Renaud Farace (Duel) : "C’est très dur de faire vieillir des personnages, je ne m’en rendais pas compte avant."

27 juillet 2017 0 commentaire
  • Renaud Farace est de retour à la BD, quatre ans après nous avoir proposé son premier album "Détective Rollmops". Il fait son entrée dans le catalogue Casterman avec un récit épique mais non dénué d'humour, "Duel".
Renaud Farace (Duel) : "C'est très dur de faire vieillir des personnages, je ne m'en rendais pas compte avant."
Duel
Renaud Farace (c) Casterman

Comment est né le scénario de Duel ?

Renaud Farace : Duel est l’adaptation d’une nouvelle de Joseph Conrad. Au départ, j’étais parti sur une autre nouvelle de Conrad mais l’adaptation en BD aurait nécessité cinq cents pages et pour un deuxième album, 500 pages c’est beaucoup trop long. Puis, je suis tombé un peu par hasard sur la nouvelle qui a donné naissance à Duel.

Il s’agit d’une rivalité, d’une haine réciproque entre deux hommes d’exception, les hussards d’Hubert et Féraud, mais qui à mon avis, est aussi mâtiné de beaucoup d’amour et d’admiration. Pour moi, ces deux personnages principaux sont les deux faces d’une même pièce. C’est un aspect qui était peu présent dans la nouvelle d’origine mais que j’ai surligné dans l’adaptation en bande dessinée. On le voit d’ailleurs dans la séquence se déroulant pendant la campagne de Russie. Nos héros se sortent d’un traquenard car ils acceptent cette part de l’autre en eux-mêmes.

Duel est un album volumineux, il fait cent-quatre-vingts pages. Combien de temps avez-vous mis pour le réaliser ?

En vérifiant mes archives, je me suis rendu compte que j’avais commencé le travail sur Duel il y a quatre ans. Mais la réalisation pure, structure-scénario-dessin, m’a vraiment pris deux ans. Mais j’ai réalisé les soixante dernières pages de l’album durant les quatre derniers mois.

Vous venez de nous dire que pour l’adaptation BD, vous avez mis en évidence la relation entre les deux hussards. Quelles sont les autres différences majeures entre la nouvelle et la bande dessinée ?

En fait, c’est tout le propos de cette adaptation. Dans la nouvelle, tous le récit est raconté du point de vue de d’Hubert. Le lecteur vit l’histoire à travers ce personnage. Nous sommes au plus près de ses pensées...

C’est quelque chose que vous avez intégré dans l’album, notamment toutes les correspondances qu’il entretient avec sa sœur.

Effectivement, une partie de la correspondance figure dans la nouvelle. Toutefois, j’avais décidé de traiter la dualité des hussards, il fallait dès lors qu’ils soient traités de manière égale, ce qui n’est pas le cas dans le récit d’origine. Dans la nouvelle, la présence de d’Hubert est écrasante, tandis que Féraud n’est qu’un élément perturbateur qui sert à révéler d’Hubert à lui-même. Mais je ne voulais pas reproduire ce schéma-là. Je voulais que d’Hubert ET Féraud se révèlent à l’un et à l’autre, tel un miroir.

Du coup, j’ai dû inventer tout le personnage de Féraud. Je l’ai complètement réécrit car dans la nouvelle, son destin est beaucoup plus tragique. À la fin, il devient un mort-vivant car d’Hubert l’a vaincu mais refusera de l’achever. Le fait que d’Hubert le laisse en vie sera vécu par Féraud comme une profonde humiliation. Il aura désormais le sentiment que sa vie ne lui appartient plus mais qu’elle dépend du bon vouloir de d’Hubert. Il devient un mort en sursis. C’est comme cela que se termine l’histoire originale mais je ne voulais pas de cet épilogue-là, même si cette conclusion était intéressante, car elle montrait que Féraud n’acceptait pas sa part et qu’il restait donc à un stade un peu adolescent. Ce qui explique son issue tragique. Mais en travaillant sur la BD, je me suis mis à l’aimer, ce Féraud, et j’ai donc décidé de lui créer un autre destin.

Féraud

Vous avez poussé la dualité entre d’Hubert et Féraud jusque dans leurs physiques.

Comme Féraud est gascon, du Sud-Ouest, j’en ai fait un homme d’une carrure certaine. Il est brun et trapu, un peu comme un rugbyman. Et puis, Féraud est un bon vivant, c’est le bon copain costaud, donc ce physique à la Cyrano de Bergerac lui convenait assez bien, je pense.

Après, le vrai défi était de faire vieillir les personnages. C’est très dur de faire vieillir des personnages, je ne m’en rendais pas compte avant. Même dans mes premières planches, lorsque je les dessinais vieux, ils restaient jeunes. Je ne suis pas arrivé rapidement à retranscrire leurs physiques.

d’Hubert

Il y a une séquence dans cet album qui dérange, celle où l’aide de camp de d’Hubert le trahit en déformant ses propos au profit de Féraud... Cette trahison choque.

Je comprends car je me suis également interrogé durant l’écriture de cette séquence. Dans cette scène, d’Hubert est un général de Napoléon et il fait part de ses doutes à son aide de camp. Ce sont des doutes légitimes car il n’est pas convaincu, en tant que stratège, que le plan de Napoléon leur fera gagner la guerre. L’aide de camp est sans doute malveillant. Il peut très bien entendre les doutes de son général comme étant des critiques contre l’empereur.

Oui, mais ce qui me dérange, c’est que l’aide de camp est censé être loyal envers son général. Or là, il va se confier au pire ennemi de d’Hubert, en connaissance de cause.

Pas du tout ! L’aide de camp n’a aucune obligation d’être loyal, ce n’est qu’un secrétaire, rien d’autre. Ils ne sont d’ailleurs pas amis. Beaucoup d’aides de camp ont trahi leurs généraux. Napoléon lui-même a été trahi par ses aides de camp. Il en avait plusieurs, quatre ou cinq.

Il faut savoir qu’à cette époque, le règne de Napoléon vit une période d’extrême confusion politique. L’empereur se lançait constamment dans des conquêtes, il voulait unifier l’Europe tout en essayant de préserver les nationalismes... C’était compliqué car à cette époque, les régimes politiques pouvaient se succéder à une vitesse grand V. Le règne de Napoléon n’a duré que dix ans, même si pour ses contemporains, dix ans c’est beaucoup. Mais à l’époque, il était très critiqué car sa soif de conquête ne plaisait pas à tout le monde.

Il y a beaucoup d’humour dans votre récit. C’était pour dédramatiser la tension entre les deux hussards ?

Oui, parce qu’en règle générale, l’humour est partout dans la vie. Même si on traite de sujets graves, il y a encore de l’humour. L’humour aide souvent à décrire un état psychologique. L’ironie nous permet de créer de la distance et de faire mieux passer des idées complexes.

Quels sont vos prochains projets ?

Pour l’instant, je travail sur un autre empire français, celui de l’Indochine mais je ne sais pas encore quelle période de cette histoire je vais traiter. Je penche pour les années 1920-1930...

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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En médaillon : Renaud Farace
Photo : Christian Missia Dio

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