Galit et Gilad Seliktar : "En Israël, le marché de la bande dessinée est beaucoup plus restreint qu’ici"

20 avril 2009 0 commentaire
  • Elle écrit, il dessine, ils sont frère et soeur : ensemble ils ont réalisé Ferme 54, remarquable album paru chez çà et là en 2008, et qui figurait dans la sélection du festival d'Angoulême cette année.

Vous semblez être une famille d’artistes ! Est-ce que vos frères et sœurs écrivent ou dessinent également ?

Galit : Nous avons un frère et une sœur, mais ils ne sont pas artistes, même s’ils ont aussi des talents : notre sœur est décoratrice d’intérieur, et notre frère travaille dans l’informatique.

Gilad : Galit est l’aînée, et moi le petit dernier, nous avons 7 ans d’écart.

Galit, vous avez écrit les nouvelles à l’origine de Ferme 54 sans intention de faire une bande dessinée au départ ?

Galit : Oui. Bien sûr nous lisons mutuellement nos travaux, et c’est lui qui a eu l’idée de faire une bande dessinée en lisant la première histoire. Celle-ci l’a beaucoup touché car elle est inspirée d’une anecdote qui le concerne, puisqu’il a failli, enfant, se noyer dans une piscine, et notre père l’a sorti de l’eau à la dernière minute. Ça l’a beaucoup touché, et il aimait bien le style, les émotions de cette histoire. Comme c’est mon frère et que nous nous entendons bien, je lui ai dit : tu peux l’utiliser comme tu le souhaites. Lui m’a dit dès le départ qu’il ne voulait pas modifier le texte, mais simplement l’adapter au langage de la bande dessinée.

Gilad : Dans une bande dessinée, on n’a pas besoin de montrer ce qui est écrit. Quand j’ai lu l’histoire, j’ai reconnu ce lien avec ce qui m’était arrivé enfant, et j’ai presque pleuré. J’ai appelé Galit très vite, et la décision de travailler ensemble est vraiment venue de cette histoire.

Galit et Gilad Seliktar : "En Israël, le marché de la bande dessinée est beaucoup plus restreint qu'ici"
Ferme 54, par Gilad et Galit Seliktar
(c) çà et là

Aviez-vous déjà pensé à travailler ensemble auparavant ?

Gilad : C’était une envie qu’on avait depuis longtemps, mais vous savez, je la considérais toujours comme ma grande sœur, qui m’emmenait à des événements artistiques, des expositions… Et en grandissant, à un moment donné, je n’ai plus été le petit enfant, ni elle la grande sœur : nous sommes arrivés à un âge où nous étions suffisamment proches pour travailler ensemble.

Galit : La première fois que j’ai envoyé une nouvelle à Gilad, par e-mail (j’habitais déjà New York), c’était quelque chose que j’avais écrit depuis longtemps : parce que pendant longtemps, cela me faisait une impression bizarre de faire lire des choses aussi personnelles à mon petit frère !

La première édition de l’album est la version française, parue chez çà et là, pourquoi ?

Gilad : Serge Ewenczyk avait vu mon travail sur mon site web et m’avait envoyé un e-mail en demandant si j’avais des histoires plus longues. Nous étions au début de notre projet, le premier chapitre était dessiné, et je travaillais déjà sur mon prochain livre, Who are you anyway ? . Je lui ai montré les deux projets, on a décidé de travailler ensemble sur Ferme 54 et j’en suis très heureux !

Galit : Le livre va sortir dans un mois environ en Israël, et bien sûr nous cherchons aussi un éditeur aux Etats-Unis. Ce qui a été formidable, c’est l’enthousiasme de Serge à un moment où nous n’avions que le premier chapitre et un synopsis. Il y voyait presque plus clair que nous sur notre projet ! Il nous a encouragés, et comme nous sommes tous deux très occupés, cela nous a vraiment motivés.

Gilad : En Israël, le marché de la bande dessinée est très restreint, ce n’est pas comme ici. Selon moi, on peut tout raconter en bande dessinée, mais pas chez nous. Le fait d’être édités en France nous a aidés à éditer le livre en Israël.

Avez-vous travaillé seul sur l’adaptation ou en avez-vous parlé, page après page, avec votre sœur ?

Gilad : J’ai pris le texte, chacune des trois histoires, et j’ai réfléchi à la façon de raconter cela en bande dessinée, ce que je voulais montrer en images et ce que je voulais conserver du texte, dans lequel j’ai fait beaucoup de coupes. Tout ce qui est dans l’album est dans le texte d’origine, qui est très riche, et écrit de façon très visuelle. J’ai montré les esquisses à Galit, et quand nous avons été d’accord, j’ai dessiné les pages. J’ai trouvé l’utilisation du trait noir et de la couleur pour la première histoire.

Justement, pourquoi avoir choisi cette couleur un peu prune… comme votre pull ?!

Gilad : Oui, j’aime beaucoup cette couleur ! (rire) Et je l’utilise dans beaucoup de projets. Elle renvoie au sang, mais aussi à l’ombre ; elle a quelque chose du gris, permet d’être proche du noir et blanc : tantôt c’est une couleur, tantôt l’ombre… Parfois c’est le mouvement, parfois le son ! Cette couleur, ajoutée au trait noir ainsi qu’au blanc (qui est également une couleur pour moi), est un acteur du livre, elle s’est développée comme tel au fur et à mesure de l’élaboration du livre.

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Ferme 54, par Gilad et Galit Seliktar
(c) çà et là

Pour revenir au sujet du livre, il s’agit de 3 récits à propos d’enfants, puis de jeunes gens qui sont confrontés à la mort, au sexe et à la guerre : est-ce que ce sont pour vous les 3 expériences majeures de la vie ? Ces histoires se sont-elles réunies de façon naturelle ?

Galit : Je crois, oui, car j’avais bien sûr beaucoup d’autres textes, dont un auquel je suis très attachée, qui a reçu un prix dans un concours. Je l’ai montré à Gilad en pensant qu’il voudrait l’adapter, mais il m’a dit : cette histoire est formidable, mais elle ne donnera rien en BD ! Je crois qu’il est le premier à avoir vu le lien entre ces 3 histoires. La première se déroule à la fin des années 70, la deuxième au milieu des années 80, la troisième dans les années 90 – cet enchaînement permet de montrer des personnages qui grandissent. La mort, la sexualité, et même la guerre, qui est une réalité israélienne, sont des éléments de la vie d’enfants, de jeunes gens et bien sûr de jeunes soldats. Elles ne sont pas en soi le lien entre ces 3 histoires, qui montrent surtout que la réalité est compliquée, la psychologie également… Ecrire à propos de la guerre était aussi un défi dans le sens où je ne voulais pas raconter une histoire de guerre de plus. Ce que je montre dans la 3ème histoire, la jeune soldate qui s’occupe d’un petit enfant palestinien, me vient d’une expérience vécue : je voulais trouver ce genre de petits détails authentiques, une façon naturelle de montrer des détails de grands sujets.

Gilad : Personnellement, j’ai cherché dans chacune de ces histoires ce qui m’intéressait, où je pouvais apporter mon point de vue. Et dans la dernière, la plus réaliste, il y a cette scène avec ce petit garçon qui pleure ; nous en avons discuté, car il y a une explosion assez abstraite à la fin, et je pensais qu’il valait mieux que l’enfant ne pleure pas, que ce soit le silence pour nous permettre de mieux voir. J’ai essayé dans cette histoire de montrer une vision de la réalité de façon très silencieuse.

Quel est votre point de vue sur la guerre ?

Gilad : Nous avons le même. Du fait que je vis en Israël et Galit à New York, je me sens simplement un peu plus impliqué : la maison de nos parents n’est qu’à quelques kilomètres des bombes, mes émotions sont donc plus complexes, plus mêlées.

La soldate dans la dernière histoire a une attitude de silence désapprobateur…

Galit : Je crois que cette histoire parle de détachement : ce personnage ne saisit pas vraiment ce qui se passe, elle est choquée et n’est donc pas vraiment présente. Elle ne prend pas position politiquement sur le fait de détruire la maison d’une famille dont un membre était un terroriste. Je suis très choquée de n’avoir pas été plus consciente des choses quand je les ai vécues, et je pense que c’est à l’image de l’attitude générale en Israël. Face à des personnes qui souffrent, je n’arrivais pas vraiment à concevoir ce qui se passait. Or le fait de ne pas se sentir impliqué est une façon de se protéger, mais je pense qu’en un sens, c’est déjà un crime.

Ce comportement n’est-il pas à l’image de nos sociétés occidentales extrêmement individualistes ?

Gilad : Oui, on voit quelqu’un qui souffre dans la rue et on ne fait rien ; des bombes tombent dans le sud, et le gouvernement, qui est au nord, ne fait rien. Mais lorsque les bombes commencent à tomber plus au nord, cela devient concret, et alors le gouvernement réagit ! C’est étrange.

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Galit et Gilad Seliktar
Photo A. Claes (L’Agence BD)

Galit, pourquoi avez-vous émigré à New York ?

Galit : Pour des raisons privées : mon mari écrit une thèse de doctorat à l’Université de New York. En Israël, j’étais déconnectée des problèmes politiques, je refusais d’en parler avec mes amis, je vivais normalement. Partir vivre à New York était excitant, et c’est avec la distance que j’ai réalisé que ce qui se passait en Israël était fou. Il a fallu que je quitte mon pays pour me sentir impliquée et pour me soucier des autres...

Et vous Gilad, vous vivez près de la frontière avec la Cisjordanie, il y a eu des attentats dans votre région il y a quelques années…

Gilad : J’ai un point de vue différent sur la situation. Tous les gens que je connais connaissaient quelqu’un qui a été tué dans un attentat suicide : c’est démentiel ! Quand il y a une guerre, on sait quand elle commence, quand elle se termine, la guerre a des contours. Mais avec les attentats, et en Amérique ils ont vécu la même chose, la guerre n’a plus de forme. Avant le 11 septembre, il y avait déjà des attentats chez nous : on pouvait mourir à n’importe quel instant en sortant dans la rue. C’est un sentiment dans lequel j’ai grandi, et c’est terrible. Je me souviens de l’époque où il n’y avait pas encore d’attentats : c’est comme cela que l’on devrait vivre, comme dans les autres pays !

Galit : Quand je suis arrivée à New York, j’avais le réflexe d’ouvrir mon sac à l’entrée des commerces ou des cafés, comme en Israël – mais il n’y avait pas de vigiles ! Ce genre de chose vous fait prendre conscience du fait que vous venez d’un pays où il se passe des choses terribles.

Gilad : Je suis quelqu’un d’assez tranquille, je reste chez moi toute la journée à dessiner, et je pense que ma personnalité a été en partie forgée par le contexte dans lequel j’ai grandi, où il fallait toujours rester chez soi, parce que la mort était partout dehors.

Quels sont vos projets en cours ? Gilad, vous avez sur un livre qui s’appelle The Demon of Mongol

Gilad : Oui, il est déjà sorti en Israël. C’est assez différent aussi bien graphiquement que scénaristiquement de Ferme 54 : cela parle d’un garçon nommé Mongol, et du démon que nous avons tous en nous. C’est une comédie noire. Je retravaille actuellement un de mes premiers récits, qui s’appelle Who are you anyway ? : la première version parlait du fait que quand on crée, on donne jour à quelque chose de vivant, sur lequel chacun va avoir son opinion – c’est comme un enfant. Mais en Israël, on appartient aussi à notre pays, on doit aller à l’armée ; et on appartient d’une certaine façon à nos parents ; le livre parle de tous ces sujets.

Galit : Nous travaillons également sur un nouveau projet ensemble, qui sera un graphic novel nettement plus long, et qui parle d’une mère qui rend visite à sa fille à New York après avoir fait une dépression nerveuse. Elle vient de la Ferme 54, mais il ne s’agit pas de cela, plutôt de la relation entre la mère et la fille, et de ce voyage qui fait sortir la mère, poussée par des événements très dramatiques, de son environnement habituel, qu’elle n’a jamais quitté et où elle se sent bien. Ce sera aussi, d’une certaine façon, une comédie noire.

H : Il y a un peu de Mongol dans ce livre ! Même si j’essaie de faire des choses différentes dans chacun, de raconter les choses différemment. Ferme 54 a ses caractéristiques propres du fait qu’il s’agissait d’une adaptation ; notre deuxième album ensemble sera conçu de façon plus "classique".

(par Arnaud Claes (L’Agence BD))

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Propos recueillis à Angoulême le 1er février 2009 et traduits de l’anglais par Arnaud Claes.

Lire aussi la chronique de Ferme 54

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