Les repentirs de Schuiten & Peeters

8 juin 2009 3 commentaires
  • Après avoir déjà retouché quelques-uns de leurs albums, les deux compères des Cités Obscures n'hésitent pas revisiter certains de leurs contes pour les modifier en profondeur. Une démarche rare ... et payante !

“Ainsi que Benoît Peeters et François Schuiten nous l’expliquaient en octobre dernier : « Nous voulons revisiter la série en lui donnant un aspect plus abouti. Certains albums plus que d’autres ne nous satisfont pas entièrement. Nous ne voulons pas non plus tout refaire par un studio comme Hergé ou entièrement redessiner un album tel le Slaloms de Lewis Trondheim qui avait juré qu’on ne l’y reprendrait plus, mais c’est aussi une façon de ne pas lâcher ses livres, en les accompagnant jusqu’au bout. »

Souvenons-nous, ce besoin de livrer une œuvre aboutie au public les a étreints très tôt : dès le premier album des Cités Obscures, les Murailles de Samaris, il n’aura pas fallu attendre un an après sa sortie, pour que déjà une version complétée de deux pages vienne parachever la vison des auteurs. On a pu voir ensuite le fond des albums s’enrichir de compléments, d’ajouts, voire de quelques modifications tout en repartant généralement des planches originales, dans un souci permanent du meilleur rendu, en accord avec les techniques actuelles.

Les repentirs de Schuiten & Peeters
François Schuiten (g) et Benoît Peeters (d) : un duo en constante recherche de perfections.
© CL Detournay

Ont donc suivi des nouvelles moutures du Guide des Cités, de Marie l’enfant penchée [1], ou encore des Murailles de Samaris avec L’étrange cas du Docteur Abraham et le début des Mystères de Pâhry inachevé, ainsi que La Tour et Brüsel qui bénéficient d’inédits et de rajouts parfois importants. Faut-il y voir une démarche commerciale, comme certaines séries qui cumulent les versions pour contenter le collectionneur acharné ? Pas selon nous, car le battage médiatique autour de ces sorties est souvent très réduit, voire inexistant : il s’agit vraiment de préserver ce lien unique et vivant entre les Cités, leurs auteurs et les lecteurs.

La dernière modification est sans doute la plus révélatrice de ce souci permanent de cohérence : « Nous avons retravaillé en profondeur "L’Ombre d’un Homme", car si le début nous plaisait énormément, nous n’avions pas l’impression d’avoir porté l’histoire aussi loin que nous le voulions », nous expliquent Schuiten & Peeters. « Nous avons donc retiré quelques pages (placées en postface) pour en ajouter dix, corrigé des erreurs de mise en scène et d’enchaînement, ajouter des dialogues et la voix du narrateur. Nous n’avons peut-être pas tout résolu, mais nous avons conservé la force thématique originelle de ce récit, que nous avions eu l’impression d’avoir un peu étouffé lors de cette première publication. »

Effectivement, mis-à-part quelques lecteurs touchés par la poésie de la première version, celle-ci semblait étrangement vide et dénuée du lien fort qui unit l’homme et les cités qui l’entourent. Les rajouts sont donc en légèreté ou en profondeur, que cela soit dans des modification de dessin ou des planches complètes, mais aussi de texte, où les nombreux récitatifs complémentaires appuient la réflexion sur le désarroi du héros. On comprend alors mieux la relation des couples, le cheminement dépressif du personnage principal, le changement de l’ombre et le devenir de l’ensemble au cœur de la Cité. De plus, loin de camoufler ces « erreurs », les auteurs reviennent sur les changements effectués en une longue postface qui reprend les planches ôtées, et la réflexion qui les a amenés, en toute humilité, à tenter d’améliorer le récit.

« Si cela a été un gros travail pour "L’Ombre d’un Homme", cela le sera encore plus pour "Souvenirs de l’Eternel Présent", nous confie François Schuiten. Ce récit illustré et publié confidentiellement chez Arboris il y a une quinzaine d’années sera entièrement recomposé sous une forme de bande dessinée. C’est vraiment une re-création qui aura dorénavant un format classique intégrant texte off et phylactères. Nous n’étions pas tout à fait satisfaits du récit alors que l’univers nous semblait assez puissant. Il nous restait énormément de matériel et j’ai réalisé beaucoup de nouveaux dessins. J’ai difficilement retrouvé le papier de l’époque ainsi que les crayons de couleur utilisés, mais c’est intéressant de corriger certaines erreurs ou défauts, ça permet de mieux comprendre notre fonctionnement. »

« L’année prochaine, nous terminerons sans doute cette refonte des albums des Cités Obscures, continue Schuiten. Nous allons abandonner certaines choses qui ne nous semblent pas à niveau mais aussi récupérer d’autres éléments un peu oubliés. La Fièvre d’Urbicande, l’Archiviste, l’Enfant Penchée, L’écho des Cités vont suivre... ». En marge de cette revisitation de leur œuvre, le duo ne reste pas inactif car un recueil baptisé Contes et légendes du Monde obscur sortira à l’automne, et regroupera diverses nouveautés et introuvables.

(par Charles-Louis Detournay)

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3 Messages :
  • Dans la cas de l’ombre d’un homme, j’ai un peu honte de l’avouer, mais je préférais la première version !
    La fin très visuelle et poétique m’enchantait... C’est moins le cas avec la version remaniée.
    Ceci ne m’empêche bien sur pas de trouver la démarche de Schuiten&Peeters très louable.

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  • Les repentirs de Schuiten & Peeters
    8 juin 2009 21:48, par LC

    Malheureusement, la refonte d’albums (ou de films) est rarement une réussite.

    Les albums originaux ont une cohérence dûe à l’époque et la période de leur réalisation, ce sont souvent des oeuvres de jeunesse et on a l’impression que l’artiste d’âge mûr ne comprend plus le jeune homme qu’il a été, ça donne en général un résultat bancal, comme une rénovation d’immeuble ancien avec des balcons en plexiglas.

    Les albums dégradés par une refonte sont nombreux, à commencer par les Tintin, le deuxième Slalom n’a plus du tout la force et la beauté du premier, le premier Docteur Poche de Wasterlain a été graphiquement saboté par son auteur entre sa parution dans Spirou et sa parution en album.

    Je sais bien que l’artiste a le droit de revenir sur son oeuvre tant qu’il veut, mais il devrait laisser une histoire finie en l’état, et ne pas oublier qu’ on aime une oeuvre autant sinon plus pour ses imperfections et ses défauts que pour ses qualités.

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    • Répondu par Pierre le 10 juin 2009 à  21:40 :

      Je suis assez d’accord avec vous, je n’ai jamais été convaincu par les re-créations, que ce soit dans le domaine de la BD (Hergé par ex) ou du roman (ex Steeman qui a réécrit "le mannequin assassiné").
      Je ne mets pas en doute l’honnêteté de la démarche de Schuiten et Peeters, mais son intérêt... une oeuvre est toujours perfectible (?), c’est sans fin !

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