Philippe Druillet en plein Delirium

6 janvier 2014 12 commentaires
  • Rares sont les dessinateurs de bande dessinée qui se consacrent exclusivement au 9e art. Par besoin de diversifier ses sources de revenus, de se garantir contre les aléas du métier, mais surtout pour « respirer », pour se frotter aux autres arts, quitte à quitter la bande dessinée pour un instant. À ce titre, le parcours de Philippe Druillet qui publie ces jours-ci son "autoportrait", "Delirium", chez Les Arènes, est exemplaire.
Philippe Druillet en plein Delirium
Delirium - Autoportrait, par Philippe Druillet aux éditions Les Arènes

"Je suis mal-né, c’est le drame de ma vie. Je voulais être prince ou mécène. Je suis né fils de collabos". Ainsi s’ouvre un livre-confession déchirant que Druillet vient de publier aux éditions Les Arènes.

Ses deux parents sont fascistes, trempés dans la collaboration jusqu’au béret de milicien, au point de fuir vers l’Allemagne le jour du Jugement Dernier et de se réfugier ensuite chez le généralissime Franco, renvoyeur d’ascenseur nazi. Le père de Druillet lui avait donné comme prénom Philippe, en hommage à Philippe Henriot, le "Goebbels français", assassiné par la Résistance le jour de sa naissance, mais aussi comme Philippe Pétain. À Sigmaringen, où ses parents refluent à la Libération pour rejoindre Pétain au pays des nazis, c’était Louis-Ferdinand Céline lui-même, médecin de la colonie française de ces réprouvés qui voyagent jusqu’au bout de la nuit hitlérienne, qui soignait le nourrisson, déjà gueulard. De sa retraite ibérique, Victor Druillet, fonctionnaire de police zélé du régime de Vichy, chasseur de Républicains espagnols et de juifs, est condamné à mort par contumace.

"La voilà mon histoire, la voilà ma famille, la voilà ma jeunesse..." écrit Druillet qui, toute sa vie, s’emploiera à exorciser ce passé douloureux. Est-ce parce qu’il passe les huit premières années de sa vie à Figueiras (Espagne), la ville espagnole où réside Salvador Dali qu’il aura un parcours frappadingue ? À seize ans, il est photographe. La rencontre avec le dessinateur Jean Boullet est déterminante. Ce touche à tout qui évolue dans l’entourage de Cocteau a fondé à Paris la célèbre librairie Le Kiosque, spécialisée dans les cultures de « mauvais genre » : roman policier, science-fiction, fantastique, bande dessinée, cinéma de série B et Z… L’homme est peintre, journaliste (il collabore à Bizarre ) et cinéaste. On retiendra notamment qu’il est le premier à publier un catalogue avec des cotes de bande dessinée, une sorte d’ancêtre du Guide-Argus BDM. Druillet fait auprès de lui ses premières classes.

Star Wars revisité par Philippe Druillet
(c) Druillet

Une carrière fantastique

C’est dans le cadre du cinéma que Jean Boullet recrute le jeune Druillet pour faire les décors dans un court-métrage de Dracula composé d’ombres chinoises. Car Druillet s’intéresse déjà au genre fantastique. Il collabore à Midi-Minuit Fantastique et devient le correspondant français du magazine Famous Monsters of Filmland.

Son premier coup d’éclat dans la BD, il le fait en 1966 en publiant Lone Sloane chez Losfeld, l’éditeur de Barbarella de Forest et de Jodelle de Pellaert. On sent une forte influence de la bande dessinée américaine, notamment Jack Kirby, mais aussi un talent de peintre, une forme de lyrisme, un croisement entre Gustave Doré, Gustave Moreau et Salvator Dali

La SF et le Fantastique deviennent la marque de fabrique du jeune artiste. Il dessine diverses illustrations de science-fiction pour les revues Conan, Fiction et Galaxie ainsi que des affiches des films pour Jean Rollin (Le Viol du vampire, La Vampire nue et Le Frisson des vampires). Des nanars kitchissimes.

En 1969, René Goscinny, qui sent que la SF est un genre porteur auprès des jeunes, le fait entrer au journal Pilote. Ses premiers dessins y sont publiés en février 1970. Sa manière révolutionne la bande dessinée grâce à son approche plus graphique, plus picturale en quelque sorte. Le « gaufrier », la grille des cases de la bande dessinée traditionnelle explose avec des pleines pages et une narration déstructurée. C’est d’autant plus décoiffant qu’en transparence, on peut voir des planches d’Astérix. Mâtin, quel journal !

Dessin de Philippe Druillet
(c) Druillet

Associé à des Humanoïdes

La SF devient à la mode et il en est une des principales figures graphiques. En 1974, il fonde avec Moebius et Jean-Pierre Dionnet, les Humanoïdes Associés, pierre angulaire du renouveau de la bande dessinée dans les années 1970-1980, et la revue Métal Hurlant (le N°1 paraît en janvier 1975).

On lui doit des dizaines d’illustrations pour ce journal dont il signe l’identité graphique conjointement avec Moebius. Son sommet graphique est La Nuit, un album qu’il réalise pour Rock & Folk après le décès de son épouse, frappée par un cancer foudroyant. Vuzz, une bande dessinée en noir et blanc au tempo graphique proche de l’écriture automatique joue un rôle aussi important dans l’histoire de la BD que Major Fatal de Moebius.

Intéressant le portrait de Moebius que Druillet dresse dans ces mémoires : il le décrit quelque peu cynique et rappelle à quel point c’était un talentueux pompeur. On peut croire au règlement de compte, à un prurit égotique, mais pour tous ceux qui ont connu Moebius, c’est évident qu’il a pompé Druillet comme un Shadok, comme Bilal d’ailleurs, et non l’inverse, beaucoup l’ignorent. Mais tous les génies font ça : Picasso l’a fait avec un Mario Prassinos débutant, qui sait aujourd’hui qui est Mario Prassinos ?

Druillet devant quelques-uns de ses premiers dessins à la Fondation Michel et Hélène Leclerc, en décembre 2013.
Photos : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Druillet se livre sans aucune retenue dans ce travail d’autoportrait : le cancer de sa première épouse Nicole, ses années cocaïne et d’héroïne "à deux mille balles par jour" sont évoqués sans chichis... Ses dîners privés chez Jacques Attali où il passe une soirée avec le président de la République François Mitterrand, aussi.

Courtisé par le cinéma et pionnier du numérique

Druillet s’amuse de ses rendez-vous manqués avec le cinéma. Il flirte souvent, sans conclure. En 1976, toutefois, il crée les machines et les décors pour le film The Sorcerer de William Friedkin. L’opéra lui réussit mieux : de 1978 à 1983, il travaille avec Rolf Liebermann et Humbert Camerlo pour l’Opéra de Paris sur un Wagner Space Opera., une interprétation SF du musicien allemand. Il développe un projet d’adaptation cinématographique de ce même spectacle pour le compte du producteur/distributeur AMLF.

Publiant la bande dessinée Salammbô chez Dargaud, une autre variation lyrico-sciencefictionesque, du roman de Flaubert cette fois, il réalise en 1981 une affiche et la campagne publicitaire du film La Guerre du feu de Jean-Jacques Annaud.

En 1983, face au Président François Mitterrand, il fait une démonstration à Angoulême sur les premiers postes en images de synthèse 3D. Il coréalise et joue dans un court métrage adapté de sa bande dessinée culte La Nuit pour France 3.

En 1984, il travaille au design des moines monstrueux du film Le Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud d’après Umberto Eco. Il en réalise aussi l’affiche. En 1985, il réalise les décors de la partie fantastique du film Le Troisième Œil, réalisé par Arnaud Sélignac et produit par Christian Fechner. En 1986, il crée, pour Antenne 2 et Canal Plus, la série d’animation Bleu l’enfant de la Terre (13x26’). En 1987, il signe avec le producteur Xavier Gélin (AAA Productions), le premier long métrage en images de synthèse Kazhann, avec son personnage de Loane Sloane dans le rôle principal.

En 1990, il réalise le clip Excalibur de William Sheller pour Phonogram (35 mm et images de synthèse) qui sera nominé aux Victoires de la Musique. En 1992, il crée l’affiche de la Caméra d’Or pour le Festival International du Film de Cannes. Entre 1996 et 1998, il signe la série d’animation en 3D Xcalibur (40x26’), Prix du meilleur clip fantastique au Festival Fantastic Arts de Gérardmer, ainsi que le CD-rom Wagner Tétralogie, jeu de stratégie en images de synthèse produit par Anne et Alain Carrière, un énorme succès public. En 1999, il signe chez Cryo un jeu de stratégie adapté de Salammbô...

Druillet sculpteur. L’une des facettes d’un plasticien multiforme
Ed. Christian Desbois

Designer et plasticien

En 2004, ayant passé plusieurs années à réaliser de grandioses travaux de designer et de plasticien, il crée les décors, les objets, et la finition en images de synthèse de la série de fiction Les Rois maudits (5x90’) d’après de roman de Maurice Druon, une mise en scène de Josée Dayan.

Pour des clients privés (notamment la famille Rothschild), il réalise des meubles, des objets, quand ce ne sont pas des décors entiers pour des particuliers ou des entreprises. Il est un des premiers auteurs de bande dessinée à se forger une "cote" en salle de vente et à entrer dans des collections d’art contemporain.

Sa manière graphique inspirée, prolongement en bande dessinée de l’abstraction lyrique, est très métaphysique finalement, reconnaissable entre toutes : faces et profils de têtes à bouche d’ombre sur fond de cosmos... Druillet a créé un univers singulier en plongeant ses racines dans un « mauvais genre » devenu désormais universel.

Même s’il est quelquefois décousu dans cet ouvrage qui se contente d’effleurer parfois certains aspects de sa carrière, même s’il est ponctuellement historiquement contestable, cet ouvrage est passionnant.

On aurait préféré que l’éditeur demande une relecture par un connaisseur de la bande dessinée et du dessin car enfin , attribuer à André Chéret, le dessinateur de Rahan, la paternité de Pif le chien [sic] (p. 119), faire d’Arthur Rackham un éditeur (p.121) ou donner le prénom de Jean à Claude Auclair (p. 125), pour ne citer que cela, sont des étourderies éditoriales impardonnables. [L’éditeur nous fait savoir que ces "coquilles" seront corrigées lors de la réimpression. NDLR.]

Néanmoins, cet "autoportrait" de Druillet est non seulement ressemblant, mais il conforte tout l’intérêt que l’on peut porter à l’une des plus belles figures de la bande dessinée française contemporaine.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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La plupart des ouvrages de Druillet sont publiés aujourd’hui chez Glénat

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12 Messages :
  • Philippe Druillet en plein Délirium
    6 janvier 2014 18:35, par Mariano

    Pour l’avoir rencontré à plusieurs reprises, je l’ai trouvé attachant, sympathique et disponible.
    Un ouvrage dans mes petites mains pour bientôt...
     :)

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  • Philippe Druillet en plein Délirium
    6 janvier 2014 19:21, par xav kord

    Tiens ? C’est étrange, personne n’a encore dit "Oui, mais Druillet, c’est mal dessiné."...

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  • Ile des morts
    6 janvier 2014 23:00, par Eric Tavernier

    un de ses premiers dessins, dites-vous ? n’exagérons rien ... ses débuts datent de 1966, et cette fameuse "Ile des Morts" de 1977.

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  • Philippe Druillet en plein Delirium
    6 janvier 2014 23:55, par Alex

    Intéressant le portrait de Moebius que Druillet dresse dans ces mémoires : il le décrit quelque peu cynique et rappelle à quel point c’était un talentueux pompeur. On peut croire au règlement de compte

    Il existe sur YouTube une interview de Druillet (dont je n’ai plus le lien) qui condamne très fermement les dérives sectaires de Moebius. J’ignorais le passif familial de Druillet, je le découvre ici. Cela me semble expliquer aussi -et surtout- l’antagonisme survenu entre ces 2 créateurs phares de la bd. Je comprends un peu mieux du coup la rupture.

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    • Répondu par Rennie Tales le 7 janvier 2014 à  03:29 :

      Le problème vient que Druillet était jaloux à la fois, du succès et du talent de Giraud, et que Giraud était (faussement) un modeste et Druillet (véritablement) un mégalo.

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      • Répondu par E. Panorthotes le 7 janvier 2014 à  08:59 :

        Bonjour. Si ma mémoire est bonne, il y a eu à Paris, il y a quelques années, une exposition consacrée à Moebius-Giraud et Miyazaki — deux "très grands", donc. Je ne suis qu’un (très modeste) amateur, et la psychologie n’est pas mon fort ; mais je me souviens d’avoir signalé à mon fils, qui m’accompagnait et qui n’avait bien sûr pas l’âge d’avoir connu les premières aventures de Lone Sloane (ni donc "goûter" immédiatement, comme les gens de ma génération, les savoureuses "charges" de Gotlib), qu’il était tout de même un peu fort que le nom de Druillet n’apparaisse nullement dans les textes explicatifs des diverses "influences", possibles, avérées ou reconnues...

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  • Philippe Druillet en plein Delirium
    10 janvier 2014 05:53, par Capitaine Kérosène.

    Pour l’essentiel, l’article déroule la carrière de Druillet et ne parle pas réellement du livre. Dommage.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 10 janvier 2014 à  09:07 :

      Vous n’avez manifestement pas lu l’article, ni le livre. Dommage.

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  • Druillet le barbare
    10 janvier 2014 12:13, par Simon

    Druillet vient de donner un entretien dessus : « Métal hurlant, c’est un mouvement artistique, une légende. Mais j’en ai un peu marre qu’on m’en parle tous les matins... [...] notre époque de perfection technologique annonce le retour d’une sauvagerie archaïque. On y va tout droit. »

    Du coup il y parle aussi de Giraud et Goscinny, de crapauds et de coléoptères, de Bibi Fricotin et mister Drouillette, des tracteurs du Gers et des cafetières de Darty... Il est fou, et c’est lui-même qui le dit : http://www.lexpress.fr/culture/livre/druillet-je-suis-un-barbare_1312646.html

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  • Philippe Druillet en plein Delirium
    15 janvier 2014 00:25, par Norbert

    Reportage au 20h de France 2 ce mardi soir. Trop court mais intéressant.

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  • Philippe Druillet en plein Delirium
    16 janvier 2014 14:13, par GPoussin

    Juste deux rectifications : Druillet a été publié dans Pilote pour la première fois en février 1970 (et pas en 1969) et si Les Humanoïdes Associés ont bien été fondés en 1974 (décembre), la parution du Métal Hurlant n° 1 date de janvier 1975. Merci pour l’article.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 16 janvier 2014 à  14:28 :

      OK, nous corrigeons.

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