Joël Kotek (« Shoah & Bande Dessinée ») : « Les derniers témoins disparaissant, notre mémoire repose plus que jamais sur la production artistique. »

11 mars 2017 1 commentaire
  • Historien, professeur à l’Université Libre de Bruxelles et enseignant à Sciences Po Paris, Joël Kotek est commissaire scientifique de l’exposition « Shoah et Bande Dessinée » qui a lieu en ce moment au Mémorial de la Shoah à Paris, une activité qu’il partage avec Didier Pasamonik que vous connaissez déjà bien et Marie-Edith Agostini (commissaire générale). L’occasion de rencontrer l’autre « tête pensante » de cette exposition.
Joël Kotek (« Shoah & Bande Dessinée ») : « Les derniers témoins disparaissant, notre mémoire repose plus que jamais sur la production artistique. »
Le catalogue de l’expo, dirigé par Joël Kotek et Didier Pasamonik, chez Denoël Graphic.

La bande dessinée peut-elle traiter sans la trahir un sujet tel que la Shoah  ?

Je m’étonne de votre étonnement qui est évidemment… feint, puisque vous savez mieux que moi que la BD ne peut plus être considérée comme un art mineur, que du contraire ! Personnellement, je puis témoigner que mon imaginaire historique s’est largement forgé au hasard des histoires de Tintin, de Blake et Mortimer, d’Alix ou encore de Corto Maltese. Je suis bien – comme vous l’avez évidemment deviné – un enfant de la BD franco-belge, lecteur des hebdomadaires Spirou, Tintin et, plus encore de Pilote. Quoi de plus logique, donc, une fois devenu adulte, que de consacrer une partie de mes recherches à l’étude de la BD et de l’image dessinée. C’est ainsi que je travaille depuis plus de quinze ans sur la caricature comme vecteur majeur de l’antisémitisme européen et arabo-musulman. Pour reprendre Confucius, « une image vaut mille mots ! »

Joël Kotek a écrit avec Pierre Rigoulot, "Le Siècle des camps" (Ed. JC Lattès)

C’est-à-dire ?

À l’exception du cinéma et de la télévision, aucun autre médium ne me semble participer autant à la fabrication mémorielle de l’imaginaire historique. L’impact de la bande dessinée sur la formation de l’opinion de l’enfant est plus important qu’on ne l’imagine de prime abord et ce, dans la mesure où ce qui est acquis durant la socialisation primaire subit généralement peu de bouleversement. C’est, en effet, vers 11-12 ans, que se situe la phase la plus importante pour la socialisation politique.

Le jeune lecteur amasse au fil de ses lectures des bribes d’information qui participeront à l’élaboration de sa culture politique première. Quand bien même il ne saisit pas toutes les implications historiques de l’histoire qu’il est en train de lire (prenons l’exemple de Tintin au Congo), la BD participe de fait à la construction de sa vision du monde. En offrant des récits perçus, à tort ou à raison, comme exemplaires, le bédéiste en vient ainsi à créer, qu’il le veuille ou non, une source historique, en concurrence directe avec les manuels d’histoire. Ce simple fait impose à l’historien de ne pas se désintéresser de l’étude du Neuvième Art.

Joël et Dan Kotek - Au Nom de l’antisionisme : l’image des Juifs et d’Israël dans la caricature depuis la seconde Intifada. Ed. Complexe.

De quelle façon ?

Il revient à l’historien de souligner en quoi la BD véhicule forcément une vision particulière de l’histoire et participe de fait aux représentations mémorielles. À la manière d’un romancier ou d’un réalisateur de film, le bédéiste fait des choix historiques. Lorsqu’il s’empare d’un événement historique – de la conquête de la Gaule au processus d’extermination à Auschwitz – il produit, consciemment ou non, un discours historique qui peut être avéré ou totalement tendancieux.

Comme tout médium, la BD peut-être au service du meilleur comme du pire. Elle peut favoriser les préjugés comme les diminuer. C’est la raison pour la laquelle j’avais accepté avec enthousiasme la proposition du CICAD de Genève de prendre la direction scientifique d’une BD destinée à combattre les préjugés antisémites (« Préjugés  », Genève, CICAD, 2011). La BD, comme n’importe quelle œuvre artistique, est une production intellectuelle porteuse d’idéologie.

"PréJugés", dirigé par Joël Kotek, Ed. Cicad.

Et c’est ici que l’historien doit intervenir pour critiquer, par exemple, la vision abracadabrantesque d’un René Sterne sur le Goulag ou encore les impasses d’un Pascal Croci dans une BD consacrée à Auschwitz. C’est ce que j’avais souligné voilà dix-neuf ans exactement dans un article, novateur et bien pillé depuis, qui resituait le jeune Hergé dans le contexte de l’extrême droite, catholique, colonialiste et antisémite belge. Il va sans dire que cet article, publié dans un ouvrage collectif consacré aux grands mythes belges, avait fortement déplu aux tintinolâtres qui, jusqu’à aujourd’hui, se refusent à reconnaître l’évidence. Vous constaterez ainsi que mon intérêt pour la BD ne date pas d’hier !

Compte-tenu de ce qui précède, il revient aussi à l’historien de songer à la BD comme outil pédagogique au service de l’histoire et de la mémoire. Elle constitue un média idéal pour toucher les jeunes générations. C’est exactement ce qu’avait compris Will Eisner, le père des comics américains, au soir de sa vie en publiant « Le Complot », destiné à démonter (du moins le croyait-il) une fois pour toutes, les célèbres « Protocoles des Sages de Sion », ce faux antisémite d’origine tsariste qui guida Hitler et inspire toujours le Hamas aujourd’hui.

"Mickey à Gurs" de Joël Kotek et Didier Pasamonik (Ed. Calmann-Levy)

C’est bien cette volonté d’utiliser la BD comme outil pédagogique qui explique la publication en 2014 de Mickey à Gurs, qui regroupe les trois carnets d’un dessinateur allemand qui, réfugié en France, n’en sera pas moins livré par Vichy aux nazis qui l’assassineront à Auschwitz. Ces trois carnets peuvent être considérés comme précurseurs tant ils décrivent avec précision, distance et ironie l’inhumaine condition des Juifs étrangers dans les camps d’internement français. Lorsque je l’ai « découvert » au Mémorial de la Shoah, où j’ai dirigé le service pédagogique pendant près de quatre ans, j’ai tout de suite compris qu’il s’agissait là d’une véritable perle graphique et pédagogique. Il n’en fallut pas plus pour inviter mon ami Didier Pasamonik à l’aventure éditoriale. C’est effectivement un vieux complice.

Outre qu’il est toujours agréable de travailler en duo, Didier et moi nous nous complétons à merveille et ce, au-delà du fait qu’il a de sérieuses compétences en histoire et moi en iconologie. Je possède une solide bibliothèque consacrée à l’art de la caricature. Je vous avoue qu’avant de la rencontrer, je me prenais pour le spécialiste de la Shoah dans la BD… Évidemment, la connaissance du 9e Art de mon ami Pasamonik est sans nulle autre pareille. Outre la conception de l’expo, c’est à lui que nous devons le choix des quelques 200 planches exposées : une véritable gageure !

Joël Kotek et Didier Pasamonik en janvier 2017.
Photo DR

Pour autant que je m‘en souvienne, nous avons toujours évoqué l’idée d’organiser au moins deux grandes exposition, l’une sur la BD, l’autre sur l’antisémitisme européen à travers l’image dessinée dans toutes ses variations. Notre collaboration remonte à plus de dix ans tandis que je dirigeais le service pédagogique du Mémorial de la Shoah. Outre Mickey à Gurs, nous avons notamment monté, à Liège, en 2012, une expo sur l’antisémitisme en Belgique du Moyen-âge à nos jours dans le cadre de la présidence belge de l’IHRA (International Holocaust Remembrance Alliance), cette organisation intergouvernementale dédiée à l’enseignement de la Shoah.

Notre démarche est avant tout historique, donc chronologique. Notre idée de base est de montrer que la BD ne s’est emparée que très tardivement de la Shoah et ce, pour des raisons avant tout politiques. La mémoire de la Shoah a tout simplement été étouffée jusqu’aux années 1980. Tout comme le cinéma et la littérature, le 9e Art a rechigné à intégrer la mémoire du génocide juif pour privilégier la mémoire patriotique. À l’exception d’une histoire de l’Oncle Paul, la BD franco-belge a fait tout simplement l’impasse sur le génocide des Juifs. C’est ce que démontre notre expo… Aujourd’hui, évidemment, tout est bien différent puisque la BD accueille non seulement des récits consacrés à la Shoah mais aussi aux persécutions des Roms, des homosexuels, sans oublier les génocides des Arméniens et des Tutsi.

Dans une histoire de L’Oncle Paul "Le Héros de Budapest" (1952), Jean Graton et Jean-Michel Charlier mentionnent pour la première fois le sort des Juifs dans la bande dessinée franco-belge de l’après-guerre.
© Dupuis - Graton - Charlier - World Press

Quid des Comics créés par de nombreux auteurs juifs ? Pourquoi leurs super-héros ne libérent-ils pas Auschwitz ?

La question n’est pas que les auteurs et éditeurs juifs des Comics ne voulaient pas parler de la Shoah ou qu’ils ne la comprenaient pas mais bien qu’ils en furent en quelque sorte empêchés par le climat antisémite qui régnait encore aux États-Unis. Ils ont bien tenté dans un premier temps d’évoquer le sort de leurs coreligionnaires (cf. Superman ou Captain America) pour s’autocensurer assez rapidement. Pourquoi ? De peur donner à croire que la guerre contre l’Allemagne qu’ils aspiraient de leurs vœux ne soit perçue comme une guerre juive ! Il en résulta au sortir de la guerre un véritable et profond sentiment de culpabilité à l’égard des Juifs d’Europe qui explique qu’ils se réfrénèrent assez tôt de jouer avec la symbolique de la Shoah. Leurs super-héros ne pouvaient décidément contrecarrer une extermination qu’ils n’avaient pas pu dénoncer en temps réel. C’est en cela que Maus d’Art Spiegelman constitue une véritable révolution. LA révolution, même.

Les super-héros entrent souvent dans les camps (ici Captain America en janvier 1944 - Dessin de Syd Shores), mais les Juifs n’y sont pas...
© Marvel

C’est une exposition qui se veut pédagogique ?

Effectivement, l’autre grand axe de notre projet est de souligner l’importance croissante que prendra le 9e Art dans l’appréhension, voire l’enseignement, de la Shoah comme de manière générale les violences extrêmes du 20e siècle. Les derniers témoins disparaissant, notre mémoire repose plus que jamais sur la production artistique. Autant qu’elle soit de bonne qualité : graphique, pédagogique et historique. Comme je l’ai dit en introduction, il y de bonnes et de moins bonnes BD. Je veux dire par là qu’il se trouve des fictions qui disent l’histoire, d’autres qui la travestissent. Notre objectif est de conseiller aux enseignants et pédagogues à choisir évidemment celles-ci plutôt que celles-là. Le 9e Art a d’ores et déjà produit de véritables chefs d’œuvres de Maus (Spiegelman) à Deuxième Génération (Kichka) en passant par Déogratias (Stassen). C’est dans cette perspective que notre catalogue, publié chez Denoël graphic en coédition avec le Mémorial de la Shoah, prend toute son importance. Il va constituer un formidable outil pédagogique pour tous les enseignants de France et de Navarre… Sans oublier évidemment la Belgique !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Expo Shoah et Bande dessinée - Mémorial de la Shoah à Paris.
Du 19 janvier au 30 octobre.

ENTRÉE GRATUITE

L’expo "Shoah et bande dessinée" sur le site du Mémorial de la Shoah

Affiche réalisée par Enki Bilal.

MÉMORIAL DE LA SHOAH
17, rue Geoffroy-l’Asnier
75004 Paris
Tél. : 01 42 77 44 72
Fax : 01 53 01 17 44
Ouverture tous les jours sauf le samedi
de 10h à 18h
et le jeudi jusqu’à 22h
Entrée libre
Métro Saint-Paul ou Hôtel-de-Ville

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