Du Côté du Soleil Levant #1 : le difficile renouvellement du Weekly Shonen Jump

3 juillet 2017 0 commentaire
  • Dans "Du Côté du Soleil Levant" (DCSL), nous comptons vous parler du marché du manga au Japon, des titres susceptibles d’arriver (ou non) chez nous ou des grands magazines de diffusion du manga. Et nous débutons la série par le plus célèbre des hebdomadaires dédiés au manga au Japon : le « Weekly Shonen Jump » de Shueisha.
Du Côté du Soleil Levant #1 : le difficile renouvellement du Weekly Shonen Jump
Numéro du Jump lançant les 20 ans de One Piece

Les tirages des grands magazines manga japonais baissent depuis vingt ans, sans que les ventes sous format numérique ne compensent totalement cette évaporation du lectorat. Nous vous en parlions déjà ici et cela se confirme encore cette année. Outre l’évolution globale du marché du livre, que suit en fin de compte le marché du manga, on remarque que cela coïncide avec une lente évolution des contenus de certains magazines, à commencer par le premier d’entre eux, le Weekly Shonen Jump.

Alors qu’il fête durant tout 2017 les vingt ans de sa locomotive One Piece, qui semble loin encore de son terminus, l’hebdomadaire est passé de 6,2 millions exemplaires vendus chaque semaine en 1995 à 2,42 en 2015. Et l’incroyable phénomène d’Eiichiro Oda, succès comme il y en a peu (près de 6 millions d’exemplaires écoulés au Japon au premier semestre 2017...), apparaît finalement comme l’arbre qui cache la forêt.

La fin d’une époque

Couverture d’un numéro spécial, que Shueisha dut réimprimer, célébrant les 40 ans de Kochikame.

Nous vous l’annoncions fin 2012 : le Weekly Shonen Jump amorçait la fin d’un cycle avec l’achèvement de Reborn, confirmée depuis par les arrêts successifs de titres-phare, et de longue haleine, publiés dans le magazine. Ainsi, les deux autres mangas emblématiques des années 2000 aux côtés de One Piece ont successivement tiré leur révérence : d’abord Naruto, en 2014, puis Bleach, en 2016, chacun après quinze ans de présence au sommet. Des absences difficilement comblées, la relève peinant à atteindre les ventes de ces mangas lors de leurs pics de popularité.

En outre, le Weekly Shonen Jump s’est séparé de son doyen, l’indéboulonnable Kochikame, quarante ans de bons et loyaux services, pour une retraite prise en septembre 2016. Voilà qui symboliquement a son importance. Et si l’on ajoute à cela la fin – précipitée – d’un autre pilier du magazine, Toriko, en novembre dernier, après plus de huit ans et demi de présence continue au sommaire, cela commence à faire beaucoup.

Couverture du tome 1 de Kimetsu no Yaiba

Globalement, les quelques vrais hits obtenus par Shueisha ces dix dernières années n’auront pas su, ou voulu, développer une longévité telle celle des séries fleuves amorcées au tournant des années 2000 [1]. Kuroko’s Basket aura tenu six ans (2008-2014) et Assassination Classroom quatre ans (2012-2016). Depuis, les succès se nomment Haikyuu !!, débuté en 2012, et bien entendu My Hero Academia qui date de 2014. Food Wars a connu une grosse baisse de popularité et est entré dans son dernier segment, tandis que Black Clover peine à s’imposer comme le hit qu’il devait devenir [2].

Pour le reste, deux séries récentes, de 2016, semblent particulièrement soutenues par Shueisha et par les lecteurs de Jump en ce moment : Kimetsu no Yaiba, acquis par Panini pour une sortie en août prochain sous le titre Les Rodeurs de la nuit, et The Promised Neverland, dont on vient d’apprendre que Kazé en avait obtenu la licence, pour une sortie en 2018. Toutefois, si le second, que l’on présente plus bas, entre déjà dans les tops semestriels Oricon, le premier lui se contente pour l’heure de performances au sein du sommaire du Weekly Shonen Jump [3].

D’un anniversaire l’autre : des 40 ans de Kochikame en 2016 aux 20 ans de One Piece en 2017

2017 : l’année du renouvellement ?

Pour compenser ces multiples départs qui ont donc émaillé 2016 (rappelons-le : Assassination Classroom, Bleach, Kochikame, Toriko et dans une moindre mesure Nisekoi ; sans oublier World Trigger, en pause pour une durée indéterminée du fait de soucis de santé de son auteur, Daisuke Ashihara), le Weekly Shonen Jump a annoncé en grandes pompes début 2017 une opération renouvellement avec le lancement successif de six nouvelles séries, dont plusieurs pilotées par des mangakas renommés. Une stratégie potentiellement payante puisque des vétérans ont récemment connu de beaux succès : Yūsei Matsui avec Assassination Classroom, Mitsutoshi Shimabukuro avec Toriko, mais aussi Nakaba Suzuki et son Seven Deadly Sins chez Kodansha. Passage en revue de ces séries.

We Never Learn, par Tsutsui Taishi

Comédie romantique censée reprendre le créneau de Nisekoi, avec aux manettes un mangaka ayant précisément officié sur un spin-off de ce dernier (Magical Pâtissière Kosaki), la série possède sur le papier de quoi se faire une place au soleil. Un héros intello laborieux, à lunettes, dans la tradition des héros de shonen harem à la Love Hina de Ken Akamatsu, accompagné par une cohorte de filles répondant à des archétypes bien définis. Et une intrigue plutôt amusante, même si pas franchement originale dans le fond, puisque notre protagoniste se voit confier la mission d’aider ces jeunes filles, génies dans leurs domaines respectifs, à obtenir des résultats scolaires dans des domaines totalement différents mais qui les intéressent vraiment. En outre, le trait de Tsutsui Taishi s’avère très plaisant, un critère important dans ce genre de titre. Pourtant, si We Never Learn se maintient pour le magazine, sa situation demeure précaire et il serait étonnant que la série finisse 2017.

U19, par Yuuji Kimura

C’était le challenger complet de ce cycle de lancements et on se demande encore comment Shueisha a pu penser que le titre allait fonctionner vis-à-vis de son public. Il faut sans doute voir cela comme une expérimentation, un test des limites de l’hebdomadaire tant U19 ne correspond en rien aux standards, thématiques et graphiques, du Jump. Dans une dictature où les jeunes gens sont soumis au bon vouloir total des adultes et doivent totale obéissance aux ainés, un groupe de rebelles tente de libérer les lycéens du joug de figures parentales plus que douteuses grâce à un pouvoir dénommé… « libido » !! Le titre pourrait peut-être à la limite trouver sa place dans la collection WTF !! d’Akata, mais dans le Jump, avec un graphisme olschool un peu grossier qui plus est, il s’est rapidement installé aux dernières places du sommaire.

Demon Prince Poro’s Diaries, par Hitsuji Gondaira

Une série qui débuta auréolée du statut de vainqueur de la "Golden Future Cup" 2015, compétition du Jump ayant pour but de repérer de futures bonnes séries à partir de quelques one-shots. Un jeune démon, prince dans ses royaumes, décide de ne plus officier en tant que divinité maligne mais de suivre une scolarité normale. Car si la créature s’avère toute puissante, elle s’affirme lasse de la violence et préfère s’instruire et se socialiser. Mais il lui faut camoufler sa véritable nature. Un pitch qui rappelle dans une certaine mesure Beelzebub par le mélange entre cadre scolaire, gag manga pouvant dériver vers l’action et univers démoniaque. Un manque d’originalité qui ne permet pas d’identifier une série sur un créneau en outre peu évident pour percer.

Hungry Marie, par Ryuuhei Tamura

Et puisque l’on parle de Beelzebub, voilà son auteur, Ryuuhei Tamura dans une nouvelle série. Mais dans un registre qui n’est pas exactement ce à quoi nous pouvions nous attendre après les échanges que nous avions eus avec lui à la fin de Beelzebub en 2014. Car le voilà reprenant peu ou prou ce qui avait fait son succès, à savoir un univers scolaire de furyo très décalé mâtiné d’ésotérisme. Dans Hungry Marie, le héros, Taiga, se retrouve possédé par la fille cachée de Marie-Antoinette (!!), sur un mode proche de celui de Ranma ½ puisque les deux personnages vont alterner dans leurs manifestations, mais en agissant à travers le corps de l’autre ! Taiga intervient donc sous les traits de la princesse Marie-Thérèse, quand celle-ci, que la faim éveille de temps en temps, multiplie les problèmes et les quiproquos sous l’apparence du premier. Humour et absurde sont au rendez-vous, mais l’impression de retrouver toute la dynamique ainsi que les ressorts de Beelzebub, sans l’univers et les personnages d’alors, risque de limiter les possibilités de succès de Hungry Marie.

Dr. Stone, par Riichiro Inagaki et Boichi

Deux stars aux commandes de cette série, voilà qui interpelle. En effet Riichiro Inagaki s’est fait connaître comme le scénariste d’Eyeshield 21 tandis que Boichi, au dessin, et à qui l’on doit Sun-Ken Rock, est désormais mondialement connu. On s’étonne même de le voir se lancer dans le défi que constitue une publication régulière hebdomadaire dans le Jump. Au début de ce récit, le monde entier se trouve subitement pétrifié et l’aventure débute quelques milliers d’années plus tard lorsque nos héros, un génie des sciences et une bête de travail, sortent l’un après l’autre de cet état. Avec une civilisation à rebâtir. Original et bien pensé, bien qu’un peu laborieux dans son rythme du fait de certaines circonvolutions, Dr. Stone apparaît comme la série la mieux équipée pour passer les premières semaines si difficiles dans le Weekly Shonen Jump.

Robot x Laserbeam, par Tadatoshi Fujimaki

L’auteur de Kuroko’s Basket remet donc le couvert, avec un nouveau manga de sport, cette fois sur le golf. En prenant pour héros encore une fois un personnage loufoque et original : après le fantôme du basket, voici le « robot » du golf. En effet, le héros de Robot x Laserbeam se comporte de manière mécanique, jusque dans ses interactions sociales. Son handicap relationnel lui vaut cependant des aptitudes hors du commun dans une discipline comme le golf où priment le contrôle de ses émotions et la précision des trajectoires. Comme pour Hungry Marie, on peut se demander pourquoi avoir arrêté une série qui fonctionnait pour revenir quelques temps plus tard à un récit aussi proche. Loin du renouvellement attendu, on a en fin de compte davantage l’impression de recettes appliquées pour jouer la sécurité, plutôt que d’une réelle volonté de dénicher la nouvelle perle susceptible de modifier le paysage du magazine.

Graphique illustrant le classements des différentes séries. En abscisse les numéro du Jump en 2017, et en ordonnée la place dans le sommaire du Jump
Couverture du Jump à l’occasion du lancement de Dr. Stone

Quel bilan, quelques vingt semaines après le début de l’opération ? Et bien les lecteurs ne se sont pas vraiment laissés abuser par ce pseudo renouvellement et l’on assiste à un échec cinglant pour une faillite quasi complète de l’entreprise. Deux des six séries – U19 et Demon Prince Poro’s Diaries, – ont directement pris la charrette suivante des fins de série, après une quinzaine de chapitres à peine, tandis que trois autres (We Never Learn, Hungry Marie et dans une légère moindre mesure Robot x Laserbeam) sont actuellement au plus bas dans le sommaire du Jump, traduction directe de l’état de santé d’une série dans l’hebdomadaire et indicateur fiable, hormis cas très spécifique comme la série qui ferme le magazine, du potentiel de survie du titre. Le graphique ci-dessus donne ainsi un aperçu de la situation, sachant que le magazine propose en moyenne une vingtaine de titres par numéro.

La seule série partie pour durer s’avère donc Dr Stone, et c’est a priori la seule que nous aurons le bonheur de connaître. Peut-être peut-on espérer quelque chose du côté de Hungry Marie ou de Robot x Laserbeam du fait de leurs auteurs, mais il est d’ores-et-déjà permis d’en douter si ces séries connaissent un destin rapide comme cela semble se dessiner. Dernier espoir pour ces deux séries : que les ventes des volumes reliés, qui paraissent très prochainement, produisent une bonne surprise, sur la base du nom des auteurs. De quoi peut-être inverser la tendance, même si cela semble compliqué.

Le paysage du Weekly Shonen Jump serait-il alors si obscur que cela ? Pas nécessairement si l’on jette un œil à la très bonne surprise que constitue The Promised Neverland

Couverture du Jump à l’occasion du lancement de The Promised Neverland

La promesse du renouveau au pays du shonen

Couverture du tome 2 de The Promised Neverland

L’intrigue de The Promised Neverland débute dans un orphelinat de campagne, à l’ambiance un peu surannée mais qui a tout d’une utopie. Une vingtaine d’enfants, de bébés à quelques pré-ados d’une douzaine d’années, y sont choyés par une Mama qui veille sur leur santé et promeut un enseignement exigeant et humain. Les enfants participent en outre, chacun à son échelle, à la vie de la communauté, les plus grands animant les jeux des plus petits et parfaisant leur éducation. Voilà pour le premier chapitre, jusqu’à une révélation macabre qui fait basculer le titre dans le fantastique et l’horreur.

En effet, l’orphelinat se révélè être une ferme dans laquelle les enfants - à qui l’on a tatoué des numéros pour les identifier... - sont élevés jusqu’à un certain âge, dicté par leurs facultés intellectuelles (les plus brillants bénéficiant d’une longévité plus grande), pour être ensuite dévorés par d’effroyables créatures à l’apparence de démons, véritables régisseurs de cet univers. Bien entendu les enfants n’en savent rien, mais les trois aînés découvrent le pot aux roses à la suite d’un concours de circonstances.

Couverture du tome 1 de The Promised Neverland

Dès lors, ils amorcent un projet de grande évasion pour s’échapper de cet enfer, tout en embarquant l’ensemble de leurs petits frères et petites sœurs ! Une entreprise démesurée à mener sans éveiller les soupçons d’une Mama qui apparaît peu à peu de plus en plus retorse et manipulatrice.

L’affrontement déployé dans The Promised Neverland s’avère avant tout psychologique et intellectuel. Cette dimension, particulièrement mise en relief dans ce titre, nous ramène aux grandes heures de Death Note au sein du Jump. La série de Kaiu Shirai (au scénario) et Posuka Demizu (au dessin) nous rappelle en effet qu’un autre type de shonen, certes un peu sombre, est possible au sein de l’hebdomadaire, dix ans après la fin du manga culte de Tsugumi Ōba et Takeshi Obata.

Couverture du tome 3 de The Promised Neverland

Prenant et très habilement construit, The Promised Neverland parvient à tirer son épingle du jeu dans un créneau pourtant a priori peu populaire ou grand public. La série se classe à la troisième place du sommaire du Jump en moyenne depuis le début de l’année (derrière One Piece et My Hero Academia) et atteint déjà les 200 000 exemplaires par tome au premier semestre 2017, ce qui est de bon augure pour la suite. En attendant un potentiel animé, possible à présent que le premier arc narratif du manga est achevé, susceptible de booster le phénomène.

Même s’il semble de prime abord difficile pour ce type de manga de rivaliser en termes de popularité ou de vente avec les très grosses locomotives que constituent les manga d’action ou de sport, The Promised Neverland vient bousculer ces idées reçues et ouvrir la porte à, on l’espère, de nouvelles productions, atypiques et moins calibrées, au sein du premier hebdomadaire manga du Japon. Peut-être d’ailleurs que le fait que seul Dr. Stone, parmi les six lancements présentés plus haut, soit en mesure de s’imposer dans le magazine illustre encore un peu cela tant la série débutée par Riichiro Inagaki et Boichi propose quelque chose d’assez original.

C’est donc à nos yeux une bonne opération réalisée par Kazé qui vient d’acquérir la licence pour une sortie programmée l’année prochaine. Voilà un titre qui nous tarde vraiment de découvrir chez nous !

Est-ce de The Promised Neverland que viendra la lumière pour le Weekly Shonen Jump ?

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

DCSL #0

[1Pour rappel, One Piece a débuté en 1997, Naruto en 1999 et Bleach en 2001.

[2Pour comprendre cela, quelques chiffres, que vous pouvez retrouver en intégralité dans le "#0" de DCSL, et qui correspondent à la meilleure vente pour un tome au premier semestre 2017 de chacune de ces séries :
- Haikyuu !! : 867 000 exemplaires
- My Hero Academia : 563 907exemplaires
- Food Wars : 435 132 exemplaires
- Black Clover : 200 980 exemplaires

[3Petit rappel. Le Weekly Shonen Jump utilise un système de questionnaire de satisfaction que peuvent renvoyer les lecteurs de l’hebdomadaire pour indiquer quels ont été leurs chapitres préférés dans le numéro qu’ils viennent de lire. Ces questionnaires sont ensuite dépouillés et déterminent, en partie, le classement des séries dans les numéros suivants du magazine. Il s’agit donc d’un indicateur de popularité des séries, à croiser par exemple avec les ventes des volumes reliés. Il est aussi utilisé pour infléchir la direction d’un titre en fonction des attentes des lecteurs, certains développements pouvant être brusquement écourtés voire interrompus s’ils ne rencontrent pas l’assentiment du public.

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