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Serge Monfort : « En lisant, l’enfant devient le chien, comme il deviendrait chevalier dans une BD médiévale ! » [INTERVIEW]

Par le 3 avril 2024                      Lien  
Serge Monfort existe, nous l'avons rencontré ! Ce valeureux auteur et éditeur indépendant a créé une série jeunesse qui se destine à sensibiliser les lecteurs à la cause animale : Toupoil. En particulier à la disparition de certaines espèces animales en péril. Il explique pourquoi elles ont disparu de nos contrées, peut-être à jamais... Rencontre.
UN PUBLIRÉDACTIONNEL DE Serge Monfort : « En lisant, l'enfant devient le chien, comme il deviendrait chevalier dans une BD médiévale ! » [INTERVIEW]

Est-ce que Toupoil existe vraiment ? Vit-il sous le même toit que Serge Monfort ?

Il a sans doute vécu sous mon toit, il y a longtemps… Quand j’étais enfant, mes parents ont pris un chien, plutôt une chienne d’ailleurs, qui était toute rousse, avec de longs poils et une queue avec de longs poils également. De plus, elle était très gentille. Elle a été une merveilleuse compagne d’enfance que j’ai perdue à mon entrée dans l’âge adulte et, sans doute, le plus beau cadeau que m’aient offert mes parents.

Je pense que Toupoil est l’« héritier » de cette chienne. J’ai essayé de faire, avec Toupoil, un chien sympa que les enfants pourraient avoir chez eux, chez leurs grands-parents, chez les copains et copines, bref un chien « crédible ». Ce n’est pas Bill, il ne vole pas en battant des oreilles ! Et puis, il est libre, ni dieu ni maître, et il doit chasser pour se nourrir…

Animation de Serge Monfort dans une école de Cuzac, dans le cadre du Festival La BD prend l’air
Photo : DR

De quelle race est Toupoil ? On dit que c’est un chien-loutre…

Ce n’est pas une race particulière, il doit certainement y avoir de l’épagneul breton et du setter irlandais dans Toupoil, mais pour l’instant, j’ignore son origine. Dans sa première aventure, on le voit brièvement avec sa mère, sans plus.

Le “Chien-Loutre” est plutôt un surnom qu’il acquiert dans cette première aventure au titre éponyme, parce qu’il va apprendre à vivre, un peu, comme les loutres. Pour l’anecdote, en breton, “la loutre” devient “an dourgi” autrement dit “le chien (ki) d’eau (dour)”, un rapprochement dont je n’ai eu connaissance qu’après avoir trouvé le titre…

Vous ressemblez un peu à Toupoil… Comme Madame Bovary pour Flaubert...Toupoil, c’est un peu vous ?

Oui, bien sûr. On est toujours un peu ce que l’on crée… Toupoil se promène dans la nature sauvage européenne d’aujourd’hui (du moins dans ce qu’il en reste) et tous les animaux qu’il croise sont ses amis. Il leur vient en aide du mieux qu’il peut.

Je vis en pleine campagne et j’observe beaucoup la vie qui m’entoure et qui disparaît chaque jour un peu plus… Avec Toupoil, j’essaie de sensibiliser les enfants à cette disparition et de leur en expliquer les causes pour qu’un jour, j’espère, ils fassent des choix que nous, adultes, refusont de faire. Je leur fais assez confiance car aujourd’hui, plus qu’hier, ils sont davantage sensibilisés, ils ont envie d’agir…

Comment l’avez-vous créé, pourquoi en faire une BD et pas un livre illustré ?

Le tout premier livre, que j’ai lu enfant, est un livre animalier illustré, j’avais cinq ans : « Le Petit Lièvre courageux » (aux Éditions des Deux Coqs d’or). C’est l’histoire d’une maman-lièvre qui apprend à son petit comment échapper au renard, et il apprend bien sa leçon !

Ma toute première BD à moi, j’avais sept ans, c’est “Le Nid des Marsupilamis” d’André Franquin (Éditions Dupuis), une superbe BD animalière ! Ces deux livres, je les ai lus, relus et re-relus et… inutile de vous dire que ces deux livres ont sans doute été marquants pour l’auteur de Toupoil !

De ce fait, lorsque j’ai créé ce chien, je l’ai pensé naturellement en BD. La BD était devenue ma lecture beaucoup plus que le livre illustré ou le roman. De plus, j’avais découvert l’univers indien de Claude Derib, avec Yakari bien sûr mais surtout avec Buddy Longway. Pour la première fois un auteur évoquait dans une BD “tout public” la colonisation de l’Amérique du Nord par les “Blancs”, le racisme, l’alcoolisme, l’exploitation des individus, etc.

Toupoil allait être une BD pour faire découvrir aux jeunes lecteurs la faune sauvage de chez nous, en Europe, leur expliquer pourquoi elle disparaît, quelles en sont les causes (… multiples) et comment on peut y remédier. On me dit parfois que, au premier contact, cela fait penser à Yakari. C’est vrai que les couvertures sont « guillerettes » et le graphisme « gentillet », mais le fond est assez différent. D’ailleurs avec Claude Derib, dès le début, on s’est dit que Yakari et Toupoil n’ont rien à voir.

Le deuxième album (Toupoil / Le Pic de l’Ours) a été distingué à Angoulême en 1996 par l’Alphart-Jeunesse 7/8 ans ? Quel effet ça fait ?

Très plaisir bien sûr… surtout quand on ne s’y attend pas ! Lorsque l’album est paru, je l’ai présenté, de moi-même, pour ce prix. Un ami bibliothécaire m’avait arrangé une petite expo de planches à la librairie “Lillosimages” à Angoulême. Pendant que j’installais ces planches, une personne de l’organisation du Festival est venue me demander d’être présent à la remise des prix, qui se tenait le soir-même. Arrivé au théâtre Francis Groux [l’un des trois fondateurs du Festival. NDLR.] m’a dit : « Je crois que tu vas avoir une bonne surprise… ». En effet, surtout que le prix était remis par le jury Jeunesse, présent sur la scène : une classe d’enfants d’une école de Charente. Un joli moment…

Mais l’éditeur n’a rien fait de ce prix. Cette même année, l’autre prix jeunesse (le 9/12 ans) a récompensé Titeuf. Son éditeur, lui, a su quoi en faire !

En 1996, un jury de jeunes lecteurs lui attribue l’Alphart du meilleur album jeunesse au Festival International de la BD à Angoulême.
Photo : DR
Serge Monfort en compagnie de Francis Groux, co-fondateur du festival international de la BD d’Angoulême à la librairie Cosmopolite
Photo : DR

À qui s’adresse Toupoil ? Quel message veut-il faire passer ? Pourquoi encore plus aujourd’hui qu’hier ?

Toupoil est une BD de première lecture, pour enfants de six-huit ans (un peu plus et un peu moins…). J’ai de bons retours en lecture accompagnée dès cinq ans et cela va jusqu’à douze treize ans, surtout auprès des filles. Je me suis aperçu aussi que j’avais quelques « grands » enfants de tous âges comme lecteurs. Mais c’est d’abord pour la jeunesse. Ce sont les enfants qui changeront quelque chose… S’il doit y avoir un changement.

J’ai écrit le scénario du premier album de Toupoil en 1989 et j’avais déjà en tête les quatres premiers thèmes des premiers albums, dans cet ordre : la loutre, l’ours, le lynx et le loup. Ces quatres espèces avaient quasiment été exterminées en France et en Europe de l’Ouest dans la première moitié du XXe siècle et on le savait. Il restait encore quelques reliquats de loutres dans le centre de la Bretagne, le Massif Central et un peu la frange côtière atlantique. L’ours comprenait quatre-cinq individus, et encore… Quant au lynx et au loup, ils étaient officiellement éteints en France, même si quelques spécimens ont sans doute passé, très discrètement, le Jura Suisse et les Alpes depuis l’extinction officielle.

Quand j’étais enfant, il y avait à Guingamp (22) où j’habitais, une foire annuelle dite “aux sauvagines” où l’on pouvait trouver des peaux trappées de loutres (entre autres…). Cette foire ne fut interdite qu’en 1980 par arrété municipal ! Même si la loutre est protégée depuis 1972, d’autres espèces ont continué de périr pour ce genre de foires de l’horrible.

Toupoil allait d’abord parler aux jeunes enfants en priorité, pour les sensibiliser à la disparition de ces espèces et leur expliquer pourquoi elles ont disparu et pourquoi elles ont du mal à revenir. À la fin du siècle dernier, il y avait déjà urgence à sensibiliser. Aujourd’hui, il y a extrême urgence. La biodiversité s’écroule partout…

Serge Monfort au Festival Natur’Armor en 2024, répondant aux questions techniques d’un enfant.
Photo : DR

Quel public a adopté Toupoil ? Comment expliquer sa longévité ?

Le public de Toupoil est assez varié. Il y a les enfants, bien sûr (et parfois leurs parents aussi !), leurs écoles (les albums sont bien souvent dans la bibiothèque de l’école ou dans les classes…), les grands-parents qui gardent les albums à la maison pour les vacances ou qui offrent les albums à Noël, aux anniversaires… Le public de Toupoil est, je pense, majoritairement féminin.

J’ai davantage d’amiES que d’amiS sur Facebook par exemple, et en salon, ce sont très souvent les mamans (ou grands-mamans) qui s’arrêtent en premier. Enfants ou adultes, les filles sont beaucoup plus protectrices que les garçons…
Quant à sa longévité, cela s’explique : l’enfant est un être fragile qui va chercher à défendre des êtres aussi fragiles que lui. C’est pour cela qu’il adhère bien souvent à la protection des animaux. C’était vrai hier (enfant, j’essayais déjà de protéger les animaux en contruisant des mangeoires, en ne détruisant pas les nids comme les copains…). C’est toujours vrai aujourd’hui. De plus, les histoires de Toupoil se déroulent à la première personne, c’est lui qui raconte ses aventures, je n’en suis que l’interprète… En lisant, l’enfant devient le chien, comme il deviendrait chevalier dans une BD médiévale. Dans le dernier album, le lecteur va sous terre explorer un peu le terrier du blaireau. Et puis, le sujet même de Toupoil est, pour le moins, très actuel…

Vous avez décidé de l’éditer vous-même après l’avoir d’abord proposé à un éditeur. Pourquoi ?

Les trois premiers tomes sont parus chez un petit éditeur associatif finistérien entre 1992 et 1999. L’éditeur en question et le diffuseur n’en faisaient rien, il était impossible de trouver les albums en librairie, même en Bretagne ! Lorsque le troisième tome est sorti, j’ai recherché un autre éditeur, sans succès. Cela avait failli se faire avec Dargaud mais à ce moment-là Dargaud a été racheté par le groupe Ampère qui ne voulait pas de jeunesse. Bref, chou blanc, et j’ai laissé tomber la BD pendant quelques années, années pendant lesquelles on m’a demandé la suite en écoles, en bibliothèques, des interventions ici ou là, etc.

En 2008, devant ces demandes, je me suis dit qu’il y avait bien quelque chose à faire avec Toupoil et j’ai recherché à nouveau, sans succès, un éditeur. En 2008, grâce à Francis Groux, j’ai pu présenter, pendant le festival d’Angoulême, une exposition de planches à la Bibliothèque des Jeunes (donc en off !) avec dédicaces du stock d’albums qui restait. Cela a très bien marché, pour les dédicaces et pour l’expo qui avait reçu un peu plus de mille visiteurs, ce qui n’était pas si mal. Et là, j’ai vu beaucoup de parents qui m’ont dit : “Mais, c’est super vos BD, si vous ne trouvez pas d’éditeur vous devriez les éditer vous-même !”.

Le temps de réfléchir, en 2010 nous avons créé, avec ma compagne, les Éditions Crayon Vert, une petite SARL pour ré-éditer les trois premiers albums (avec de nouvelles couvertures, un véritable documentaire à la fin) et faire une suite, en ayant un vrai diffuseur-distributeur pour la librairie : Makassar Diffusion. Aujourd’hui, on peut demander les albums Toupoil à son libraire qui, s’il ne les a pas en stock, peut les commander sans problème.

Pour conclure sur cette question, dès le début, Claude Derib qui connaît très bien le monde de la BD, m’avait dit que je ne trouverai pas d’éditeur pour Toupoil…

Quels sont les salons et festivals que vous faites habituellement dans l’année ?

C’est très divers. Cela va du festival BD au festival Nature en passant par du festival de photographie animalère, du salon Bio ou du festival du livre généraliste ou jeunesse. Toupoil porte un sujet qui intéresse beaucoup de monde…

LES GRANDES ETAPES DE LA CREATION DE TOUPOIL : Première étape, la mise au point du scénario et la création des personnages
Deuxième étape : le crayonné
Troisième étape : la mise à l’encre
Quatrième étape : la mise en couleurs.
Un travail à la couleur directe. Les textes, à ce stade, restent en blanc. Le lettrage est à part pour permettre les traductions en langues étrangères.
Photo : DR

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