Christin & Mézières : "Même si Valérian et Laureline ne sont pas immortels, ils peuvent vivre une vie sans fin"

17 mars 2007 0 commentaire
  • 40 ans ! Cela fait quatre décennies que {{Jean-Claude Mézières}} et {{Pierre Christin}} nous vont vibrer avec les aventures de {Valérian & Laureline}. Une complicité qui a produit déjà 20 albums. Les auteurs nous préparent tout doucement la fin de l’une des séries de science-fiction majeures de la BD franco-belge.

Avec ce nouveau cycle, entamé dans « Au Bord du Grand Rien », vous entraînez vos personnages dans une quête …

P. Christin : Nous avons abordé différents genres dans Valérian : le polar, le western ou même la comédie de couple. La quête était effectivement la seule branche que nous n’avions pas encore explorée. Il fallait que, Jean-Claude et moi-même, allions au bout de notre logique : c’est-à-dire la recherche de la planète Terre. Seulement, notre série est très particulière : elle n’a pas de présent. Elle se déroule tour à tour aujourd’hui, hier ou dans dix siècles.
La fin de la série va être quelque chose qui n’aura, à mon sens, jamais été fait en bande dessinée. Même Jean-Claude a été très étonné en la lisant …

Ce sera la fin de la série ou la fin d’un cycle ?

PC : La fin d’un cycle qui pourra éventuellement devenir l’épisode ultime de la série. Même si Valérian et Laureline ne sont pas immortels, ils peuvent vivre une vie sans fin. Ils peuvent toujours disparaître, quelques minutes avant un événement, et faire un saut dans le passé ou un bond dans le futur. C’est pour cette raison que nous avons refusé la proposition de Dargaud que Didier Convard raconte la vieillesse de nos personnages dans un Dernier Chapitre. Cette démarche ne collait pas à notre univers. Si Valérian commence à devenir gâteux, il peut toujours repartir deux ou trois décennies en arrière, quitte à ravoir trente ans !

Christin & Mézières : "Même si Valérian et Laureline ne sont pas immortels, ils peuvent vivre une vie sans fin"
Pierre Christin

… Et vous, si vous aviez le pouvoir de revenir trente ans ou quarante ans en arrière, que changeriez-vous dans votre série ?

PC : Assez curieusement, rien ! Pourtant, je modifierai quelques uns de mes livres. La conception de Valérian s’est faite par tâtonnement. Par exemple, l’arrivée de Laureline s’est effectuée par hasard. Lorsque nous avons réalisé un atlas de Valérian, j’ai été obligé de relire toute la série. Je m’attendais à tomber sur des coquilles, des éléments illogiques par rapport à la série. Je n’ai relevé qu’un ou deux « embrouillages de pinceau ». Valérian s’est développé sans préméditation, de manière harmonieuse.

Vous garderiez donc tout !

PC : Oui. Les manipulations spatio-temporelles nous apprennent qu’il vaut parfois mieux de garder les choses comme elles sont plutôt que de les changer (Rires).

J-C. Mézières : Et puis, cela fait partie de la nostalgie du lecteur. Il conserve un souvenir particulier du moment où Laureline est apparue pour la première fois dans la série. L’important, c’est de prendre en compte nos imperfections momentanées et de s’améliorer dans le prochain album…

PC : Cette question n’était pas inintéressante. Les premiers albums de beaucoup de séries ne sont pas d’une très grande qualité : Leur dessin est souvent maladroit. Mais si elles ont duré, c’est que ces albums étaient fondamentalement bien écrits. L’histoire tenait le coup et faisait patienter le lecteur en attendant que leurs dessinateurs aient trouvé un style et que ces séries s’étoffent. Par contre, il n’est pas rare de voir que des séries « hyper léchées » se sont essoufflé dès le début.

Jean-Claude Mézières, vous rendez hommage à la peinture dans votre dernier album, « L’ordre des pierres ».

JCM : Ce n’est d’ailleurs pas nouveau. J’aime faire des citations et des clins d’oeil. Un ami m’a envoyé dernièrement un mail pour me dire que mon Pollock était plus soigné que celui du peintre originel (Rires).

Beaucoup d’auteurs ont envie, à un certain âge, de changer radicalement de méthode de travail. N’avez-vous pas ce besoin d’explorer de nouvelles techniques ?

JCM : Je l’ai déjà fait, notamment sur quelques pages de L’ordre des pierres, où j’ai réinventé les couleurs sur bleus. Si un changement sert la narration, je suis preneur ! Sinon, cela ne sert à rien de faire des effets de style. A vrai dire, je préfère jouer sur d’autres choses comme par exemple les débordements de case. Si je dois dessiner une image représentant l’espace, mon dessin débordera sans doute des marges. Pourquoi s’arrêter à ce cadre blanc, alors que l’espace est immense ? J’essaie de composer selon les besoins du scénario…

PC : Lorsque l’on a commencé ce nouveau cycle, Jean-Claude m’a confié qu’il aimerait dessiner quelques pages en couleur directe. J’étais en train de réfléchir à cette présence mystérieuse, les Wolochs, dont on parle dans le récit. Sa demande m’a permis bizarrement de leurs donner une présence : j’ai eu l’idée de les représenter sous la forme de pierres. Nous avons pris le parti que chaque fois qu’elles intervenaient, nous utiliserions la couleur directe…
La couleur directe a, ici, une utilité. Tout comme, par exemple, Enki Bilal qui a choisi d’utiliser en partie cette technique pour Partie de Chasse. Cela permet d’intensifier la psychologie des personnages et de renforcer certains effets comme par exemple le sang dans la neige.

Vous êtes donc plus pour une utilisation intuitive de la couleur directe…

PC : Il y a trop d’albums où la couleur directe n’apporte rien à l’histoire. C’est comme cette querelle qui minait le monde de la BD, à l’époque d’(A Suivre) concernant la pagination des albums. Le nombre de pages des albums s’est mis à gonfler à ce moment-là. C’était totalement stupide.

Le « 46CC » [1], comme le surnomme Jean-Christophe Menu, n’est plus une obligation …

PC : C’est une très bonne chose. Mais cela entraîne d’autres dérives. Des albums de cent pages sont publiés alors que le récit pouvait se tenir avec trente de moins. C’est exactement comme au cinéma, où le sacro-saint format de 90 minutes, a volé en éclat dans les années 70 et 80. Cela a donné lieu à des dérives, à des films beaucoup trop longs. Mais d’un autre côté, nous avons eu des film de 210 minutes qui collaient parfaitement au propos …

Jean-Claude Mézières

Parlons d’un vieux serpent de mer qui est aujourd’hui devenu une réalité : l’adaptation en dessins animés de Valérian …

JCM : Il y a plus de trente ans, en 1976, j’ai réalisé les premiers essais en Suisse. Trois ans plus tard, j’ai même monté les trois premières minutes d’un essai dans les caves du Centre Pompidou ! Par après, il y a eu encore trois tests entrepris par différents responsables des éditions Dargaud : en 1991, en 2000 et enfin celui-ci, qui a abouti ! Assez étrangement, pour ce dernier, la production a commencé directement, sans essai !
L’arrivée de Robert Réa, le directeur d’Ellipse Anime [2] qui a supervisé les adaptations de Tintin et de Corto Maltèse, a débloqué les choses. Il a renoué avec l’équipe japonaise qui avait déjà été contactée lors de la précédente tentative. Et puis la présence de Luc Besson, via sa société Europa Corp, a dû être positive. Je ne sais d’ailleurs pas ce qu’il a fait ! Peut-être de la post-production … Cette adaptation a le mérite d’exister, ce qui n’est déjà pas si mal. Avec de bons passages et des fichus moments !

Lorsqu’en janvier 2006, Claude de Saint-Vincent a présenté un « teaser » de quelques minutes à l’assemblée qui assistait à la remise des prix du FIBD d’Angoulême : il a dit : « Adapter, c’est trahir ! »…

JCM : Absolument ! … et le mot est faible. Vous pouvez jouer aux jeux des sept erreurs et comparer le dessin animé à la bande dessinée.

Le dessin animé "Valérian & Laureline"

Y retrouvez-vous l’âme de vos personnages ?

JCM : Par moment, oui. Et d’autres, non ! Ceci dit, personne ne nous a obligé à céder les droits pour animer nos personnages. Il est logique que le dessin animé laisse transparaître l’interprétation de ceux qui l’ont réalisé.

PC : Il y a eu des tentatives pour adapter fidèlement certains albums. Mais il fallait respecter un certain format, et le résultat était encore pire. La BD et le dessin animé, ou même le cinéma, sont des moyens d’expression différents. Avec leurs contraintes et spécificités, notamment dans le déroulement du temps.
Très vite, il a été décidé que les réalisateurs se serviront d’une « boite à outil de Valérian » où ils iraient piocher certains éléments. On arrive à un résultat plus ou moins fidèle, mais souvent réussi !

Pierre Christin, vous qui êtes enfin retraité de l’enseignement. Quels sont vos projets en bande dessinée ?

PC : Je n’ai jamais autant travaillé pour la bande dessinée depuis que j’ai quitté l’université où j’enseignais ! (Rires).

JCM : Pierre avait tellement peur de la retraite qu’il s’est surchargé de projets.

PC : J’ai écrit un court récit pour un livre édité pour l’anniversaire France Info qui regroupe les événements majeurs de ces dernières années. Evidement, ils m’avaient réservé le plus facile à traiter : les attentats du 11 septembre 2001 ! J’ai accepté, car cela me permettait de revenir à mon métier de journaliste.
Sinon, je viens d’écrire le scénario du prochain Valérian. Après cela, nous revisiterons tous les lieux où sont passés Valérian & Laureline … Mais d’une toute autre manière. Je n’en dis pas plus !
Un cinquième Agence Hardy, dessiné par Annie Goetzinger, devrait paraître chez Dargaud. Il se passera pour moitié à Berlin et pour moitié à Paris.
Je suis heureux d’avoir travaillé avec André Juillard autour du Long Voyage de Lena. Nous avons été tous les deux frustrés de n’avoir fait vivre ce personnage qu’en 54 pages. Nous avons envie de continuer à raconter sa vie. Dès qu’André aura terminé son prochain Blake & Mortimer, il entamera la suite.
Et puis, mon dernier roman, Petits Crimes contre les humanités, a eu à ma grande surprise du succès. Je vais enchaîner sur un autre. Mais pour l’instant, je n’ai fait que ce qui était facile : signer le contrat (rires).

(par Nicolas Anspach)

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Images extraites de "L’ordre des Pierres" (c) Mézières, Christin & Dargaud.

Photos (c) Nicolas Anspach - Reproduction interdite sans autorisations préalable.

[1quarante-six planches cartonné couleurs

[2Une filiale du groupe Média Participations, propriétaire de Dargaud.

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