Labrémure & Artoupan : « Plus qu’une œuvre érotique, "Mahârâja" est un hommage au lac de Côme. »

30 juillet 2012 2 commentaires
  • 1917. Alors que la Première Guerre mondiale fait rage, un prince indien (et son harem) vient séjourner sur les rives du lac de Côme en Italie. Son but : rencontrer des émissaires allemands et déclarer l’indépendance de son État. Ce qui n’est pas du tout du goût des services secrets britanniques...

D’où vient la première idée de l’histoire ?

Labrémure : Un carnet de croquis sur le lac de Côme. Chez Drugstore, on avait le choix entre deux projets. Celui-ci, érotique, et une histoire qui se déroule en Inde en 1916, un peu plus longue. On a préféré commencer par un one-shot, et on s’est dit que l’occasion de faire une BD érotique ne se représenterait peut-être pas avant longtemps.

Il y a un arrière-plan historique ?

L : La Première Guerre mondiale dans un lieu quelque peu épargné. À quelques kilomètres du front autrichien et de la Suisse. Mais aussi la montée des mouvements indépendantistes. Le mahârâja est en visite sur le lac de Côme pour rencontrer des espions de l’Axe et négocier avec eux. En gros, il veut déclarer l’indépendance de l’état du Bundi en Inde en échange de quoi les Allemands le fourniront en conseillers militaires et en armes, et seront bien contents d’embêter les Anglais. Pour les Britanniques, c’est évidemment un sale coup qui risque de gangrener le reste de l’empire, à un moment où ils n’ont pas trop le temps de s’occuper des colonies. Ils envoient donc un tueur, le meilleur, pour empêcher que la rencontre ait lieu et boucler l’affaire.

Labrémure & Artoupan : « Plus qu'une œuvre érotique, "Mahârâja" est un hommage au lac de Côme. »
Recherches pour le Mahârajâ
(C) Artoupan

Pourquoi faire une œuvre érotique ?

L : L’idée en ce qui me concerne n’était pas d’écrire une histoire érotique, mais de parler du lac de Côme, où je vis. Quand Benoît est venu me voir à Cernobbio (dans le nord de l’Italie, sur le lac, justement) pour finaliser les dernières pages de Barbe Noire, on a eu l’idée d’un carnet de croquis sur le lac. Un carnet de croquis qui raconte une histoire. L’idée de départ est venue ensuite assez vite, très polar, avec le tueur et un prince indien.

L’érotisme s’est ensuite imposé, car il représente très bien ce qu’est le lac : un oasis de luxe et de débauche, dans des décors de rêve qui n’ont pas bougé depuis un siècle. Le lac de Côme, par sa position frontalière (la Suisse est juste à côté), a toujours été une zone de trafics mais aussi un nid d’espions. Bref, le cadre idéal pour notre histoire. Donc, plus qu’une œuvre érotique, Mahârâja est un hommage au lac de Côme.

Artoupan : En ce qui me concerne, les BD érotiques m’ont fasciné depuis l’adolescence, époque où j’ai lu mes premiers Manara et Crepax en cachette. Ce qui me plait dans la BD érotique, c’est que les corps dessinés tiennent plus du fantasme que les corps filmés. Du moins les corps filmés à la manière du X de consommation de masse, manière frontale et systématisée. Alors la BD me parait plus évocatrice d’émotion. Et puis les décors sont moins chers en BD : on peut facilement avoir un contexte plus classe.

Mahârâja par Labrémure et Artoupan - Ed. Drugstore
(C) Artoupan, Labrémure & Drugstore

Pourquoi publier sous pseudonyme ?

A : Avoir plusieurs pseudonymes ça me permet d’avoir plusieurs cordes à mon arc et d’éviter d’être catalogué. J’assume ce que j’ai dessiné ; je n’ai pas honte mais autant éviter de choquer ceux qui pourraient l’être pour le jour où j’aurai envie de faire des bouquins pour la jeunesse.

L : Ce n’était pas prévu au début, même si j’ai toujours eu plusieurs pseudos (Brr, Brrémaud, Brémaud, Lili Mésange, etc...). À vrai dire, c’est un éditeur pour qui j’écris des histoires pour enfants qui me l’a conseillé. Il m’a dit que si un enfant commandait sur Internet des albums de Brrémaud et se retrouvait avec une BD érotique dans le lot... Bref, Labrémure est assez proche de Brrémaud. Ça me fera un pseudo de plus. D’ailleurs, je compte écrire des histoires sur l’Inde, pas érotiques du tout avec ce pseudo.

L’érotisme est-il un genre honteux ?

L : Bah, comme pour les autres genres, il n’est honteux que s’il est mal fait. Il passe en tous cas peut-être moins inaperçu, le risque est donc assez grand d’être repéré comme un malade mental super-vulgaire. Sur une échelle de 10, je ne sais pas où on en est, mais on a essayé de ne pas bâcler l’album.

A : Pour certains sans doute. En même temps l’interdit ou la honte renforce assurément le désir. Alors c’est bien.

Humour et érotisme font-ils bon ménage ?

L : Certainement, mais quelques éditeurs à qui on a déjà proposé des histoires érotiques semblent penser le contraire, qu’on doit inspirer le désir, ne parler que de ça et ne pas brouiller les pistes avec de l’humour, au risque de faire du San Antonio, du Russ Meyer, du Mocky ou du Bang Bang de Bernet. Ça tombe bien, ce sont mes références.

A : Je pense que c’est une solution pour ne pas être glauque et/ou pathétique dans l’érotisme.

Recherches pour Manjusha
(C) Artoupan

Artoupan, votre trait est très fin, les couleurs sont superbes. Comment avez-vous procédé techniquement ?

A : Pour le dessin, je fais tout au crayon. ça me plaît d’avoir du gris, du grain, de la texture dans le trait. Et puis je n’ai jamais réussi à avoir un résultat qui m’allait à l’encre. Je passe sur la table lumineuse pour avoir un rendu lisible au final. Pour les couleurs, je travaille sur ordinateur. Je mets des aplats de couleur pour garder le trait le plus présent possible. Quelques ombres si ça me parait nécessaire. Et pour casser le côté froid des couleurs numériques, je rajoute des textures.

Qu’est-ce qui vous plaît dans les œuvres érotiques ?

A : Je suis sensible à la qualité visuelle d’abord. Quelque chose que je trouve laid ou maladroit ne sera pas érotique pour moi. Ensuite la qualité d’imagination, l’originalité de l’univers et des personnages est très importante car même belle à regarder, une œuvre érotique peut se révéler insipide. Si les personnages ne sont pas un minimum incarnés, ça n’a pas d’intérêt à mes yeux. En fait, c’est un tout. Dans le Kama Sutra, il est écrit en gros que le sexe réussit avec les bonnes personnes, au bon moment et dans le bon lieu. Si un des éléments n’est pas en accord, le tout est raté.

Quelles sont vos sources d’inspiration graphique ?

A : La réponse à cette question est trop vaste et j’en oublierais... Tout ce qui me plaît.

L : Et Edika, j’en suis sûr.

Rosemarina
(C) Artoupan

Coup d’essai ou bien pensez-vous continuer dans cette voie ?

A : On pense bien continuer dans le genre. Mais sans s’y astreindre, ce qui serait ennuyeux à la longue. Parmi nos projets certains sont érotiques et d’autres pas.

L : Coup d’essai, pas tant que ça en ce qui me concerne. Ma série Sexy Gun avec Mathieu Reynès, et le tome 2 de Lola Bogota autour de JFK, toujours avec Mathieu Reynès et Philippe Chanoinat parlaient énormément de sexe, et montraient une quantité d’obsédés. Du cocasse. Mais c’est vrai, graphiquement, on ne voyait pas grand chose de très osé. Pour le reste, oui, on continue dans cette voie, mais pas seulement. Ça dépend des projets, et de nos envies du moment.

Question rituelle : quel est l’album qui vous a donné envie de faire ce métier ?

L : J’écris toutes sortes d’histoires et ne me cantonne pas à un seul style. Avec plus ou moins de succès, c’est vrai. J’ai donc des influences diverses. Time is money, sans aucun doute. Mais aussi Corto Maltese en Sibérie, et pas mal d’autres, dont les Achille Talon de Greg.

A : Si je dois n’en citer qu’un : Chlorophylle et les Conspirateurs de Macherot. De mes lectures d’enfance, ce doit être celle qui m’a le plus marqué.

La couverture de Mahârâja par Labrémure et Artoupan - Ed. Drugstore
(C) Artoupan, Labrémure & Drugstore

(par Yohan Radomski)

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