Thomas Azuélos : "Le pouvoir fonctionne sur la croyance et sur les prophéties auto-réalisatrices."

12 mai 2016 0 commentaire
  • Disons-le tout net, cela faisait longtemps que nous surveillions Thomas Azuélos d'un coin de l'oeil, mais la sortie chez Cambourakis de son album "Le Comité" nous a fait penser qu'il fallait que vous le rencontriez, ne fut-ce que pour percevoir toute la réflexion et la profondeur qui préside à son travail.
Thomas Azuélos : "Le pouvoir fonctionne sur la croyance et sur les prophéties auto-réalisatrices."
Le Comité - Par Thomas Azuélos, d’après Sonallah Ibrahim - Ed. Cambourakis

Comment avez-vous débuté dans la BD ?

Enfant, je suis passé très naturellement du dessin à la bande dessinée vers l’âge de sept ans. Mon premier atelier avec Philippe Caza date de mes huit ans. Dans les années qui ont suivi, cet atelier a vu défiler des auteurs comme Cabanes, P’tiluc, Dethorey. Donc mes dessins ont toujours été narratifs. J’écrivais aussi beaucoup. J’ai publié mes premières planches dans Jade, tout début des années 1990. À mon arrivée à Marseille, j’ai plutôt fait de la peinture et du dessin de presse. Je ne lisais plus beaucoup de BD.

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"Télémaque" avec David Calvo (Carabas)

J’ai rencontré David Calvo au journal Taktik, le premier journal hebdomadaire gratuit, en 1995. C’est lui qui m’a contacté en 2002 pour travailler avec lui sur Télémaque (Ed. Carabas) et qui m’a remis à la bande dessinée. David est un type incroyable, foisonnant, débordant, son charisme peut vous convaincre de tout faire.

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"Le Fantôme arménien" avec Laure Marchand et Guillaume Perrier (Futuropolis)

C’est important pour affronter un album entier pour la première fois. Et il ne fait pas de distinction entre culture "noble" et culture "vulgaire" ; en cela il est peut-être plus anglo-saxon que français, il ne hiérarchise pas entre littérature, science-fiction, le jeu vidéo, etc.

Récemment, vous avez publié cet album sur Le Fantôme arménien chez Futuropolis. Comment en êtes-vous venu à traiter ce sujet ?

J’ai fait les peintures pour le film d’animation de Serge Avedikian, Chienne d’histoire. Nous avons eu la palme d’or du court-métrage à Cannes en 2010, ce qui a permis au film d’être un peu diffusé, et ce qui m’a conduit à faire de nombreuses présentation publiques. J’ai approfondi l’histoire du génocide arménien et de cette période cruciale – pour l’avenir du Moyen-Orient et du reste du monde– qu’est la fin de la Première Guerre mondiale, de l’empire ottoman et de son démantèlement. Quand j’ai entendu parler du projet de Laure Marchand et Guillaume Perrier en 2014, je n’ai pas hésité.

Comment vous êtes-vous documenté ?

C’est d’abord un documentaire direct. J’ai accompagné Varoujan et Brigitte en Turquie. Le plus important était de montrer "l’histoire en marche" : 100 ans après le génocide, il fallait témoigner du voyage de deux Arméniens français en Turquie, sur la trace de leurs ancêtres et à la rencontre des Arméniens qui vivent aujourd’hui, plus ou moins cachés, sur les terres du génocide. Il fallait être juste dans les références historiques, mais ce n’était pas le plus important.

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"Abigaël Martini" (Cambourakis)

Le plus important était d’être très près des personnages, pour montrer à quel point le génocide et l’exil sont dans la chair des Arméniens aujourd’hui. Le traumatisme historique est une notion fondamentale qui habite beaucoup de gens. À ce moment précis, Brigitte et Varoujan s’y sont confrontés de manière très forte, ils ont fait face aux vieux démons.

Abigaël Martini est votre premier album en solo. C’est quoi ce livre et comment est-il arrivé chez Cambourakis ?

Abigaël Martini commissaire est la réédition en un seul livre de trois volumes, parus initialement chez Carabas. Frédéric Cambourakis a eu l’idée merveilleuse de leur redonner vie, et je trouve le résultat magnifique. J’aime beaucoup le personnage d’Abigaël. Elle est solaire, innocente, naïve même ; elle croit avoir réponse à tout et se fait une idée préconçue de la réalité. Vous imaginez les peaux-de-bananes, les murs, les râteaux sur lesquels elles va tomber ; rien ne va marcher comme elle le pense. Mais heureusement, son empathie est telle pour le reste de ses semblables, qu’elle trouve toujours de la ressource pour revenir à l’attaque.

On en vient au Comité. Pourquoi avez-vous eu l’idée d’adapter cette nouvelle de Sonallah Ibrahim ?

J’ai lu le roman en 1997, lors d’un de mes séjours au Caire. Il m’a tout de suite fasciné. La complexité et le mystère de son narrateur, qui oscille entre réflexion critique et arrivisme décomplexé, m’a beaucoup troublé. J’ai écrit à Sonallah Ibrahim et j’ai commencé à travaillé sur une adaptation. Et puis j’ai calé ; je tournais en rond et je trouvais pas la manière de traduire le profond malaise qui hante le roman. C’est l’explosion de l’Égypte en janvier 2011 qui m’a réveillé. Et qui a remis en route mon scénario. Mon personnage pouvait s’enfoncer dans l’individualisme, la place Tahrir lui offrait un parfait contrepoint.

"Adapter, c’est trahir", dit-on souvent. Comment avez-vous procédé ?

Je pense même que le terme d’adaptation ne signifie pas grand chose ! Une bande dessinée n’est pas plus proche d’un roman que d’un morceau de musique, d’une peinture ou d’un plat cuisiné. En réalité je me suis inspiré d’une manière de penser. J’ai déconstruit le roman, je l’ai décortiqué, j’en ai cherché les significations subtiles. Et j’ai réécrit à partir de cette base, sans me préoccuper de la structure du roman.

Vous vous êtes documenté ?

J’ai utilisé parfois un certain aspect documentaire, en donnant quelques dates, quelques lieux, quelques références plus ou moins érudites. Mais comme dans le roman, c’est une ruse. C’est pour mieux plonger dans la fable.

C’était nécessaire car votre dessin est, comment dire... elliptique ?

Peut-être. Effectivement, la documentation apporte aussi un contexte et un réalisme, sans lequel la narration serait un peu ardue. Elliptique est un joli terme. Sur le fil du rasoir. Il peut devenir péjoratif si l’on va trop loin, le lecteur décroche. Mais bien utilisée, l’ellipse fait tout l’intérêt d’un récit. À mes yeux, plus que le dessin, plus que le pitch du scénario, c’est elle qui fait la qualité d’une bande dessinée.

Le fond de votre récit est définitivement politique. Qu’avez-vous voulu prouver ?

J’ai voulu montrer le parcours d’un personnage ambitieux qui évolue dans une société très verrouillée. Son individualisme est à la fois sa force et sa faiblesse. Et ce personnage découvre une chose, évidente mais fondamentale : le pouvoir fonctionne sur la croyance et sur les prophéties auto-réalisatrices. Pour simplifier : on dit que quelqu’un est célèbre parce qu’on dit qu’il est célèbre. Ainsi, le pouvoir est avant tout dans les têtes. Pour mettre en scène cette "histoire de croyance", j’ai fait cohabiter plusieurs registres (réalisme social, fantastique kafkaïen, conte grotesque). Pour amener une certaine étrangeté et une distance. Ainsi, si je racontais une histoire horrible sur le ton de la blague, vous vous diriez : "pourquoi raconte-t-il une chose pareille sur ce ton là ?"

Enfin, le pivot de "la" bande dessinée est, historiquement et culturellement, le "héros". J’ai donc joué sur l’identité du héros, son apparence, son travestissement. C’est son apparence qui lui donne le pouvoir (il peut devenir qui il veut), mais c’est son apparence qui nous le rend étrange (qui est-il à la fin ?).

Quand on vous lit, on pense à Muñoz, mais aussi à Montellier parfois. Quelles sont vos vraies influences ?

Pour Abigaël, il y avait Muñoz, le Blutch de Mademoiselle Sunnymoon, le Tardi d’Adèle Blanc-Sec... Pour Le Comité, c’est difficile à dire. Une parodie du structuralisme soviétique, de l’affiche politique. Un certain humour grotesque inspiré des films d’animations de Priit Pärn. L’imagerie polonaise d’un monde sous dictature comme chez Jan Lenica...

Comment se passent vos débuts d’auteur. Ce ne doit pas être facile tous les jours...

Non, ça n’a pas été, et ça n’est pas facile. J’ai eu quelques coups durs avec des éditeurs, des réalisateurs. Il faut pouvoir s’en relever, ravaler sa fierté et continuer de croire en soi. C’est le prix à payer pour faire ce que j’ai envie de faire, et restons décents : je ne suis pas, comme beaucoup, écrasé et humilié par le capitalisme cannibale. La pénibilité du travail doit être un critère fondamental de la rémunération. Et mon travail est loin d’être pénible !

Quels sont vos projets ?

Je travaille sur une histoire formidable avec le scénariste Simon Rochepeau et l’éditeur Claude Gendrot de Futuropolis. C’est encore une manière différente de composer entre documentaire et fiction. C’est précieux de pouvoir réfléchir au langage même qu’on manipule.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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