Les terribles heures de l’Espagne franquiste par Mikel Begoña et Iñaket aux éditions Cambourakis

8 janvier 2014 0
  • L'Espagne franquiste, ce sont 130 000 disparus, 180 000 exilés, 400 000 prisonniers, et 60 000 personnes exécutées, parmi lesquelles Francisco Granado et Joaquín Delgado, deux anarchistes exilés en France, jugés coupables d'un attentat qu'ils n'ont pas commis. Les éditions Cambourakis proposent (encore) un album remarquable.

Cet album nous plonge dans l’Espagne franquiste, dictature soutenue par l’armée, la Phalange (parti nationaliste et fasciste) et l’Église, et plus particulièrement sur la résistance au régime dans les milieux libertaires, en venant éclairer un de ses épisodes les plus tragiques, arrivé durant l’été 1963. Alors que, dans les années 1960, l’Espagne de Franco vient d’être intégrée à l’ONU et connaît un essor économique et touristique fulgurant, s’organise une nouvelle génération d’antifranquistes – constituée pour une large part de descendants de militants engagés dans la révolution espagnole – opérant notamment depuis la France, où beaucoup vivent en exil. C’est à cette génération qu’appartiennent Francisco Granado et Joaquín Delgado, l’un installé à Alès, et l’autre à Grenoble.

Condamné à court terme en raison d’une leucémie, Francisco Granado, souhaitant donner un sens à son existence, rejoint les Jeunesses libertaires et reçoit une proposition Proposition du DI (Defensa Interior, L’organisation Défense Intérieure, créée en 1961 pour réactiver la lutte politique à travers par le recours à des attentats, et éliminer Franco pour accélérer le processus démocratique) : un attentat est fomenté contre Franco. Granado a le profil idéal pour remettre les explosifs à Roberto Ariño, autre militant du DI : inconnu de la police, ses papiers sont en règle, et sa maladie lui offre un alibi en or : il doit régulièrement passer des examens médicaux à Madrid. Il s’y rend le 15 mai 1963.

Les terribles heures de l'Espagne franquiste par Mikel Begoña et Iñaket aux éditions Cambourakis

Seulement, Roberto Ariño tarde à se présenter et le séjour de Granado en Espagne se prolonge au gré de ces rendez-vous manqués. Au moment où Octavio Alberola, l’un des responsables du DI, envoie à Madrid Joaquín Delgado, dont la mission est d’établir enfin le contact entre Granado et Ariño, et ainsi récupérer le matériel pour l’attentat, on apprend que Franco est parti en vacances. L’attentat n’aura donc pas lieu, et un autre plan d’action est prévu pour août. Delgado doit alors prévenir ses deux camarades qu’ils peuvent rentrer en France. Ariño repart rapidement. En revanche, la voiture de Granado est en panne : Delgado reste alors avec lui le temps des réparations.

Le 29 juillet 1963, deux attentats sont commis à Madrid contre le siège de la Direction générale de la sécurité et un autre contre celui des syndicats franquistes, par deux militants de Défense Intérieure, sans aucun lien avec Joaquín ni avec Francisco. Deux jours après, le 31 Juillet, à 16 heures, Joaquín et Francisco sont arrêtés, probablement en raison d’une trahison au sein de leur mouvement.

Joaquin et Francisco sont condamnés à mort après une parodie de procès, bien que le Conseil de libération ibérique ait affirmé le 11 Août devant l’opinion publique internationale que Joaquin Delgado et Francisco Granado étaient absolument étrangers aux événements du 29 Juillet à Madrid, que les auteurs des attentats n’ont pas été arrêtés et que le dépôt des armes attribuées à Francisco Granado n’a pas été utilisé et est resté intact lors de sa découverte par la police. Le Conseil de Guerre sommairement formé 48 heures auparavant les condamne sur foi de leurs déclarations prononcées sous la torture de la police espagnole. La défense des deux militants ne possède aucune connaissance juridique. Ils sont garrottés le 17 août par les sombres Vicente López Copete et Antonio López Sierra, deux des plus tristement célèbres bourreaux du régime de Franco.

L’histoire de Joaquín et Francisco sert principalement de fil rouge et donne une unité à une histoire parfois dispersée quant aux points de vue adoptés (le lecteur est le plus souvent du côté des anarchistes, mais prend parfois connaissance de ce qui se passe du côté des militaires), et quant aux personnages, nombreux, dont les rôles ne sont pas toujours clairement établis (le concierge du musée du Prado ou le traître supposé Ángel Jacinto Guerrero Lucas). Mais sans doute cette vague impression de confusion est propre à la situation des deux militants pris dans des fils qui s’emmêlent inextricablement, et dans un piège qui se referme irrémédiablement sur eux. La présence, de prime abord curieuse, de Mariano Medina, présentateur météo vedette de la télévision espagnole en tant que narrateur, apporte finalement fort à propos un recul sur l’enchaînement des événements. Les auteurs jouent sur ce personnage et ses prévisions météorologiques pour deviner les intentions cachées des personnages, qui abondent dans cette histoire, et la lourde et pesante chaleur qui s’abat sur Madrid lors de cet été 1963 apparaît comme une métaphore du climat politique instauré par Franco. Une autre manière qu’a trouvée le dessinateur Iñaket pour faciliter la compréhension du récit est un important jeu graphique : chaque groupe de personnages est associé à une couleur déclinée en diverses tonalités (le bleu pour les militaires, le jaune pour les anarchistes, le noir pour les bourreaux...) selon la « chaleur » ou la « froideur » des situations telles que M. Météo les introduit. Le mélange des couleurs sur certaines pages correspond alors à des passages plus complexes qui reflètent eux-mêmes l’entrelacement des situations. Les titres intermédiaires offrent par ailleurs une complicité certaine avec le lecteur.

En 2007, à l’occasion du 70e anniversaire de la bataille de Matxitxako, Mikel Begoña, le scénariste, a publié à compte d’auteur Mar de Plomo, en castillan et en basque, lui permettant de concilier ses deux passions : la bande dessinée et l’Histoire. Si l’arrière-plan historique du Bec des Corbeaux est évident et l’histoire de Francisco Granado et Joaquín Delgado bel et bien réelle, le scénariste Mikel Begoña introduit également des références culturelles (les lecteurs plus érudits trouveront des clins d’œil à la culture basque des auteurs ; le titre est lui-même tiré d’une chanson de Mikel Laboa), symboliques (les loups comme allégorie de la résistance au franquisme ; les références à Goya) et mythologiques (même si elles ont réellement existé, les « sorcières » de Zugarramurdi, condamnées à Logroño, sont des personnages à part entière du récit et se transforment en opposantes au nationalisme espagnol).

L’ouvrage s’achève sur un remarquable dossier documentaire qui entend replacer le concours de circonstances qui a coûté la vie à Joaquín et Francisco dans son contexte historique et apporter des éclairages sur les différents protagonistes liés, de près ou de loin, à ce drame de l’été 1963 (présentation des organisations anarchistes, des personnages-clés, de quelques repères chronologiques et géographiques, et du travail de mémoire effectué jusqu’à nos jours). Cela vient rappeler à quel point une forme d’amnésie pèse encore sur cette période, alors que les traîtres, collaborateurs et bourreaux ne sont pas inquiétés. Ce n’est qu’en 1996 que la télévision française diffuse un documentaire (Granado-Delgado, un crime légal, - le lien est en espagnol. Libération en a fait un compte-rendu) révélant l’identité des auteurs de l’attentat. Octavio Alberola y confirme que la véritable mission dévolue aux deux exécutés était une attaque directe contre Franco, cependant que Manuel Fraga, ancien ministre de l’ Information et du Tourisme, les policiers, militaires et juges impliqués dans cette affaire refusent toujours de s’exprimer et continuent d’occulter la terreur du régime franquiste, particulièrement exacerbée au début des années 1960 quand la création du DI a renforcé l’opposition au régime. La renaissance du combat anarchiste a probablement été l’une des raisons pour lesquelles Franco a voulu faire de Joaquín et Francisco un « exemple » à destination de la nouvelle génération militante, également à l’origine d’une campagne contre le tourisme en Espagne, notamment élaborée par la CNT (Confederación Nacional del Trabajo) et la FIJL (Federación Ibérica de Juventudes libertarias). Le documentaire a été diffusée en Espagne en 1997... à deux heures du matin, avant d’être programmé à une heure de plus grande écoute quelques années après. Ce n’est qu’en 2004 qu’un tribunal espagnol a enfin rendu une décision favorable aux familles des victimes.

On trouve en fin d’ouvrage les mots de Robert Escarpit, du Monde, le 22 août 1963 : « Francisco Granado et Joaquín Delgado ont donné leur vie pour quelque chose, mais comme toujours, les bourreaux les ont exécutés pour rien ». Le bec des corbeaux apporte aujourd’hui une pièce complémentaire pour réhabiliter la mémoire des deux militants, pour qui on peut bien réécouter L’Estaca.

(par Damien Boone)

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Le Bec des Corbeaux. Abattre Franco - Mikel Begoña/Iñaket - Cambourakis

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