Nicolas Vadot : « Dessinateur de presse est l’un des derniers métiers artistiques à ne pas être régi par les lois du commerce ».

8 décembre 2010 0 commentaire
  • Les lecteurs de BD connaissent Nicolas Vadot par ses romans graphiques parus aux éditions Casterman ({[80 Jours->art3758]}, {[Neuf Mois->art8800]}). Mais c’est aussi l’un des dessinateurs de presse les plus lus de Belgique. Il partage son regard sur l’actualité quotidiennement dans le journal économique {L’Echo}, et hebdomadairement dans {Le Vif / L’Express}. Il nous parle de ses métiers.

Nicolas Vadot : « Dessinateur de presse est l'un des derniers métiers artistiques à ne pas être régi par les lois du commerce ».Comment percevez-vous votre métier ?

Le dessinateur de presse est à la fois journaliste et dessinateur ! Il doit acquérir rapidement un certain « bagage journalistique ». Beaucoup de dessinateurs ont un graphisme plus intéressant que les dessinateurs de presse. Beaucoup de journalistes écrivent des textes plus intéressants qu’un dessin de presse. Mais nous, nous devons mélanger les deux genres, avec un juste équilibre. C’est un métier qui ne s’improvise pas et demande de l’exigence, de l’expérience et surtout de la résistance au stress. Il faut produire tous les jours en restant pertinent ! La bande dessinée est un travail totalement différent. Lorsque je travaille sur une histoire, je peux laisser mon esprit vagabonder et voguer vers des délires. Le lectorat n’est pas le même. Je suis donc soumis à beaucoup moins de pression.

Vous portez un regard décalé sur l’actualité.

On me le dit souvent. Ce n’est pas fait exprès. Je n’ai pas une réelle envie d’aller à contre-courant. J’essaie d’être moi-même lorsque je dessine. J’exerce sans doute, en tant que dessinateur de presse, l’un des derniers métiers artistiques à pas être régi par les lois du commerce et où il n’y a aucun microcosme. Si on organisait un rassemblement des dessinateurs de presse belges et francophones dans une salle, nous ne serions qu’une petite dizaine, pas beaucoup plus. Nous ne sommes pas soumis aux lois du commerce, car je suis persuadé que très peu de gens achètent le journal uniquement pour nos dessins. Il y en a, ceci dit. Mais disons que le dessin sert à fidéliser le lecteur et fait office de porte d’entrée (et aussi de sortie, dans mon cas) dans le journal. On m’a déjà refusé des dessins pour différentes raisons – politiques, sociales, éthiques -, mais on ne m’a jamais dit au Vif / L’Express ou à L’Écho que tel dessin n’est pas assez « vendeur » ou « commercial » !
Alors qu’en bande dessinée, c’est tout le contraire. Je l’ai expérimenté par mes contacts avec mes éditeurs. Sandawe, la maison d’édition basée sur le crowdfunding a cependant beaucoup moins de filtre. Il y a bien sûr l’édinaute qui choisit de financer tel ou tel projet, mais il n’y plus celui des commerciaux ou des financiers qui influencent la politique éditoriale de la maison d’édition en se demandant comment tel ou tel projet va rapporter de l’argent.

Février 2010 : La faillite de la Grèce fait vasciller la zone euro, et les bourses du vieux continent.
(c) Nicolas Vadot.

L’humour, cela se cultive ?

L’humour, on en a, ou pas … Mais on nous demande plus d’avoir de l’esprit que de l’humour ! Certains jours, je trouve que mes dessins sont plats et lourds. Mes dessins ne me font pas rire. J’en ai été assez inquiet à un moment. J’en ai parlé à Plantu, qui m’a répondu que c’était normal. Il ne rit pas en revoyant les siens. De temps en temps, j’ai l’impression qu’il y en a un de percutant, qui sort du lot, je le montre fièrement à la rédaction. Et là, on me rétorque que ce dessin n’est pas terrible (Rires). Cela m’arrive fréquemment, lorsque je fais des crayonnés sommaires ne servant qu’à visualiser l’idée du dessin, que je leur envoie par email, avant qu’ils ne marquent – ou non – leur accord pour le dessin définitif) pour L’Écho : je me dis qu’ils vont adorer telle ou telle idée, eh bien pas du tout ! Il y a des jours où j’ai un humour potache, d’autres où j’ai un humour plus profond, et parfois je n’en ai pas du tout ! La différence entre un dessinateur humoristique et un dessinateur politique , c’est que pour nous, l’humour n’est pas une fin. C’est simplement un moyen supplémentaire pour faire passer des idées ou des émotions. Mais il faut garder un juste équilibre. Si j’essaie de faire passer un message appuyé, je vais être revendicateur, chiant et donneur de leçons (Ce qui m’arrive parfois, à mon corps défendant, malheureusement.) Six personnes regardent mon travail afin de le valider. Il y en a donc en principe au moins une qui va le relever lorsque je tombe dans ce travers. Je suis le premier heureux de ce filtre.

Pierre Kroll nous disait que sa carrière était en quelque sorte derrière lui, vu qu’il est publié dans le principal quotidien belge. Que peut-il attendre de plus ?

Rien ne l’empêche de traiter des sujets internationaux, et de les replacer à l’étranger. Mais c’est vrai qu’il a une vision très belgo-belge. C’est d’ailleurs ce qui fait sa force. Je suis le contraire. L’actualité belge ne m’amuse pas toujours, j’ai besoin de replacer les choses dans un contexte international. La politique belgo-belge me demande moins d’efforts car c’est devenu une sorte de routine. C’est quand même toujours pareil ! Mais ce qui est intéressant dans la crise politique que traverse ce pays, c’est qu’elle fait office de boîte de pandore. Le nationalisme menace l’idéal européen ! Les dessinateurs de presse doivent arriver à comprendre ce côté laboratoire qu’est la Belgique. On ne nous a jamais autant demandé notre avis que depuis le début de la crise politique belge. Télérama avait consacré un numéro spécial sur le sujet en 2007. Ils avaient demandé à des belges célèbres, comme François Schuiten, Arno ou Jean-Luc Fonck d’expliquer leur « belgitude ». Des dessinateurs de presse – dont votre serviteur - avaient illustré les articles. La vision de ce journal était intéressante, mais pas totalement juste. Ils pensaient qu’il n’y avait que des Flamands et des Wallons et qu’on pouvait de ce fait couper la Belgique en deux. Sauf qu’ils oubliaient la question centrale : Bruxelles. La Belgique n’existerait plus depuis longtemps si elle se résumait aux entités flamande et wallonne. Or tous les francophones ne sont pas wallons, tous les Wallons ne sont pas francophones et tous les Flamands ne sont pas de Flandre, puisque certains d’entre eux sont avant tout bruxellois, et fiers de l’être. Les Français ont un esprit jacobin et centralisateur : ils appréhendent ainsi avec difficulté les questions régionalistes. À travers les dessins, on peut expliquer ce qu’il se passe dans ce petit pays, mais ô combien complexe.

Silvio Berlusconi
(c) Nicolas Vadot

Il y a-t-il des personnages qui sont plus graphiques que d’autres dans les politiques ?

Oui. Yves Leterme (l’actuel Premier Ministre) et Elio Di Rupo (le président du Parti socialiste francophone belge) sont un régal à dessiner. Didie Reynders (le ministre belge des finances) l’est beaucoup moins ! À une certaine époque, Isabelle Durant (une politicienne belge écologiste) a été ma bête noire. Elle avait un visage assez commun à l’époque où elle était ministre. J’étais content quand elle a quitté ses fonctions car je n’arrivais pas à la dessiner (Rires).

Pour les personnalités internationales, ma hantise a toujours été l’ancien président Américain Bill Clinton. J’ai remarqué que tous les dessinateurs de presse avaient des difficultés à le dessiner. J’ai la terreur que ces deux-là reviennent au cœur de l’actualité. Si je n’arrive pas à dessiner quelqu’un, mon dessin le ou la concernant est raté !

Quant à Nicolas Sarkozy, je l’adore. Enfin, non, j’adore le dessiner, nuance. Dessiner Sarko, ce n’est pas de la caricature, c’est de l’observation.

Vous jouez également sur les tenues vestimentaires. Je songe au nationaliste flamand Bart De Wever que vous dessinez toujours avec un costume bavarois …

Effectivement ! Mon personnage ne lui ressemble pas forcément. Mais on le reconnaît tout de suite car je l’ai transformé en un personnage narratif. Un jour, il s’est confié sur ses habitudes en terme de lieux de villégiature. Il aime aller, avec sa famille, en Bavière. Lorsqu’il y est, il porte le costume local. Je me suis servi de cela pour construire ma caricature.

Autre exemple : j’ai rapidement flanqué un casque militaire sur la tête de George W. Bush. Quelques temps après, j’ai tenté de l’enlever, mais on ne le reconnaissait plus. Le casque était devenu une partie intégrante du personnage. J’étais parvenu à sortir le personnage de sa réalité pour en faire un personnage de fiction, une sorte de pantin narratif !

Décembre 2010 : Le VOKA (le patronat flamand) fait pression sur les négociateurs politiques pour que ceux-ci parviennent enfin à former un gouvernement. A la table de négociation : Elio Di Rupo (à Gauche) et Bart De Wever (à droite)
(c) Nicolas Vadot

Vous venez de passer quelques années en Australie. Vous résidez à nouveau en Belgique depuis l’été 2010. Est-ce que votre éloignement a eu une incidence sur votre manière de cerner les personnalités politiques ?

Un peu. Mais j’essaie avant tout de trouver un système, des astuces. Ma caricature d’Elio Di Rupo ne lui ressemble pas forcément. Et pourtant, on le reconnaît tout de suite (enfin, j’espère ; le nœud papillon aide beaucoup) ! Dernièrement, j’ai regardé un débat télévisé le dimanche midi. Cela faisait six ans que je n’en avais plus vus et je me suis aperçu que j’avais graphiquement été vachement sympathique avec certains politiciens. Olivier Maingain (président du FDF, un parti libéral qui défend surtout les Francophones) , par exemple, avait vieilli par rapport à l’image que j’avais de lui. Il devait être content de mes caricatures, vu que je dessinais avec quinze ans de moins. Du coup, je lui ai rajouté un peu de menton, et des tempes grises (Rires). Un jour, je croise l’attachée de presse d’Elio Di Rupo, qui me fait remarquer que je le dessinais avec son ancienne coiffure. Cela faisait trois ans qu’il avait changé de coupe (Rires). Mais son physique fonctionnait. Il faut que le lecteur reconnaisse directement la personnalité !

Donc, les personnages que vous cernez reviennent plus souvent dans vos dessins politiques ?

Non. Pas du tout. Je me restreins pour ceux que j’aime dessiner. Sinon, je vais les utiliser à toutes les sauces. Je ne refuse jamais de dessiner quelqu’un. S’il faut mettre le focus sur lui, compte tenu de l’actualité du moment, je vais le caricaturer. De toute manière, je suis tributaire de l’actualité. C’est aussi une forme de pression, car il y a des thèmes sur lesquels je suis plus fort que d’autres. Par exemple, je ne connais pas grand-chose à la culture sud-américaine. Je suis beaucoup plus porté sur la culture asiatique, vu que j’ai habité « tout près », en Australie, et aussi sur les États-Unis et l’Europe, évidemment. Je sais que le Brésil est un pays émergent. J’ai dû faire trois ou quatre dessins sur Lula, le désormais ex-président du Brésil. C’est peu pour un pays qui un impact économique aussi conséquent ! Il faut que je m’y intéresse plus. Je dois en permanence me méfier de moi-même et de mes sujets de prédilection, et aller vers les thèmes que je maitrise moins.

Quel est votre dessin préféré sur ces trois années de crise financière ?

Concernant la crise financière, il s’agit d’un dessin qui est paru dans Le Vif/L’Express et qui est en quatrième de couverture du livre, qui fait référence à Miyazaki. C’est tout le bonheur de publier mes dessins dans Le Vif et L’Écho : si je le faisais dans un journal plus « populaire », cela ne passerait pas. Ce serait perçu comme… trop élitiste. Dans le cas de ce dessin, ce n’est pas trop grave. Il est évocateur, et tient sans référence !

Pourquoi vous êtes-vous intéressé à Sandawe, et avez-vous présenté « Maudit Mardi » chez eux ? Celui-ci a été financé par les édinautes en quelques mois...

Je ne vais pas vous mentir. J’ai été chez eux, tout simplement parce que je me suis fait jeter par les autres éditeurs, Casterman en premier lieu, chez qui j’avais fait mes deux précédents albums, « 80 Jours » et « Neuf Mois », qui n’avaient pas marché, malgré d’excellentes critiques ! (Rires). Bien m’en a pris, puisque « Maudit Mardi » a été vite financé. Il a fallu trois mois et demi pour arriver à 55 % de la somme. Le reste a été levé en quatre jours ! Des gens ont investi plusieurs milliers d’euros sur ce livre ! Je me remémore encore les mails de refus d’éditeurs où l’on me dit, en substance, que ce projet est « mauvais ». Pourtant, des personnes ont mis 34.000 € sur la table pour que ce livre existe un jour ! C’est un peu comme si j’avais vendu 6.000 bouquins en un coup, en n’ayant fait que quelques planches ! Dans les édinautes, il y a bien sûr des amateurs de (mes) bandes dessinées, de mes dessins de presse, mais aussi des investisseurs. Ces derniers sont là pour avoir un retour sur investissement. Ils croient en un modèle économique nouveau pour le monde de l’édition. Ce sont des novateurs, des pionniers. Le premier livre de Sandawe, Maître Corbaque, sortira en février prochain. Si les premiers titres se vendent, il faudra revoir le modèle économique de l’édition BD. Pour l’instant les Majors regardent les éditions Sandawe d’un air condescendant… Mais, depuis peu, avec un certain intérêt. Patrick Pinchart, son directeur éditorial, a eu trois albums financés en quelques mois. Alors que tout le monde pensait qu’il allait se planter ! J’ai commencé les premières planches de Maudit Mardi pour présenter le projet à des éditeurs. Puis, quand j’ai eu vent de ce projet éditorial, j’ai décidé de tenter le coup .... Sans savoir où j’allais. C’était une expérience violente de voir le « compteur », le pourcentage montrant le degré atteint dans le financement. Un jour, il diminue. L’autre, il augmente.

J’émerge enfin de mon déménagement (depuis l’Australie vers la Belgique), et j’ai commencé à dessiner de nouvelles planches, sans savoir où l’on ira … Va-t-on vendre mille, dix mille ou cent mille albums ? Je ne sais pas ! Mais je suis heureux de participer à cette expérience. C’est la première fois depuis des années, que je vois un projet aussi novateur ! Tout est fait pour que Sandawe m’intéresse ! Le modèle est sans doute encore un peu balbutiant, mais c’est chouette. Mes édinautes vont pouvoir ouvrir le capot de la voiture, et voir l’album se faire … J’espère que ceux-ci feront du buzz lorsque le livre sortira, sur support papier et numérique, dans deux langues différentes, pour la version numérique : français et anglais. Ce sera également une première….

(par Nicolas Anspach)

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- Nicolas Vadot : "Je fais du dessin de presse pour me connecter à la vie, et de la BD pour m’en déconnecter" (Juin 2009)

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Photo : (c) Nicolas Anspach

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