame ma collaboration avec Vrancken avec quelques récits complets. Puis Yves Sente, le directeur éditorial du Lombard, convaincu par le dessin de Vrancken, a publié la série « Le Sang Noir ». La série ne décollant pas, nous avons proposé « IR$ » à la suite d’une discussion avec Yves Sente. Avec Alpha, c’est aujourd’hui un des fers de lance de la collection « Troisième Vague » au lombard.

"Jimmy Tousseul " avec Desorgher (Dupuis)
Dans cette série, Desberg aborde pour la première fois des thèmes politiques.

-  On est quand même clairement dans le registre du « western financier » qui est celui de Jean Van Hamme.
-  Il y a, chez van Hamme, comme une filiation avec Greg. Van Hamme, c’est du Greg modernisé, avec encore davantage de professionnalisme. En ce qui me concerne, IR$ a ceci de différent avec cette génération : il y a une réflexion quasi philosophique par rapport à l’argent, une tentative de détecter les choses invisibles du monde de la finance. À mon sens, le ressort fondamental de Largo, c’est que les gens en veulent à son argent. Dans IR$, nous essayons de comprendre quelle est la destination de l’argent, qu’est-ce qu’on a l’intention d’en faire, quelle vision du monde sous-tend son utilisation. On essaye de comprendre quelle est la place de l’homme face à des empires économiques sans pardon.

"IR$" avec Vrancken (Lombard)
Cette BD est devenue l’un des fers de lance de la collection "Troisième Vague" au Lombard.

-  Comment se passe ta rencontre avec Marini ?
-  J’avais écris un scénario pour lui, Le Crépuscule des Anges. Mais il calait sur le personnage du castrat, ce qui fait que c’est Henri Reculé qui a finalement concrétisé ce projet chez Casterman. Par ailleurs, Marini n’arrivait pas à se dépêtrer de ses engagements avec son ancien éditeur, ce qui a fini par se régler grâce à l’intervention de Jean-Marie Piccard, l’ancien directeur de Dargaud Suisse. Notre première collaboration se fera autour d’un western, L’Etoile du Désert.

"Le Scorpion" avec Marini (Dargaud)
Avec Le Scorpion et IR$, Desberg accède au rang des best-sellers de la BD.

-  Le thème des anges est récurrent chez toi : de « Arkel » à la série « Les Immortels » que tu développes, toujours avec Reculé, chez Glénat et où tu touches à la Fantasy. Cette dimension spirituelle n’est pas absente non plus dans la série « Le Scorpion » que tu finis par lancer chez Dargaud avec Marini.
-  Exactement. Cette série décrit l’individu seul face à une société rigide régie par les extrêmes. C’est d’abord l’histoire d’une lutte pour la liberté qui devient ensuite un combat contre une certaine forme de libéralisme économique sans âme incarnée par neuf familles dominantes depuis l’empire romain. L’héritier d’une de ces familles, le cardinal Trebaldi, va tenter de s’emparer de l’Église de l’époque pour en faire son instrument. Dans ce contexte de luttes de pouvoir, le Scorpion se focalise sur les liens humains qui cristallisent la société. Je me suis inspiré, dans ma réflexion pour ce scénario, des travaux de Raoul Vaneigem et notamment de « La Résistance au Christianisme : les Hérésies des origines au XVIIIème Siècle  » (Fayard).
-  Tu cumules les séries. Outre celles déjà citées, il y a Le Cercle des sentinelles avec Wurm chez Casterman, Tosca avec Vallès chez Glénat,la superbe série Mayam avec le Suisse Koller… Et en plus, tu as de nouveaux projets !
-  Le Cercle des Sentinelles est fini depuis longtemps, suite à des incompréhensions profondes avec Wurm. Mais oui, il y a Black Op pour Labiano chez Dargaud, une série qui pose la question de rapports entre la Mafia russe et la CIA. La thèse est que l’agence américaine aurait fait le pari de ressusciter la mafia russe pour attaquer le communisme de l’intérieur, à l’époque de la guerre froide. Pour se retrouver finalement face à elle, aujourd’hui. C’est une réflexion sur la marche du monde, sur le comportement absurde de l’être humain. Il y a une multitude de choses qui régissent ce monde et qui sont figées depuis longtemps. On a l’impression que le monde entier est aspiré par une structure étrange qui aspire tout le monde au profit de quelque chose de très haut placé. Aux États-unis, l’aile droite du parti républicain veut faire un hold-up sur l’état. En tant qu’Américain, je peux dire que cela m’inquiète. Il y a aussi ce projet d’adaptation du Livre de la Jungle en cinq volumes dans la collection Polyptique du Lombard, qui est un vrai récit sur les rapports à l’enfance, quand on est adulte. Chez Kipling, au moment où Mowgli devient adulte, la jungle cesse d’exister. Je crois qu’aujourd’hui on n’accepte plus cette rupture brutale et définitive entre les différents âges de la vie. Cette série est dessinée par Reculé et Johan De Moor.

"Tosca" avec Francis Vallès (Glénat)
Le dessinateur des "Maîtres de l’Orge" dans une nouvelle saga trépidante.

-  Comme tout bon scénariste, tu as aussi une expérience cinématographique à ton actif.
-  J’ai été impliqué dans les développements de la série de dessins animés de Billy the Cat, mais comme souvent, avec trop de distance. J’ai aussi écrit un des épisodes de la série Lucky Luke pour Marc du Pontavice. Il est fortement question d’un projet télé autour de la série IR$, aux Etats-Unis. On parle du Scorpion aussi. Mais aujourd’hui, qui n’a pas de projets audiovisuels ?

Propos recueillis par Didier Pasamonik le 14 décembre 2003

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

  Un commentaire ?