Jean-Marc Lofficier (Hexagon Comics) : "Nous avons choisi de court-circuiter le système."

26 juillet 2013 0 commentaire
  • Le premier numéro de {Zembla} est paru en France il y a 50 ans, en juillet 1963. Celui de {Wampus}, il y a 45 ans. Un éditeur s'est mis dans la tête de republier ces séries mythiques, de même que tout l'univers d'Hexagon Comics dont les noms barbares : Rakar. Gun Gallon. Kabur. Kit Kappa. Dragut. Le Lys Noir... ont fait les belles heures des éditions Lug de Lyon. Or, cet éditeur, qui nous vient des USA, n'est pas un inconnu...
Jean-Marc Lofficier (Hexagon Comics) : "Nous avons choisi de court-circuiter le système."
Créé en juillet 1963, Zembla a 50 ans aujour’hui par Franco et Fausto Oneta
(c) Hexagon Comics

Quel est le projet de Rivière Blanche ?

Faire revivre les anciennes collections "Anticipation" et "Angoisse" du Fleuve Noir (dont nous avons repris divers maquettes de présentation) qui ont longtemps incarné une certaine forme de science-fiction et de fantastique français. Ce dernier point est important ! Nous publions ainsi trois livres par mois en moyenne, tant de vieux auteurs du Fleuve depuis longtemps abandonnés par le milieu de l’édition (PJ Herault, Richard Bessiere, Max-André Rayjean, Daniel Piret, etc.) que de jeunes auteurs dont certains ont depuis fait de belles carrières (David Khara, Thomas Gehas...). Nous avons démarré en septembre 2004 et comptons à ce jour environ 200 titres au catalogue. Notre directeur de collection est lui-même un auteur talentueux : Philippe Ward, bien connu du milieu SF. C’est à lui que revient tout le mérite des choix éditoriaux.

Votre nom n’est pas inconnu du public francophone de la BD, mais on l’avait plutôt repéré de l’autre côté de l’Atlantique. Quand et pourquoi vous y êtes-vous fixé ?

Je suis parti travailler à l’Agence de Los Angeles du Crédit Lyonnais en 1979. J’ai rencontré ma femme Randy et j’y suis resté. À partir de 1985, nous sommes devenus écrivains, traducteurs, journalistes, scénaristes, etc. à plein temps. Notre CV est en ligne, si cela vous intéresse.

Zembla par Franco et Fausto Oneta
Pierre Marais dit Zembla (Seigneur des Lions) fait régler la justice dans les jungles du Karundfa, assisté de Rasmus, Ye-Ye, Bwana, Satanas et Petoulet.
(c) Hexagon Comics

Vous avez joué un important rôle de propagandiste de la BD européenne aux États-Unis, notamment pour l’univers de Jean Giraud / Moebius. Pouvez-vous nous résumer les grandes lignes de votre action là-bas ?

Avec Randy, nous avons en effet assumé la traduction et la présentation des œuvres de Moebius, chez Marvel dans collection Epic, puis chez Dark Horse. Chez ces derniers nous avons été responsables du magazine "Cheval Noir" qui a traduit et publié Adèle Blanc-Sec de Tardi, Lone Sloane de Druillet, Les Cités obscures de Schuiten & Peeters, Rork d’Andreas et d’autres. Nous avons aussi traduit Carmen Cru et les Bidochon pour Kitchen Sink Press.

Vous êtes revenus en France, pourquoi ?

Nous sommes revenus en France début 2005, après la réélection de George W. Bush.

(c) Hexagon Comics

Quelle est votre opinion de l’état de la BD aux USA ?

La BD est divisée soit en "strips", des BD publiées dans les quotidiens du style Peanuts ou Calvin & Hobbes. Cette dernière a toujours accès à un grand marché public en librairie, un peu l’équivalent de Titeuf chez nous. Il y a encore d’excellents strips et de nouveaux sont lancés chaque année.

Et puis il y a les comics, surtout de super-héros ou assimilés, qui ont de la peine à survivre économiquement dans le marché exclusif des boutiques de comics -environ 800 à 1000 points de vente sur l’ensemble des USA- et qui sont d’ailleurs pour la plupart déficitaires. Certains titres comme Sandman et Watchmen, et les rééditions Marvel, se sont taillés une place en librairies, mais cela reste plutôt l’exception que la règle. Heureusement qu’il y a Hollywood pour dynamiser l’industrie avec ses projets de films et de séries TV.

Comment regardez-vous la présence de la BD européenne aux USA jusqu’à aujourd’hui et quelles sont ses perspectives pensez-vous ?

Nous avons, à l’époque de la collection Moebius chez Epic, enregistré des chiffres que personne d’autre n’a réalisé depuis : plus de 30 000 ex. ! Pensez qu’on avait vendu plus d’Arzach aux USA que toutes les éditions françaises confondues ! Depuis, en dépit de tentatives honorables, la présence de la BD franco-belge aux USA demeure à mon avis anecdotique.

En regard, comment trouvez-vous le marché de la BD en France ?

Probablement en état de surproduction par rapport à la taille du public. C’est une situation qu’on a connue aux USA, et dans la SF en France par exemple. Il y aura nécessairement des contractions ou réductions dans les années à venir, surtout que le public vieillit. En fait, c’est le milieu du marché qui va disparaître, comme dans l’édition traditionnelle. Les best-sellers continueront à se porter très bien, et la micro-édition aussi. C’est tout ce qu’il y a entre les deux qui va souffrir. Je regrette la relative absence de partenariat entre les milieux de l’édition et ceux du cinéma/TV en France, comme cela est le cas aux USA. (Il y a des exceptions bien sûr !)

Wampus par Frescura, Lofficier, Bernasconi
(c) Hexagon Comics

Comment fonctionne votre entreprise, comment avez vous développé votre affaire jusqu’ici ?

Pour ne parler que de BD, nous avons lancé "Hexagon Comics" en 2004-05, après la faillite de Semic fin 2003., C’est une association avec les anciens auteurs-créateurs des anciennes éditions Lug de Lyon pour pérenniser leurs créations/séries BD, jadis publiées dans les magazines de petit format style Zembla, Kiwi, Nevada, Yuma, Mustang, etc.

Cela se fait sous deux formes : D’abord, une édition sous la forme de gros Trade Paperbacks (intégrales) de 500 à 600 pages noir & blanc rééditant les anciennes séries de Lug au rythme d’un volume par mois, 28 volumes ont paru à ce jour. Il y a de vrais joyaux dans cette collection !

Ensuite, la poursuite de ces séries sous le titre Strangers avec de nouvelles histoires principalement scénarisées par moi mais dessinées par de nombreux talents d’Europe, des USA et du Mexique. Elle compte un premier album cartonne Strangers 1 (Étrangers en terre étrangère) : 200 pages en couleurs qui rassemblent huit comics et un second album de même format, formant Strangers 2 (Des Dieux et des hommes) à l’automne. Et puis, divers titres "Anthologie" Hexagon Universe / Strangers Universe mettant en vedette tel ou tel personnage (11 numéros à ce jour). Par ailleurs, ce n’est pas de la BD, mais nous sommes les seuls à publier comme aux USA des romans (ou des recueils de nouvelles) mettant en scène nos héros.

L’anthologie Hexagon Comics
(c) Hexagon Comics

Quelles sont les nouveautés marquantes de la fin de l’année ?

Strangers 3 est en cours et démarrera fin 2013, en même temps que la publication en album cartonné de Strangers 2 (Des Dieux et des hommes). De plus Rivière blanche sortira un deuxième roman consacré au groupe de super-héros Hexagon intitulé La Guerre des immortels par Romain d’Huissier. Enfin, en réédition, nous prévoyons un second tome de Zembla, Dick Demon d’Ivo Pavone, Stormalong d’Emilio Uberti, Gallix d’Eugenio Benni et Le Gladiateur de bronze du grand Luciano Bernasconi.

Quels sont vos projets ?

Continuer nos trois collections : Les rééditions, Strangers, et romans/recueils de nouvelles ; parmi ces derniers en projet un recueil consacré à Sibilla par Nelly Chadour et un autre à Barry Barrisson par Philippe Pinon. Est également prévu un Jeu de Rôle Hexagon chez les XII Singes.

Le numéro 1 de la série Strangers
(c) Hexagon Comics

Gagnez-vous votre vie avec cette activité ?

Hexagon Comics, comme Rivière blanche, et Black Coat Press aux USA, sont des divisions du groupe Hollywood Comics que nous dirigeons, qui inclut également la production en partenariat de film et séries TV tirées de BD. Parmi nos récentes productions on peut inclure la série de dessins animés Secret Saturdays sur Cartoon Network et celle tirée de Barbarella en cours de production chez Gaumont. Diverses séries d’Hexagon Comics ont fait l’objet de plusieurs projets de développement, mais aucun ne s’est monté à ce jour.

Qui vous diffuse ?

Personne. Nous faisons soit de la vente directe par Internet, ou nous traitons directement avec les grands distributeurs du style Amazon, Barnes & Noble, Fnac, etc. Nous desservons aussi directement un petit réseau de libraires spécialisés. Les coûts de diffusion/distribution sont la mort des petits éditeurs, donc nous avons choisi de court-circuiter ce système.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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