Scandale au parlement flamand : Schuiten censuré, Kamagurka retire ses oeuvres en signe de solidarité

20 mai 2013 6 commentaires

Cela fait des dizaines d’années que certains hommes politiques belges sont prompts à déceler les provocations de l’autre communauté linguistique et montent l’affaire en épingle, souvent à leur bénéfice personnel. C’est malheureusement la bande dessinée qui est, une fois encore, au cœur de la dernière prise de bec belge, survenue en fin de la semaine dernière.

Le parlement flamand qui regroupe les élus du "nord" de la Belgique, accueille actuellement une exposition d’originaux de bande dessinée d’auteurs belges. On retrouve donc des planches originales assez diverses dont une de François Schuiten & Benoît Peeters tirée de L’Enfant penchée, un volume des Cités obscures. Considérée comme une des plus belles pièces de l’exposition, elle est d’ailleurs utilisée sur les affiches et invitations faisant la publicité de l’événement.

Seulement voilà, cette très belle planche comprend un phylactère en son centre, écrit en français sur cette planche originale. Et cela n’a pas plu à Jan Peumans, président du parlement flamand, membre du parti de la N-VA, un groupement politique indépendantiste qui a actuellement le vent en poupe dans l’électorat flamand. Il a donc demandé au commissaire d’exposition de placer un cache blanc sur la brochure de l’exposition, les affiches et les invitations. "Nous ne pouvions tout de même pas laisser un texte en français au parlement flamand.", a-t-il déclaré via son porte-parole.

"Nous ne voulions pas [de cette planche], mais c’était trop tard pour changer. Le gouvernement flamand paie les commissaires de l’exposition 10.000 euros pour remplir leur rôle, est-ce trop demander de choisir une planche sans phylactère en français", s’interroge-t-il.

François Schuiten, choqué

Grand Prix d’Angoulême, rappelons que l’auteur François Schuiten a fait don récemment d’une bonne part de son travail original à plusieurs institutions belges et françaises. Dès lors, c’est avec force qu’il a réagi à cette censure : ""On m’a demandé l’autorisation d’exposer cette planche de ’L’Enfant penchée’ dans le cadre d’une exposition sur les originaux des auteurs belges de bande dessinée, a-t-il expliqué à notre collègue Daniel Couvreur du Soir. Le texte des bulles appartient à l’original. Il est lettré à la main avec la même plume et la même encre que le dessin. Il fait partie intégrante de l’œuvre."

"Mais "sur l’invitation officielle au vernissage et sur la couverture du catalogue, ce texte est remplacé par une bulle blanche, déplore-t-il. Mon nom n’est plus mentionné nulle part et, à aucun moment, je n’ai été informé de ce que je considère comme une éradication, une attaque à la nature même de mon travail. Je trouve cette affaire extrêmement regrettable. C’est une illustration par l’absurde du contraste dans ce pays entre l’ambition artistique et la mesquinerie politique".

Scandale au parlement flamand : Schuiten censuré, Kamagurka retire ses oeuvres en signe de solidarité

François Schuiten expliquait à nos collègues de la télévision publique francophone belge qu’il n’en voulait pas aux organisateurs : "Les gens ont fait leur expo en toute bonne foi. On sent qu’il y a eu, après, un effet politique de censure. Pourquoi ne pas avoir cherché une solution de rechange ? La BD mérite mieux. Et les auteurs sont très loin de ce genre de petits problèmes."

Il se montrait même philosophe, imaginant ce que l’on pourrait écrire dans cette case blanche qui pousse à l’imaginaire. "Pourquoi pas « Entrez dans l’étrange monde de la Belgique »" suggérait-t-il.

Casterman : "Nul ne peut violer l’intégrité d’une œuvre".

Éditeur de la série des Cités obscures ainsi que des albums et autres travaux de François Schuiten, Casterman ne pouvait rester sans réaction. L’éditeur a donc annoncé être "heurté d’apprendre ce jeudi 16 mai l’utilisation abusive d’une œuvre originale de deux de ses auteurs. Les Éditions Casterman dénoncent en l’occasion le non respect du droit moral dû à l’auteur. Celui-ci garantit l’intégrité de toute œuvre originale et, par conséquent, interdit toute mutilation de celle-ci. Elles regrettent l’absence de respect dont les responsables de l’exposition ont fait preuve et souhaitent rappeler que tout usage ou reproduction d’une œuvre originale protégée par le droit d’auteur nécessite impérativement l’accord du titulaire des droits de propriété intellectuelle et la mention de la paternité de son auteur. En outre, toute modification ou altération d’une œuvre ne peut évidemment être effectuée sans en avoir été préalablement autorisée par son auteur.

Casterman précise également “être un éditeur francophone et néerlandophone. L’album « L’Enfant penchée » a été publié dans les deux langues simultanément et est donc disponible en néerlandais.”

François Schuiten (g) et Benoît Peeters (d) : un duo en constante recherche de perfections.
© CL Detournay

L’affaire fait du bruit en Belgique

Daniel couvreur, journaliste au quotidien belge Le Soir et commissaire de nombre d’exposition en bande dessinée, partageait l’état d’esprit de l’auteur :"François Schuiten a été stupéfait, d’abord parce qu’il n’a pas été prévenu. Or, lui-même le dit, « si pour des questions de politique intérieure au parlement flamand, on m’avait demandé mon avis, j’aurais répondu OK pour l’affiche, prenez une copie de la version flamande. » Sur l’aspect de la légalité, cette planche n’appartient plus à l’auteur, donc il n’a plus de droit de regard. Il l’avait cédée à Dexia pour un projet de musée, projet qui a coulé en même temps que la banque. C’est donc la seconde mésaventure qui arrive à cette planche. Double malheur pour François Schuiten !"

Daniel Couvreur conclut : « Je suis surtout malheureux du fait que certaines personnes n’aient toujours pas compris que, la BD, c’est du texte et de l’image. Et que l’un ne va pas sans l’autre. Ce qui est absurde, c’est qu’on est arrivé à la négation de cela. »

Kamagurka retire son œuvre de l’exposition

En signe de protestation contre la décision de masquer ce phylactère français, le comédien et artiste Kamagurka a décidé ce vendredi 17 mai de retirer son œuvre de l’exposition Strips in originelen organisée au parlement flamand.

"Ben het un Peu Beu Mans", a tweeté l’artiste dans un jeu de mot bilingue sur le nom du président du parlement, Jan Peumans, traduisible littéralement par "j’en ai ’un peu’ marre, mec".

L’affaire se poursuit d’ailleurs, car le Président du parlement Jan Beumans se défendait finalement d’avoir censuré l’œuvre et renvoie la responsabilité de la décision aux commissaires de l’exposition.

Vous avez dit "Pathétique" ?

Nouvelle édition de La Théorie du grain de sable.

Profitons de ce triste éclairage pour mettre en avant la nouvelle mouture du dernier volume des Cités obscures. Souvenez-vous, Schuiten & Peeters ont entamé depuis quelques années une revue complète de leur œuvre commune. Ils se sont autorisés de revoir chacun de leurs albums, en corrigeant certaines imperfections ou repentirs, tout en rajoutant certains éléments au besoin.

On a ainsi déjà pu profiter d’une nouvelle conclusion à L’Ombre d’un homme, des compléments et ajouts inédits dans Souvenirs de l’éternel Présent, d’une superbe introduction dans Brüsel, de récits inachevés avec Les Murailles de Samaris, ainsi que des compléments dans La Route d’Armilia et autres légendes du monde obscur...

Dernier né de la série, c’est donc La Théorie du grain de sable qui conclut ces repentirs. Cette nouvelle version présente en un seul tenant les deux volumes initiaux, en diminuant la taille des cases, soit deux planches initiales en format à l’italienne, ramenées à une planche en format vertical.

Si on ne peut pas vraiment parler de modification dans les dessins ou dans les dialogues, ce nouveau montage donne une autre dimension au récit, surtout lorsqu’il évoque les quatre grands personnages qui vivent chacun une distorsion du réel, présentés sur la même double planche. Le récit profite donc d’une nouvelle dynamique, soit une autre façon de vivre un des plus bel exemple des qualités de cette série hors norme.

Rajoutons que l’album est enrichi d’une très belle postface, qui explique l’attrait que les deux auteurs ont ressenti face à la Maison Autrique. Ils reviennent en détails sur les événements qui ont jalonné leur attachement à ce projet, faisant maintenant partie intégrante de l’univers des Cités obscures. Ces commentaires passionneront sans nul doute les amateurs de la série, sans qu’il faille en censurer une seule case pour la mettre en lumière.

CLD

Les illustrations sont © Schuiten/Peeters/Casterman

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Voir en ligne : Plus de commentaires sur le site du quotidien belge Le soir : Affaire Schuiten, « absurde et grotesque »

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