Disparition d’André Leborgne, pionnier belge de la reconnaissance du 9e Art

8 mars 2012 5 commentaires
  • Nous apprenons avec tristesse la disparition de l'éditeur et distributeur belge André Leborgne, pionnier de la reconnaissance de la BD en Europe, fondateur du Club des Amis de la Bande Dessinée (CABD, Belgique) et de la revue Ran Tan Plan, du distributeur Distri-BD et du Prix Saint-Michel.

Né à Schaerbeek (Bruxelles), le 30 janvier 1928, André Leborgne était une "figure" de la bande dessinée en Belgique, un artisan modeste et passionné qui a porté pendant des années la bannière de la bande dessinée, proche de la plupart des grands auteurs belges : Morris, Franquin, Hergé, Jacobs... et dont le rôle dans le métier a été déterminant : beaucoup d’entre nous lui doivent ce qu’est devenue la bande dessinée aujourd’hui.

Disparition d'André Leborgne, pionnier belge de la reconnaissance du 9e Art
Le premier numéro de Ran Tan Plan, la revue fondé par André Leborgne en février 1966

J’ai connu André Leborgne alors que je poursuivais mes études à l’Athénée royal de Forest à Bruxelles au début des années 1970. Ses bureaux se trouvaient à deux pas de mon école, avenue Van Volxem. Il avait accepté de me recevoir pour me parler de son fanzine, Ran Tan Plan. Je m’en souviens comme si c’était hier. Il mettait en page un article sur Corentin de Paul Cuvelier. Pour l’illustrer, il était en train de découper, lorsque je suis venu le voir, un exemplaire de l’édition originale des Nouvelles aventures de Corentin, Corentin en Chine, alors même que je le recherchais furieusement depuis des mois. J’étais révulsé ! Mais c’était comme cela en ces temps héroïques où il n’existait pas de scanner et où seul un petit groupe de gens s’intéressait à ces "illustrés".

Je l’ai revu souvent ensuite : à la fameuse Foire du Livre de Bruxelles, dans la "Tour Martini" de la place Rogier, rendez-vous des plus grands auteurs de bande dessinée du moment. L’amateur que j’étais y a rencontré Franquin, Jacobs, Jijé, Tillieux, Cuvelier et bien d’autres. André Leborgne qui avait travaillé 25 ans dans la métallurgie, y était le maître d’œuvre dans la fabrication des stands pour les éditeurs à travers sa société Les Ateliers Leborgne.

C’était déjà quelqu’un de respecté : il avait fondé avec Morris et Pierre Van Keer le premier grand fanzine belge Ran Tan Plan en février 1966.

On se souvient que, dès 1962, les premières publications du « Fandom » de la bande dessinée apparaissaient en France : Giff-Wiff, émanation du CELEG, puis Phénix, l’organe de la SOCERLID, deux associations de collectionneurs concurrentes.

En 1964, Morris et Van Keer créent leur rubrique sur le 9e Art dans Spirou, aussitôt suivie par Le Journal de Tintin qui accueille, dès 1966, année où le scénariste et dessinateur Greg en prend la rédaction en chef, une rubrique semblable sur l’Histoire de la bande dessinée signée par Henri Filippini, futur encyclopédiste de la bande dessinée. La reconnaissance de la bande dessinée passe par ce travail culturel. Les premières expositions de bande dessinée font leur apparition dans la foulée.

Le Numéro 33 de RTP en l’honneur de Jijé

Mais le premier cercle des collectionneurs belges commence à réagir face à ces avancées. Leur « culture de bande dessinée » n’est pas exactement commune à leurs homologues d’Outre-Quiévrain. Surtout, la bande dessinée belge est à son zénith et les lecteurs belges ont l’impression que leurs homologues français ne la considèrent pas à sa juste valeur.

Ce sentiment de rejet est renforcé par le fonctionnement très « franco-français » du CELEG : «  L’idée était belle et généreuse de créer une grande communauté d’expression française groupant sans distinction de frontière tous ceux qui se sentaient une passion commune pour les bandes dessinées du passé, du présent et de l’avenir, notait un « comité provisoire » d’amateurs belges dont le texte figure dans le N° zéro de Ran Tan Plan. Sur le plan pratique, hélas !, il fallut déchanter. D’abord la loi française reléguait les adhérents étrangers au rang de membres d’honneur, malgré toute la gentillesse et le bon vouloir de nos amis d’Outre-Quiévrain qui ne désiraient pas faire de distinction. Mais la loi est la loi, d’où une certaine gêne. »

D’autre part, la poste ne fonctionnait pas aussi bien qu’aujourd’hui et les collectionneurs déploraient de nombreuses pertes. En février 1965, Francis Lacassin proposa aux Belges « d’organiser leur indépendance », proposition acceptée par une réunion des adhérents belges le 13 février 1965.

En conséquence, à dater de 1966, la section belge du CELEG devient le CABD. Au premier rang des fondateurs, Maurice De Bevere (Morris), mais aussi Greg, Pierre Van Keer, co-auteur de la rubrique 9e Art dans Spirou et André Leborgne qui deviendra la grande figure du Fandom belge jusque dans les années 1980, ces deux derniers apparaissant comme les directeurs de publication de la revue.

La revue devint pendant des années le magazine de référence de la bande dessinée belge, rivalisant avec Schtroumpf : Les Cahiers de la Bande Dessinée (nés en 1969) qui, à son imitation choisit aussi le parrainage d’un héros de la bande dessinée belge. La revue avait son réseau de correspondants dans le monde entier : France, Hollande, Allemagne, États-Unis, Italie, Espagne, Portugal, Brésil, Argentine… donnant à la bande dessinée belge une aura internationale.

Grâce à son sérieux : son comité de rédaction comprenait notamment le spécialiste de la science fiction Jacques Van Herp, un chercheur rigoureux ou encore le documentaliste du Goethe Institut Louis Teller, bibliographe émérite de la bande dessinée belge, et à son éclectisme : ses centres d’intérêt portaient aussi bien sur la bande dessinée de l’âge d’or que sur la production contemporaine, de Frazetta et Corben à Buzzelli, de Guido Crepax au jeune Hermann, cette revue servit notamment de modèle aux Cahiers de la bande dessinée de Jacques Glénat qui en était un des correspondants français.

Dans la foulée, Leborgne fut le premier éditeur d’ "incunables" de la bande dessinée belge : Les Félix de Tillieux (avant Deligne), le Spirou de Franquin, etc.

Ayant des difficultés à diffuser ses produits éditoriaux, André Leborgne, associé à la librairie Pepperland de Tania Vandesande, créa le distributeur Distri-BD qui fut en Belgique le fer de lance de la nouvelle bande dessinée d’alors : L’Écho des Savanes, Métal Hurlant, Fluide Glacial... Mais aussi des petits éditeurs belges comme Deligne, Magic-Strip, Bédéscope...

Au crépuscule de sa vie, il s’employa à lancer le Festival de la BD de Bruxelles-Capitale qui continue à décerner depuis dix ans le Prix Saint-Michel de la bande dessinée qu’il avait contribué à créer.

Il vient de s’éteindre à l’âge de 84 ans.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : André Leborgne par Jijé. DR.

 
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