Nicolas Vadot : "Je fais du dessin de presse pour me connecter à la vie, et de la BD pour m’en déconnecter"

15 juin 2009 0 commentaire
  • Dessinateur de presse et auteur de BD, {{Nicolas Vadot}} a publié dernièrement {Neuf Mois} aux éditions Casterman. Il aborde dans un récit mélangeant onirisme, fantastique et réalité, les angoisses et les réflexions d’un homme confronté à sa future paternité.

Colin roule de nuit au volant de sa Coccinelle, au hasard, pour tenter de calmer ses insomnies. Son souci ? sa femme, enceinte de leur premier bébé, n’est plus qu’à quelques semaines de l’accouchement. Mais en ressortant de l’un des tunnels qui serpentent sous la ville, surprise : Colin émerge dans un autre monde en plein jour, au centre d’un immense désert blanc, et au volant d’une Chevrolet Chevelle 1968… Dans ce monde déroutant dont le ciel est parcouru par d’énormes requins, peuplé d’étranges clones de Sigmund Freud, un mystérieux correspondant lui fixe rendez-vous un peu plus loin sur la route, dans le prochain village, en s’adressant à lui…


Nicolas Vadot : "Je fais du dessin de presse pour me connecter à la vie, et de la BD pour m'en déconnecter"Vous avez une vie professionnelle bien remplie Vous êtes le dessinateur de presse des journaux belges L’Echo et le Vif/L’Express… Pourquoi réaliser en plus des bandes dessinées ?

La bande dessinée est mon laboratoire. Je fais du dessin de presse pour me connecter à la vie, et de la bande dessinée pour m’en déconnecter. J’aurais probablement une forme de manque et de frustration artistique, si je ne réalisais que des dessins pour la presse. En BD, j’aime aller vers des horizons différents. Et puis, un domaine nourrit l’autre.

Est-ce votre paternité qui vous a entraîné à écrire Neuf Mois ?

Oui. Mon premier enfant est né il y a deux ans. Et mon deuxième, il y a quelques semaines seulement. Durant la première grossesse de ma femme, j’éprouvais beaucoup d’angoisse. Mais aussi une certaine frustration. L’homme ressent beaucoup moins l’arrivée du futur enfant que la mère. Il m’était naturel de retranscrire mon état d’esprit dans une bande dessinée.

Extrait de "Neuf Mois"
(c) Vadot & Casterman

Pourquoi avoir situé cette histoire à Bruxelles ?

C’est ma ville de coeur [1], et j’habite à présent à l’autre bout de la terre. En Australie précisément. J’adore dessiner les villes, et particulièrement Bruxelles. Je n’ai pas précisé qu’il s’agit de la capitale de la Belgique, mais un Bruxellois va reconnaître facilement les lieux. Contrairement à mon récit précédent, 80 Jours, la ville est en filigrane du récit. Par contre, on peut y voir un petit bout d’Australie dans Neufs Mois. Le désert blanc ressemble à celui de ce pays…

« Neuf mois » est une rêverie follement absurde, digne d’un récit de Moebius …

On m’a déjà parlé de ce rapprochement. Mais je ne suis pas un grand lecteur de Moebius. La science-fiction pure et dure m’ennuie. J’aime quand ce genre se raccroche à notre monde actuel. J’avais plutôt envie de raconter un récit qui soit comme une sorte de bulle de savon flottant dans l’air. Ce récit est atypique et beaucoup moins narratif que 80 Jours. Le lecteur connaît la fin de l’histoire dès les premières pages. Je voulais retranscrire le flottement qu’un homme ressent quand il attend un enfant. La mère est complètement conditionnée et tournée vers son futur bébé. Elle a toujours besoin du soutien du père. Ce dernier, pourtant, n’a pas "voix" au chapitre. La grossesse est quelque chose d’abstrait pour l’homme. Il ne change pas physiquement. Lorsque j’ai annoncé à un ami que ma femme était enceinte de notre premier enfant, celui-ci m’a demandé comment je me sentais. Je lui ai répondu que je me sentais normal. Et il m’a dit : « C’est logique. Tu verras, ce sera quand tu auras le bébé dans les mains que tu ressentiras un changement ». Et ce fut le cas ! J’étais assez serein, mais j’ai perdu une part d’insouciance à l’accouchement.

Extrait de "Neuf Mois"
(c) Vadot & Casterman

La future mère apparaît peu dans votre album…

Oui. C’était le parti-pris. Elle est la belle au bois dormant, que l’on ne voit presque jamais. On l’aperçoit essentiellement dans quelques cases lorsqu’elle dort. C’est un album qui est axé sur l’homme, alors que le personnage principal est la femme. Ce parti-pris narratif était important : l’homme ne peut pas comprendre sa femme qui attend un enfant. Les non-dits sont donc importants. La littérature, la sociologie, la psychologie et la presse se sont souvent intéressé à la future maternité de la femme. Mais peu de personne ont écrit sur la future paternité. On a tendance à oublier que le père a également un cheminement à faire.

Extrait de "Neuf Mois"
(c) Vadot & Casterman

Votre personnage conduit sa voiture, entre dans un tunnel. Et lorsqu’il en ressort, il est plongé dans un désert blanc, où un requin vole. Vous désarçonnez les lecteurs …

Effectivement. J’ai opté pour une double page blanche, ou l’on voit à peine la voiture après sa sortie du tunnel, afin de désarçonner les lecteurs. J’enchaîne alors les surprises les unes après les autres pendant une quinzaine de pages. Le lecteur est alors obligé de suivre Colin, le personnage principal. Certains le voudront, d’autres pas. J’en ai conscience.

Extrait de "Neuf Mois"
(c) Vadot et Casterman

Vous êtes également dessinateur de presse pour le quotidien économique belge L’Echo et l’hebdomadaire Le Vif/L’Express. Les lecteurs de ces journaux suivent-ils votre parcours d’auteur de BD ?

Je ne crois pas ! Ce sont deux publics différents. Et aussi deux approches graphiques et intellectuelles spécifiques. J’assume totalement cette schizophrénie artistique. Je m’amuse beaucoup à passer de l’un à l’autre, parfois sur la même journée. Et puis, l’un nourrit l’autre, et inversement.

(c) Vadot & Le Vif/L’Express

Votre style graphique est beaucoup plus stylisé et épuré pour la presse.

Oui. C’est le support qui veut cela ! Le dessin de presse m’oblige à être efficace. Le dessin doit être directement compréhensible par les lecteurs du journal. Je ne pourrais pas choisir entre le dessin de presse et la BD. Je m’ennuierais si je devais ne me consacrer qu’à l’un ou l’autre genre. J’ai publié mes premiers dessins dans Le Vif/L’Express en 1993. Et j’ai encore l’impression d’évoluer. Je progresse dans la connaissance politique, dans l’analyse des informations, et surtout dans l’esprit de synthèse. Le succès de mes dessins dans Le Vif/L’Express et L’Echo crée des besoins nouveaux. Il y a une sorte de connivence éditoriale entre les lecteurs de ces journaux et moi-même. Ces lecteurs attendent mes dessins. C’est gratifiant. J’essaie de ne pas les décevoir. J’essaie de me remettre régulièrement en question pour mieux détricoter la société et le système, lorsque j’aborde la crise politique belge ou la crise financière…

Les faits ont tendance à se répéter en Belgique, avec notamment la crise politique belge et la crise financière commencée en août 2007. Est-ce facile de se renouveler ?

Les sujets changent tout de même un peu en fonction des périodes. Mais plus la problématique est abstraite et ennuyeuse, plus les dessinateurs de presse sont nécessaires. Notre rôle est de rendre ces thématiques concrètes. Beaucoup de personnes éteignent la radio lorsqu’ils entendent les simples lettres « BHV » [2]. Ce sujet les énerve, et ils n’y comprennent rien ! En un dessin, nous devons tenter d’apporter une analyse. La crise politique belge est une crise existentielle. La Belgique ne sait plus ce qu’elle est ! Et c’est passionnant d’en analyser les raisons.
La crise financière, elle, met en avant-plan le rapport entre l’être humain et l’argent. Je ne suis pas un spécialiste de la finance. Mon rôle à L’Echo est plutôt de tenter de faire comprendre le rapport primal, voire peut-être bestial, de l’être humain à l’argent. C’est pour cette raison que je mets une pincée de sexe dans mes dessins pour ce journal.

(c) Vadot & L’Echo

Vous travaillez avec l’outil informatique ?

En partie ! Je réalise mes dessins politiques avec la technique traditionnelle. Je crayonne, puis j’encre. Les couleurs sont faites à l’ordinateur. Je bricole parfois mes dessins pour avoir certains effets. Par exemple, si je dois dessiner des travailleurs qui se font virer d’une usine, j’en dessine un seul. Je duplique, avec l’outil informatique, le travailleur une cinquantaine de fois. Cela renforce l’effet de masse, et le fait que les humains sont des pions que l’on zigouille les uns après les autres. Je me constitue également une bibliothèque d’image pour certains éléments. Par exemple, j’utilise souvent des dessins de la Terre pour montrer le lieu où se passe la scène dessinée. Je sélectionne une mappemonde préenregistrée où le pays est mis en évidence. Je vous rassure : je n’appuie pas sur un bouton pour obtenir Laurette Onkelinx, Elio Di Rupo ou Louis Michel [3].

Quelle est votre relation avec les rédactions du Vif/L’Express et de L’Echo ?

Nous travaillons surtout par e-mail. Cela fait seize ans que je travaille pour Le Vif/L’Express. Je suis rodé et la rédaction me fait confiance. J’ai un impératif : fournir mes dessins le mardi ou le mercredi. Car l’hebdomadaire paraît le vendredi. Avec les gens de L’Echo, nous nous téléphonons de temps en temps. Les contacts sont faciles. J’ai dix heures d’avance sur les Européens. Quand ils arrivent au bureau, ils trouvent dans leurs messageries mes dessins…

Pourquoi est-ce que ce petit chat vert accompagne presque tous vos dessins et même vos bandes dessinées ?

Ce chat a toujours été présent dans mes dessins. On me dit souvent que j’ai piqué cette idée à Plantu, qui, lui, dessine une souris ! Mais mon chat était présent dans mes illustrations avant cette souris. Elle me permet d’instaurer un climat de connivence avec le lecteur. Il me sert aussi de garde-fou, et me permet de dégonfler la « baudruche » lorsque je dessine un sujet glauque ou grave. Il a un regard candide et émerveillé en toute occasion, même si je dessine un charnier au Rwanda. C’est aussi ma deuxième signature. D’ailleurs, lorsque l’on me demande un autoportrait, je le dessine !

(par Nicolas Anspach)

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- 80 Jours
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Photo de l’auteur : (c) Nicolas Anspach

[1Nicolas Vadot est né dans la banlieue de Londres, mais a longtemps habité Bruxelles.

[2B.H.V. est l’abréviation de « Bruxelles Hall Vilvoorde ». Cet arrondissement judiciaire et cette circonscription électorale est l’un des enjeux majeurs d’une prochaine réforme de l’état en Belgique.

[3NDLR : Ce sont des politiciens belges

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