REMEMBER : José Ortiz, grand d’Espagne

13 janvier 2014 3 commentaires
  • Le dessinateur José Ortiz Moya est mort un peu avant le reveillon de Noël, le 23 décembre 2013 à Valence. Il avait 81 ans. Considéré comme l'un des meilleurs dessinateurs espagnols, il était relativement peu connu en France même si dans son avant-dernier numéro, la revue Hop ! (juin 2013) lui consacrait son dossier et sa couverture.

Si José Ortiz fut abondamment publié dans notre pays, c’était d’abord et surtout à travers les « petits formats » dans des séries anonymes, sans dessinateur régulier.

Par la suite, sa collaboration avec l’éditeur américain Warren lui apporta une reconnaissance internationale dès les années 1970, mais il fallut quand même attendre 1980 avant qu’un premier album de l’artiste espagnol soit publié en France (Le Petit Sauvage, éditions du Triton). Le dessinateur fit ensuite évoluer son art vers des récits plus personnels et plus ambitieux servis par un humour mordant avec des séries à succès comme Hombre, Burton & Cyb ou encore Morgan.

En 1987, on peut lire de lui dans les très sérieux «  Cahiers de la BD  » que «  l’Ortiz anodin de la fin des années 1950 fait place à un créateur impressionnant de puissance, brossant des histoires d’une violence inouïe (…) dignes des meilleurs épisodes de Torpedo  ».

À la fin de sa carrière, José Ortiz conquiert un nouveau public en se révélant comme l’un des meilleurs dessinateurs de la franchise Tex Willer. Retour en arrière ? Erreur, car voici bien longtemps que l’inoxydable Texas Ranger était passé de l’anonymat des BD de kiosque de gare au rang de série-culte, illustrée par les plus grands dessinateurs de la planète : Bernet, Kubert, Sommer, De la Fuente pour n’en citer que quelques-uns...

REMEMBER : José Ortiz, grand d'Espagne
Hop n°138 - La revue de Louis Cance avait consacré un dossier à José Ortiz en juin 2013.

Ce fils de marin voit le jour en Espagne, à Carthagène dans la région de Murcie, le 1er septembre 1932. Fan d’Alex Raymond comme beaucoup de lecteurs de sa génération mais également très marqué par son compatriote Jesus Blasco (Cuto, Main d’Acier), c’est un lecteur assidu de la revue « Chicos » : il y remporte un concours de dessin et se voit offrir la reprise de la série Henry Manfredi. Nous sommes alors en 1950, il n’a pas 18 ans.

Sa première véritable publication professionnelle apparaît l’année suivante. La bande, un récit policier, s’appelle El espia (l’espion), l’éditeur, Maga. Très rapidement, Ortiz déménage à Valence, la ville de l’éditeur, où avec son frère Leopoldo et ses collègues Luis Bermejo, Miguel et Pedro Quesada, Vincente Ramos, Claudio Tinocco,Lopez Blanco et tant d’autres, la plupart très influencés par le « maître » Manuel Gago (fils de l’éditeur de Maga), ils forment ce qu’on appellera plus tard l’école de Valence (« escuala valenciana »).

Pour Maga, Ortiz va multiplier aux côtés de ses petits camarades, les bandes d’aventures dont certaines seront publiées de façon anarchique en France dans divers petits formats : El capitan Don Nadie (1952), El principe Pablo (1953), Juan Bravo y sus chicos (1953), Sebastian Vargas en 1954 (Ramon le héros masqué, un clone de Zorro publié chez nous dans « Erik le Viking » en 1963-64), Balin en 1955 (Le Petit Prince dans le petit format « Totem » en 1956-57 qui sera même poursuivi par des auteurs « maison »), Dan Barry el teremoto pour lequel Ortiz « garde une tendresse particulière » (Barry la foudre dans « Dakota » en 1957-58), puis, en 1956, il dessine Pantera Negra sur ses propres textes (Panthère Noire dans « Flèche d’Or » en 1957-60 puis dans « Jim la Jungle » en 1963-64), El duque Negro (1958), Jungla (1958) Apache en 1958 (en France dans « Olac  » en 1961-63 sous le titre Loup Blanc), le tarzanide Bengala en 1958 (dans "Amigo" en 1964-67 puis réédité dans "Tigre" ou "Samba") et il achève sa collaboration avec Maga en 1959 en illustrant Johnny Fogada (traduit en Johnny l’éclair dans « Cartouche » en 1960-62 et en Johnny Flame dans « Gringo » en 1976 et « Colorado » en 1977).

El principe Pablo
Éditions Maga. DR

À la fin des années 1950, Ortiz collabore avec d’autres éditeurs. Pour le grand éditeur espagnol Bruguera, il adapte des romans et des classiques de la littérature dans la Collecion Historias en 1957 (Les voyages de Gulliver, Les Croisades). Pour Toray, il signe Sigur le viking en 1958 (texte et dessins) : ce héros sera publié en France chez Arédit dans sa propre revue en 1967-68.

Les Crocs du vampire - Fantastik n°14, avril 1983.
DR

Changement de cap

1960 est une année charnière dans la vie de José Ortiz : il quitte l’éditeur de ses débuts, Maga pour travailler pour des agences. Désormais, il fournit des planches pour le marché britannique plus lucratif que le marché espagnol déjà en plein déclin. Comme beaucoup d’autres dessinateurs espagnols et italiens, il débite à la chaine des récits de guerre sans grand relief dans « Air Ace Picture », « Libray Picture Library » et « Battle Picture Library  ».

En France, on retrouve ces bandes alimentaires dans les petits formats des éditeurs Impéria, Lug et Edi-Europ. Surtout, par l’intermédiaire de l’agence de presse Bardon Art, José Ortiz concrétise son rêve de dessiner une bande quotidienne dans un journal : malheureusement, il n’en garde pas un très bon souvenir, préférant les westerns ou les récits plus sombres aux histoires mélodramatiques. Ce strip, écrit par Willie Petterson, publié dans le « Daily Express » entre 1962 et 1963 relate en effet les aventures d’une jeune et intrépide avocate, Caroline Baker, banister at law. Par ailleurs, Ortiz réalise plusieurs autres séries pour le marché britannique comme Smokeman/UFO agent pour la revue « Eagle » (1967), The phantom viking pour « Lion » (1968), Trelawney of the guards dans « Lion » (1967-68), The 10000 disasters of Dort avec Luis Bermejo (« Lion », 1968 et en France dans le petit format « Atémi  » en 1976-77 : les 10000 fléaux de Dort), Pike Mason dans « Boy’s World » (1964), Le dernier des mohicans dans « Tell me why » en 1968. Il adapte même la série télévisée Amicalement Vôtre dans « TV Action » (The persuaders, 1973), dessine Wingless Wonder dans « Warlord » (1974)...

Puis, José Ortiz travaille à nouveau pour son pays via l’éditeur Josep Toutain (Seleciones illustradas) qui lui écrit notamment le texte de Los grandes mitos del Oeste en 1979 dans « Blue Jeans ».

Grâce à l’intermédiaire de Toutain qui est alors le représentant de Warren pour l’Espagne, Ortiz va révéler toute sa maîtrise du noir et blanc dans des récits fantastiques, d’horreur et de SF au charme particulièrement vénéneux dessinés spécialement pour les titres de cet éditeur américain entre 1974 et 1983 : "Eerie", "Creepy" et "Vampirella". En 1975, ce dessinateur européen se voit désigné et récompensé par Warren Publishing. comme leur meilleur artiste.

En France, on a pu découvrir plusieurs de ces récits dans les titres homonymes mais aussi dans les revues « Ère comprimée » ou «  Fantastik » des éditions Campus.

Il était une foi
Case extraite du récit d’horreur publié dans Creepy (nouvelle série) n°4, novembre 1978

Pour Toutain/Hitpres, Ortiz fait partie à la fin des années 1970 des dessinateurs réguliers de la franchise Tarzan (dans « El nuevo tarzan ») dont Toutain avait récupéré les droits. Pendant un temps, son agence inonda le marché européen des planches débitées par le studio créé spécialement à cette intention. Certains considèrent à l’époque-peut-être avec exagération-José Ortiz comme un des meilleurs dessinateurs du personnage.

En France, c’est tout naturellement l’éditeur Sagédition, détenteur des droits depuis 1968 qui traduit ses bandes dans ses revues «  Super Tarzan » , « Tarzan Géant » et la «  Collection Appel de la jungle » (entre 1979 et 1984).

Autre manne découverte par Toutain : en pleine Kung-Fu-mania, Ortiz dessine pour l’éditeur, à destination du marché allemand Tsé-Khan l’épervier (1976-81). On retrouve en France les aventures de ce détective maître des arts martiaux dans le petit format « Atémi » de 1976 à 1980. Jordi Bernet lui-même a dessiné plusieurs épisodes de cette longue série.

Dans les années 1980, Ortiz s’investit dans des projets plus personnels, «  plus audacieux, violents, érotiques  » comme il le dit lui-même (Hop n°138). Il se sent alors reconnu par des éditeurs qui le considèrent enfin comme un auteur !

Hombre - Tome 5, éditions Soleil.

Surtout, sa rencontre avec le scénariste Antonio Segura s’avère primordiale pour la suite de sa carrière. Commence alors, une prolifique association entre les deux hommes. Le duo revisite en 1981 le mythe de Jack l’éventreur (Las mil caras de Jack el destripador), et surtout, imagine la saga post-apocalyptique El Hombre dans «  Cimoc » (chez l’éditeur Norma) en 1986 qui connaîtra un grand succès et sera traduite dans plusieurs pays dont la France (chez Kesselring, Magic Strip puis Soleil Productions).

Ensemble, les deux hommes créent Jean Lelong (en France deux albums au Vaisseau d’argent), la série carcérale Ives/Morgan dans Metropol en 1983 (en albums aux Humanoïdes et chez Soleil), la série de SF humoristique-et assez déjantée Burton & Cyb en 1986 (dans "Zona 84") que les français purent apprécier dans le regretté « USA Magazine » entre 1991 et 1993 et en albums chez Glénat.

Durant cette même décennie, Ortiz livre à nouveau des planches pour l’Angleterre à l’occasion de la nouvelle formule d’ "Eagle" pour laquelle il multiplie les titres a priori inédits de ce côté-ci de la Manche : The River King en 1982, House of daemon en 1982-83, 5e horseman, The 13th floor en 1983-87, Survival en 1987-88, Kid Cops en1988 ou Kitten Magee en 1989). Il s’attaque même à un « fleuron » de la BD britannique, Judge Dredd pour "2000 A.D" (ainsi que la série Rogue Tropper).

Tex : Le Train blindé - Clair de Lune, 2008.

Il fait une première et timide incursion dans le marché italien par le biais de l’éditeur Norma dans « Skorpio » (Eura editoriale) et la revue « l’Eternauta » (Ozono en 1990-94).

À l’occasion du 500e anniversaire de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, José Ortiz participe à l’ambitieuse collection Relatos del nuevo Mondo pour Planet aux côtés de Jesus Redondo ou encore Alex Nino. Ce seront les dernières planches qu’il produit pour son pays natal.

La fin des années 1980 n’est pas très porteuse pour la BD que ce soit en Grande-Bretagne ou en Espagne. Ortiz rebondit grâce à sa rencontre avec Sergio Bonelli à l’occasion d’un salon de BD : il dessine pour l’éditeur italien un épisode de Ken Parker (Scotty Long Rifle), six récits de Magico Vento et surtout, s’attelle au fameux et... inusable Tex Willer, dès 1993, notamment sur des scénarios de son complice Segura, retournant à un genre, le western, qu’il affectionne particulièrement. Ces récits ont été publiés en France par Semic puis Clair de Lune.

Tex Willer par José Ortiz
Planche extraite de l’album Le Train blindé, Clair de Lune, 2008

En 1998, José Ortiz reçoit un prix pour l’ensemble de son œuvre délivré par l’Associacion de amigos del tebeo de la région de Murcie. En 2012, il est honoré au salon de la BD de Barcelone par un Grand Prix mais, hélas, cette même année, c’est son scénariste attitré, Antonio Segura qui disparaît.

(par Fabrice CASTANET)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : José Ortiz en 1981 au Salón del Cómic de Barcelona. Photo de Xavier Roca. Site Viñetas. DR

Sources :

- Lambiek Comiclopedia
- La Cancion de Tristan dont sont extraites la photo de l’auteur et la couverture d’El principe Pablo.
- Les Cahiers de la BD n°75 (1987) : "Quatre grands d’Espagne" par Didier Pasamonik.
- Hop n°138 juin 2013 (dossier et bibliographie).
- Down the Tube

Lire aussi sur ActuaBD :

- Disparition de José Ortiz

 
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3 Messages :
  • REMEMBER : José Ortiz, grand d’Espagne
    13 janvier 2014 18:10, par la plume occulte

    Beaucoup trop de choses à dire sur ce grand monsieur de la BD qui vient de nous quitter.

    C’était un dessinateur remarquable, qui s’appuyait sur de formidables bases techniques et académiques ,pour faire glisser ,à la vitesse de l’éclair ,un trait de plume acéré et faussement désinvolte, rehaussé de puissants coups de pinceaux tout aussi libres et maîtrisés.Exemplaire.Bouillonnant et solide.

    Le côté un peu brut de sa manière,organique à souhait,un rien déstructurée,parfois précipitée ,pourtant toujours remarquablement composée,aura éloigné quelques lecteurs qui y auront vu du bâclage ou de la maladresse.C’est dommage.Ils se seront privé du spectacle d’un incontournable "ambianceur" du 9 ième art.Un as des traits de hachures judicieusement confrontés aux noirs profonds qui en ont fait un des plus remarquable chef opérateur des histoires en petites cases.Exemplaire là encore.Un champion de la demi teinte.Sa série, avec le scénariste Segura ,sur Jack l’éventreur en est une illustration réjouissante. Assurément un des plus grands "éclairagistes" de la BD en noir et blanc. Probablement même le meilleur.Ni plus ni moins.

    Ortiz un grand de la BD espagnole ?Un grand de la BD tout court.

    Et en plus il était un excellent coloriste.

    Un lien pour le plaisir de l’œil :http://deskartesmil.blogspot.fr/search/label/Jos%C3%A9%20Ortiz

    Y’a aussi quelques autres grands de la mésestimée BD latine à regarder.

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    • Répondu par Oncle Francois le 14 janvier 2014 à  11:59 :

      C’est amusant, ami occulte, on dirait que vous vous régalez de BD populaires d’Europe du Sud ou d’Amérique latine, où des auteurs bien talentueux ne manquent pas. C’est votre bon droit, et évidemment un plaisir !

      J’en profite pour tirer avantage de vos compétences ; la série Hombre chez Soleil est elle lisible ? et quand l’article dit (ou plutôt écrit...) : "Dans les années 1980, Ortiz s’investit dans des projets plus personnels, « plus audacieux, violents, érotiques » comme il le dit lui-même", de quoi s’agit il au jute en version française ? Ortiz a t’il fait des livres vraiment excitants et réussis sur le plan érotique, toujours en version française ? Je me permets de poser la question car je pense que son style plutôt noir est peu compatible avec le glamour erotique.

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      • Répondu par la plume occulte le 16 janvier 2014 à  10:24 :

        Vous avez raison cher Oncle je me régale de cette BD là aussi,elle le vaut bien.La série Hombre est très lisible et même plus,dans le genre c’est un must,un feu d’artifice graphique.Après il faut savoir où on met les pieds et se laisser porter:on est ici dans une certaine forme de stéréotype réjouissant loin du conformisme culturel courant.C’est une belle respiration d’air frais.

        Je ne crois pas que Ortiz ait dessiné des histoires érotiques au sens strict où vous l’entendez cher Oncle,mais son œuvre déborde de sensualité où le(s) charme(s) féminin(s) est/sont rarement oublié(s).Comme tous les grands auteurs(Manara,Caniff,Romita.....)Ortiz a "sa" femme au physique parfaitement identifiable.Et du glamour il y en a.

        Bonne lecture.

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