Hubert & les Kerascoët : "Joann Sfar est l’arbre qui cache la forêt"

30 mars 2007 0 commentaire
  • {Miss Pas Touche} fut sans doute l’une des plus belles découvertes de l’année dernière. Une comédie de mœurs sur fond de polar mettant en scène une jeune femme prude et introvertie engagée dans un bordel, la « Pompadour ». L’endroit où elle espère débusquer l’assassin de sa sœur. Les auteurs, {{Hubert}} et les {{Kerascoët}} (alias Marie Pommepuy et Sébastien Cosset), nous parlent de ce diptyque frais et envoûtant.

Comment est née votre rencontre ?

Hubert : Je suis coloriste depuis de nombreuses années. Mais depuis quelques temps, j’écris des scénarios à côté de mon travail. Nous nous sommes rencontrés grâce à des amis de Hervé Tanquerelle, avec lequel je signe Le Legs de l’Alchimiste aux éditions Glénat…

Sébastien Kerascoët, avant le premier tome de Miss Pas Touche, vous aviez signé « Res Punica » (chez Glénat), sous votre vrai nom…

SK : Effectivement. J’ai toujours eu envie de réaliser des bandes dessinées, mais je n’avais pas d’idée préconçue quant à la manière de travailler. Je n’ai pas de style prédéfini. J’ai exploré différentes pistes graphiques dans mes carnets, lors de mes études ou après. J’ai effectivement commencé ma carrière en signant un album plus réaliste. Mais lorsque j’ai commencé à travailler avec Marie, nous avons développé ensemble un style commun. Nous avons trouvé judicieux d’utiliser un pseudonyme commun afin de personnifier notre complémentarité.

H : « Kerascoët » n’est ni Marie, ni Sébastien, mais deux personnes ensembles qui forment un style. Le graphisme de cet album est la somme de leur travail commun, de deux personnalités qui se rejoignent. Au final, on ne sait plus qui a dessiné tel ou tel élément.

On sent une forte influence de Joann Sfar dans ce style commun …

H : J’ai rencontré Marie et Sébastien à peu près au même moment où ils faisaient la connaissance de Joann. Ils ont une même façon d’aborder le dessin, une sorte de proximité, plutôt qu’une influence réelle. Beaucoup d’auteurs ont ce type de dessin instinctif. Et ce n’est pas nouveau : voyez Sempé, par exemple. C’est vrai que Joann Sfar est devenu la figure de proue de ce mouvement car il est le plus connu. Mais il n’a pas inventé ce style. Lisa Mandel a eu une belle expression lorsqu’on lui parlait des influences de Joann dans son propre travail : « Le public ne connaît que Sfar ou XIII. Si on ne fait pas une série calquée sur XIII, on fait forcément du Sfar ! ». Joann Sfar est en quelque sorte l’arbre qui cache la forêt.

Hubert & les Kerascoët : "Joann Sfar est l'arbre qui cache la forêt"L’un des aspects les plus frappants de votre travail est votre sens du mouvement…

Marie Kerascoët : Nous essayons avant tout que notre dessin soit vivant, qu’il dégage une certaine énergie. Avant de dessiner Miss Pas Touche, nous avions travaillé pendant un an dans l’audiovisuel. La manière de montrer un mouvement en dessin animé n’est pas du tout la même que dans une bande dessinée. Nous nous sommes beaucoup interrogés sur les gestes et les attitudes des personnages. Au fur et à mesure de notre réflexion, il est devenu évident qu’il fallait que cela soit expressif.

Hubert, aviez-vous déjà écrit cette histoire avant de rencontrer les Kerascoët ?

H : En fait, j’avais écrit une ébauche de synopsis qui se déroulait dans le milieu de la prostitution et qui abordait de la transformation de Paris et la destruction de certains quartiers, à l’époque du baron Georges Hausmann [[Préfet de police sous le Second Empire, le baron Haussmann a profondément modifié l’urbanisme parisien, détruisant des quartiers entiers en dessinant les Grands Boulevards. Voir sa notice sur Wikipedia. . Miss Jo et Blanche apparaissaient déjà dans ce récit. Nous avons gardé le thème de la prostitution, et changé d’époque. Nous avons commencé à travailler sur cette nouvelle histoire qui se passe dans les années ’30. Je leur ai soumis le synopsis, et nous l’avons modifié selon les désirs de chacun. Marie et Sébastien ont amené des idées de scènes. Miss Pas Touche est une histoire que l’on a portée tous les trois…

Vous avez directement décidé de traiter ce récit sous la forme d’un diptyque ?

H : Oui. Si on voulait faire un vrai polar, nous n’aurions pas eu assez d’espace dans un « 46 planches ». D’un autre côté, je ne suis pas un grand amateur des histoires qui n’en finissent pas…

« Miss Pas Touche » est aussi une comédie …

H : Le polar est en genre vaste. D’ailleurs les meilleurs sont souvent ceux dont le sujet dépasse l’éternelle question de l’identité du tueur et de la victime. Nous souhaitions, avant tout, raconter une erreur de raisonnement. Notre héroïne enquête en ayant des a priori et est toujours à côté de la plaque lors de ses recherches. Elle pense que c’est un homme qui a tué sa sœur car elle a une aversion pour eux. Elle traverse les événements en ayant des œillères, si bien qu’elle réalise une enquête ratée. Au final, ce sera un autre personnage qui comprendra les tenants et les aboutissants de la problématique en recoupant les informations récupérées par Miss Pas Touche…

Avez-vous une manière différente d’aborder les couleurs lorsque vous les réalisez pour l’un de vos récits ?

H : Oui. Même si la couleur est un art très instinctif. Il faut ressentir l’histoire et faire ressortir des émotions et des ambiances à travers certaines tonalités. Lorsque j’écris une histoire, j’ai une vision très claire de ce que je veux traduire dans chacune des pages. Je l’écrit dans le découpage. Le dessinateur va s’approprier le découpage et l’histoire. Ensuite, je peux à nouveau me le réapproprier en y mettant mes couleurs et en peaufinant certaines ambiances…

Marie a-t-elle apporté un plus à l’histoire, vu qu’elle est une femme et que cette histoire parle d’elles…

SK : Incontestablement !

H : Marie avait envie, dès le départ, de dessiner des filles. Ceci dit, j’ai mis beaucoup de moi-même dans ce récit. D’ailleurs notre éditeur en voyant l’une des planches m’a dit que cela se voyait qu’il avait une femme dans notre équipe ; que seule elle aurait pu avoir l’angle de vue traité dans la page. Sans doute avait-il dit cela en lisant un dialogue un peu fleur bleue. J’ai éclaté de rire car j’avais réalisé en solo cette fameuse scène, et elle n’avait pas été retouchée par Marie ou Sébastien. La séquence suivante, qui était hyper trash, avait été inventée par Marie (Rires).

MK : On pense souvent que lorsqu’une femme signe un livre, celui-ci contiendra plus de sensibilité. Pas du tout ! J’aime beaucoup cette histoire car Miss Pas Touche n’est pas quelqu’un de lisse. Ce n’est pas une gentille femme, comme on voudrait que les filles le soient souvent. Elle peut être violente, détestable, déstabilisante, susciter la peur, etc.

Même si Blanche - alias Miss Pas Touche - est prude, elle n’a pas l’air d’être déboussolée en rentrant dans ce bordel…

MK : Elle a des a priori sur les hommes. Mais elle occulte tellement les choses de ce fait-là qu’elle ne se rend pas compte que, la pratique qu’on va lui demander de faire, est du sexe !

SK : Blanche prend surtout sur elle ! Elle a un objectif : démasquer l’assassin de sa sœur. Et puis, c’est le seul endroit où elle pourrait être logée. Elle n’avait que deux solutions : le bordel ou la rue !

H : Marie a parfaitement raison. Pour Miss Pas Touche, taper sur un homme n’est pas un acte sexuel. Vu qu’elle les déteste, Blanche considère que ce qu’elle fait n’est pas fort grave… Elle a vraiment des peurs instinctives par rapport au sexe et au plaisir.

Quels sont vos projets ?

H : nous allons enchaîner sur un deuxième diptyque avec la même héroïne. Nous allons ouvrir l’univers et amener de nouveaux personnages, avec d’autres enjeux narratifs…

MK : Pour l’instant, nous travaillons pour les galeries Lafayette. Nous allons réaliser l’intégralité des vitrines du Boulevard Hausmann à Paris et habiller les entrées du magasin. Nous dessinons également les sacs en papier, etc. Tout cela sera visible au mois d’avril !

H : J’ai d’autres projets. Le legs de l’alchimiste va se conclure au cinquième album. Il en va de même avec Les yeux verts qui trouvera sa fin avec le troisième tome. J’ai d’autres projets, tant avec Hervé Tanquerelle qu’avec Benjamin Bachelier qui a repris le dessin des Yeux Verts.

Hubert, Sébastien et Marie Kerascoët
Photo (c) Nicolas Anspach

Vous n’avez pas envie de vous consacrer uniquement à l’écriture…

H : J’aime ma double casquette. Elle me laisse une liberté dans mon travail d’écriture. Je ne suis pas obligé d’être rentable en alignant les scénarios. Si mes projets ne sont pas aboutis, je peux m’offrir le luxe de ne sortir qu’un album par an ! Et comme je limite mon travail de coloriste à une dizaine d’album chaque année, je peux consacrer du temps à l’écriture. Cela me permet de rester dans la pure envie. J’invente des histoires, non pas par métier, mais parce que j’adore cela ! … Et cela me rassure !

(par Nicolas Anspach)

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Images (c) Kerascoët, Hubert & Dargaud.
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