Danijel Žeželj : "Je réalise des illustrations pour des gens que je n’ai jamais rencontrés de ma vie !"

1er juillet 2013 0 commentaire
  • Publié essentiellement en France par la maison Mosquito (Le Rythme du cœur, Rex, Invitation à la danse, Congo Bill, Rêve de béton, Sexe et violence, King of Nekropolis...) mais aussi chez Dargaud (Des Dieux et des hommes) ou chez Panini qui publie ses productions pour Vertigo (DMZ, American Vampire...), Danijel Žeželj s'inscrit dans la lignée de Milton Canif à Muňoz, de Pratt à Breccia. Rencontre avec le maître croate du noir et blanc.
Danijel Žeželj : "Je réalise des illustrations pour des gens que je n'ai jamais rencontrés de ma vie !"
Babylone de Danijel Žeželj
Éditions Mosquito

Vous habitez Brooklyn. Qu’est-ce qui vous a mené là ?

Je suis né à Zagreb en Croatie et j’y ai grandi. L’histoire est banale, je dessinais depuis tout petit. J’ai d’abord suivi une filière artistique au lycée avant de m’inscrire à l’Académie des Beaux-Arts de Zagreb où j’ai étudié la peinture classique.

Mais lorsque je dessinais, j’imaginais déjà de raconter des histoires. Je voulais faire des BD dès l’âge de 15 ou de 16 ans. Mes lectures n’étaient pas si nombreuses : Astérix, Lucky Luke, Alan Ford... étaient populaires en Croatie dans les années 1970. Il se lançait pas mal de magazines en Yougoslavie dans ces années-là, en dépit du régime communiste. Dans une volonté de non-alignement, le gouvernement était bien plus ouvert à ce qui se faisait à l’Ouest que les autres pays communistes. Même les super-héros américains étaient présents. Les publications de Sergio Bonelli, comme Alan Ford ou Zagor, étaient très populaires en ce temps-là. En revanche, Tintin était peu connu, je ne suis pas sûr même qu’il ait été publié en Croatie. Mais mes goûts me portaient plutôt vers Alan Ford de Magnus. En fait, c’est assez incroyable pour une BD qui flirtait avec l’Underground : elle était plus pjavascript:barre_raccourci(’’,’’,document.getElementById(’text_area’))opulaire en Yougoslavie qu’en Italie ! C’était surtout en raison d’une traduction absolument excellente.

L’influence de l’Italie est marquante.

C’est normal, nous sommes voisins. En particulier sur la côte qui fait face à l’Italie, les influences se font ressentir jusque dans la langue, où il y a des mots d’italien. Pour nous, aller en Italie était une chose naturelle. Je me souviens que vers mes 16 ans, lorsque j’étais au lycée, j’ai vu pour la première fois Métal Hurlant et (A Suivre). Je ne pouvais pas le lire mais j’ai tout de suite flashé sur les dessins de Jose Muňoz, qui était pour moi le dessinateur le plus important en ce temps-là. Il était publié dans quelques revues Underground à Zagreb. Avec Alberto Breccia et Sergio Toppi, ils ont déterminé mon goût pour le noir et blanc.

J’ai publié ma première bande dessinée en 1991, en Croatie. J’avais 25 ans. C’étaient des récits courts. C’était important pour moi de me voir simplement imprimé. Cela permet de mettre un peu de distance avec le dessin, de se rendre compte de certaines erreurs. Cela permet d’apprendre et de grandir.

Danijel Žeželj en septembre 2012
Photos : Didier Pasamonik (L’Agence BD)

Le choix du noir et blanc est d’abord économique, en raison des faibles coûts d’impression ?

Je savais qu’il était difficile d’imprimer en couleurs, que c’était plus coûteux, mais ce n’était pas la raison principale de ce choix. Le noir et blanc était ma passion, et ça l’est resté. Je vois davantage les choses dans l’ombre et la lumière, moins dans la couleur.

Quel a été l’impact de la guerre de Yougoslavie dans votre travail ?

Aucun. J’ai commencé à publier en Italie en 1990 en sortant des beaux-arts. Je commençais à publier des illustrations, je faisais également du graphisme. Mais pour publier des BD, c’était très difficile. Les seules opportunités de publication se trouvaient en Italie, en France et aux USA.

La revue Il Grifo de Vicenzo Mollica en Italie avaient commencé à publier mon travail. Le magazine publiait Pratt, Manara et était soutenu par Federico Fellini qui y a publié El Gaucho. [1], J’ai publié ma première BD dans le numéro deux de cette revue. J’ai décidé de quitter la Croatie et d’habiter Londres. Mais comme j’étais sans papier, les Anglais m’ont expulsé au bout de six mois. Je suis venu vivre en Italie pendant presque cinq ans. Puis j’ai décidé de venir vivre aux États-Unis car entre-temps, j’avais épousé une Américaine originaire de Seattle, sur la côte-Ouest. Nous y avons vécu deux ans, puis nous sommes venus habiter New-York, il y a une dizaine d’années.

Babylone de Danijel Žeželj
(c) Mosquito

Comment avez-vous rencontré votre éditeur français Mosquito ?

Ils avaient vu mes ouvrages en Italie et ils étaient intéressés de les publier en France. Del Grifo a fermé son magazine au bout de trois ans mais ils ont continué à publier mes livres. Michel Jans de Mosquito a dû les voir. Et comme il publie Sergio Toppi et Dino Battaglia, je ne déparais pas dans le catalogue... Dans le même temps, je commençais à publier chez DC Comics, dont Michel a publié Congo Bill en noir et blanc. J’en suis ravi car je trouve que mon travail rend mieux en noir et blanc qu’en couleurs. Il avait acquis les droits auprès de DC Comics, mais il a rescanné tous les originaux en noir et blanc, si bien que la reproduction est parfaite. Le livré est épuisé, mais c’est une très belle édition.

Comment avez-vous réussi à vous imposer aux USA ?

Les livres que j’avais pu publier en Europe auparavant ne suscitaient pas d’intérêt auprès des éditeurs américains, c’est comme s’ils n’existaient pas !

C’était une surprise pour moi. Je n’avais pas cette vision-là de l’Amérique. J’avais grandi dans une certaine idée de ce pays. Mais quand vous y habitez, c’est totalement différent de ce que vous imaginez. Vous découvrez la réalité de l’Amérique. Je suis citoyen américain grâce à mon épouse. J’ai un passeport américain. Je suis content de ne plus avoir à vivre dans l’insécurité permanente d’un immigrant. Avec la guerre en Yougoslavie notamment, on vous colle des étiquettes, c’est très difficile à vivre.

Je n’ai pas vécu la guerre, mais j’ai connu des gens qui l’ont vécue pour défendre leur famille, leur maison et qui n’avaient pas d’autre endroit où aller. C’est pourquoi, cela ne me donne pas pour autant le droit de parler à leur place. Je peux juste dire que tout pays qui acquiert son indépendance est une bonne chose. Mais il reste des problèmes en Bosnie qui restent irrésolus, et je ne sais vraiment pas comment ils vont se résoudre. C’est vraiment compliqué. Mais en ce qui concerne la Croatie, ils peuvent maintenant construire leur avenir, cela dépend d’eux maintenant.

Babylone de Danijel Žeželj
(c) Mosquito

Vous travaillez différemment pour vos propres histoires que lorsque vous travaillez avec un scénariste, comme Jean-Pierre Dionnet dans Des Dieux et des hommes (Dargaud), par exemple ?

Le processus est complètement différent. Je n’écris pas de scénario avant de faire les dessins. Cela part toujours des images, des visions qui me viennent dans la tête et je conçois les images et l’histoire en même temps. J’ai une idée de la narration, mais le rythme précis vient plus tard. Quand on travaille sur le scénario de quelqu’un d’autre, évidemment, tout est écrit et organisé à l’avance. Lorsque je travaille avec Jean-Pierre Dionnet ou avec de grands scénaristes américains comme Brian Azzarello et d’autres, ils me donnent vraiment l’espace pour organiser les choses comme je l’entends.

Sur le scénario de Jean-Pierre, par exemple, il y a vingt pages de plus car il y avait, en particulier dans la seconde partie de l’histoire, quelques belles scènes de bataille qui me semblaient nécessiter plus de place. Jean-Pierre a très bien accueilli mes suggestions. J’aime travailler de cette façon un peu libre, je n’aime pas les scripts trop précis, trop détaillés, je n’arrive pas à en tirer mes propres images.

Dans la trentaine d’albums que vous avez publiés en France, lesquels recommanderiez-vous pour les lecteurs qui veulent découvrir votre travail ?

Le dernier, évidemment. J’ai une affection particulière pour King of Nekropolis (Mosquito), lui aussi sans texte.

Sans texte mais non sans graphies. Elles parcourent toutes vos cases.

OK, une BD c’est du texte et de l’image mais il y a aussi des textes qui sont des images et j’aime bien travailler dans cet entre-deux.

Vous qui avez l’expérience d’un scénariste américain et d’un scénariste français, les façons de travailler sont très différentes ?

Ce qui est important, c’est que l’histoire soit bonne. Si ce n’est pas le cas, vous pouvez dessiner les plus belles images du monde, cela ne marchera pas. Les méthodes de travail ne diffèrent pas tellement. Chez Jean-Pierre, les dialogues sont très bons et c’est important dans un scénario. Quand j’ai lu ses dialogues, les personnages me venaient vraiment clairement, c’est ce qui m’a plus dans le scénario. J’ai eu le même sentiment en lisant Azzarello.

Babylone de Danijel Žeželj
(c) Mosquito

Comment travaillez-vous ? Par Skype, par email ?

Surtout par email. J’ai rencontré Jean-Pierre bien après avoir dessiné son scénario ! Le contact avait été initié par Thomas Ragon chez Dargaud. Tout s’est fait par mail. J’ai rencontré Thomas plus tard, à Zagreb. C’est comme cela maintenant : À New York, je réalise des illustrations pour des gens que je n’ai jamais rencontrés de ma vie ! Les mails sont très pratiques : tout est précis et clair, on peut tout archiver, se rappeler de chacun des termes.

Aujourd’hui, vous vous sentez davantage américain que croate ?

Je ne pense pas, je ne me sens pas américain, et je ne crois pas que j’aurai ce sentiment un jour. Peut-être suis-je arrivé aux États-Unis à un âge trop avancé, j’avais près de trente ans. C’est un monde totalement différent que je n’arrive pas complètement à comprendre. Je m’y suis pourtant beaucoup investi mais l y a certains niveaux auxquels je n’ai pas accès. Quand vous vieillissez, il y a des choses que vous avez acquises dans votre enfance qui prennent de plus en plus d’importance avec l’âge. C’est mon cas. Cela provoque des différences culturelles trop importantes. Le passé, le présent et le futur en sont totalement affectés.

Je reste très présent à Zagreb où j’ai créé un studio graphique et une maison d’édition. Jusqu’à présent, nous publions surtout mes propres travaux, mais si j’en trouve le temps, j’aimerais bien y publier Muňoz, qui est pour moi comme un "père" artistique. J’ai compris la puissance d’expression du dessin en voyant son travail. Je n’oublierai jamais cela. Pour moi, son œuvre restera unique, éternelle.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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[1Publiée entre 1991 et 1995 sur 36 numéros, la mythique revue Il Grifo était l’une des plus sophistiquées d’Italie en ce temps-là. À son sommaire : Milo Manara, Hugo Pratt, Guido Crepax, Vittorio Giardino, Andrea Pazienza...

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